Quand on reparle du Déni

Sylvie de Chalus
27 oct. 2014

La journaliste italienne Lucetta Scaraffia signe un article sur le Déni dans l’Osservatore romano du 14 septembre 2014. On peut trouver le début du texte traduit en français sur Internet. Après une brève présentation du livre et un éloge du « catholicisme français si cultivé » la critique est sévère, accusant les auteures d’une connaissance insuffisante de l’histoire de l’Eglise et de l’histoire sociale : « Elles ignorent en effet, pour quelque époque que ce soit, quelle est la condition effective des femmes, et s’interdisent donc la possibilité d’évaluer quel a été le rôle du christianisme dans la détermination de leurdestin. » On peut s’étonner des termes choisis, « détermination » et « destin » qui font bien peu de cas de la liberté des femmes ; généralement, dans les textes du magistère, il est plutôt question de vocation, mais l’idée est bien la même : les femmes ont une vocation tracée, voulue par Dieu, essentiellement marquée par la maternité, qu’elle soit biologique ou spirituelle. Lucetta Scaraffia, dans les termes mêmes qu’elle emploie, donne involontairement raison aux auteures dont elle rappelait les propos au début de son article : « Ce que veulent les femmes n’est pas nécessairement ce que veulent les hommes pour elles : elles réclament moins de différence, en particulier sexuée, plus d’égalité et de considération. » 

Maud Amandier et Alice Chablis lui ont répondu sur leur site. Elles ont rappelé la triste affaire de la fillette de Recife au Brésil, puisque la journaliste avait parlé de la « reconstruction brutale d’un cas difficile et douloureux », celui « d’une jeune fille », alors qu’il s’agissait d’une fillette qui n’était pas encore sortie de l’enfance ! Elles citent d’autres propos de Lucetta Scaraffia: «  Le fait que l’Eglise ait toujours défendu la différencedes femmes, et a continué à valoriser la maternité, là où la société la rabaissait, rend potentiellement l’institution la plus apte à protéger les femmes contre ces dérives, pour les aider à définir une nouvelle identité spécifique sans peur de perdre la parité atteinte. » Les auteures réagissent à ces propos, en restant sur le terrain de la sexualité, important sans aucun doute, puisque ce sont des hommes qui décident de ce qui concerne les femmes au premier chef, et dans l’intimité de leur corps.

 J’aimerais cependant réagir aux propos de Lucetta Scaraffia dans une autre direction. Certes, l’Eglise a protégé les femmes lorsqu’elles étaient vulnérables. Elle a valorisé les femmes dans leur maternité. Elle n’est certainement pas misogyne, mais elle est, structurellement, un univers patriarcal, qui ne considère pas les femmes comme des égales, mais comme des êtres à protéger… et à diriger. Quant à la parité, elle est loin d’être réalisée et, quand elle existe, c’est au développement des droits de l’homme que nous le devons, pas à l’Eglise.

 Or les femmes de la modernité souhaitent se définir comme des personnes, appartenant à l’humanité. En tant qu’êtres humains, elles souhaitent accéder à l’expression d’une parole et d’une action dans l’espace public, manifestations de leur dignité. Historiquement, on pourrait parler d’accès à l’autonomie. Or l’Eglise la refuse. C’est probablement là la difficulté, dans la représentation du féminin et son articulation à la nature humaine. Autrement dit, il s’agit d’abord d’anthropologie, de théologie, aussi, mais d’une manière seconde. Or l’autonomie des femmes est en train de se réaliser, au moins dans les pays occidentaux, mais en-dehors de l’Église et parfois contre elle. On pourrait souhaiter qu’elle soit christianisée ! Ce n’est certainement pas la direction qui a été prise ces dernières décennies !

 

Sylvie de Chalus

 

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Commentaires

J'aimerais pouvoir lire la totalité de l'article concerné. Certes , l'Eglise a eu des positions qui protégeaient les femmes: exiger le consentement lors des mariages(mais Molière dénonçait encore les mariages forcés..) proclamer l'indissolubilité du mariage pour que les hommes ne répudient pas leur épouse vieillie pour partir avec une plus jeune femme, par exemple. MAIS c'est dans l'évolution des relations entre les hommes et les femmes qu'elle ne suit pas et demeure figée. Il y a toujours, dans tous les propos des prélats concernant le mariage et la sexualité,la suspicion que la moindre autonomie va pour les hommes transformer les femmes en objets. Là dessus le discours sur la contraception-repris par certaines femmes tradis, d'ailleurs-est exemplaire: si une femme prend la pilule, son mari va la regarder comme "toujours disponible", et lui imposer des rapports même quand elle ne le veut pas. Il ne leur vient pas à l'esprit que des relations de respect mutuel impliquent qu'un simple refus d'une femme qui se sent libre a autant de poids que la crainte d'une grossesse indésirable, et qu'il n'est pas besoin de cet épée de Damoclès pour qu'un homme respecte le corps d'une femme. Il en est de même de l'avortement: un évêque espagnol avait déclaré que sa libéralisation autorisait tacitement tous les garçons à abuser des jeunes filles….Que les femmes définissent elles mêmes où est leur propre dignité est quelque chose qui doit être accepté par l'Eglise catholique, et c'est urgent!

Relisant le Déni, je suis surpris que ces observations du JO du Vatican tombent si tard. Ainsi, et contrairement à ce que je croyais, la pilule serait mal passée. La "féministe" du Vatican comme titrait la Croix en mai 2012 est ainsi dans les clous de la ridicule anthropologie antique trop raccommodée pour la plupart des chrétiens d'aujourd'hui. Cette mise au point est-elle pilotée par l'administration ou par l'entourage du Pape?

Je suis en train de relire et avec quel plaisir, la somme de mon vieux maître Jean Delumeau sur le Péché et la peur en Occident. J'avais oublié - mais la jeune étudiante que j'étais et qui l'écoutais en a sûrement été plus marquée inconsciemment - à quel point pendant de longs siècles la femme a été assimilée au péché et donc redoutée par le monde ecclésiastique masculin et célibataire qui voyait en chaque femme une menace. Les citations, que fait Jean Delumeau des plus grands auteurs, des spirituels les plus distingués, sont accablantes. Il conclut avec netteté que la misogynie cléricale a fit beaucoup de mal aux femmes. Le livre, à ma connaissance en son temps n'a pas été épinglé au Vatican. Pour finir, sur le Déni, navrant quand même que ce soit une femme qui se tape le sale boulot de taper sur d'autres femmes. Voilà qui en dit long des méthodes en vigueur dans l'administration vaticane.

Il ne vous aura pas échappé, Christine, que récemment une compagnie de bus israélienne a du batailler pour imposer de simples images de visages de femmes sur la carrosserie arrière des bus (campagnes publiques ou publicités). En effet , les bus traversaient le quartier de Méa Sharim…et les ultra-orthoxes juifs ne veulent même pas d'images de femmes où que ce soit, car elles risquent d'induire les hommes en pêché..C'est maintenant, en 2014. Ce sont les m^mes qui ont insulté une enfant de 8 ans parce qu'elle avait les bras nus. Mais qu'on se rassure,dans les religions où le pêché originel n'existe pas, la femme est aussi tentatrice sempiternelle pour les pauvres chéris, et il vaut mieux les dissimuler sous plusieurs épaisseurs de tissus...

Hélas, c'est vrai: "la jalousie primordiale" telle que la définit Françoise Héritier en est sans doute la cause. Petit détail en passant, le judaïsme ne connaît ni la chute ni le péché originel. Ce n'est pas ainsi qu'il comprend les premiers textes de la Genèse.

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