Mulieris Dignitatem, le symptôme du Rift.

AJ PHILIPART

riftEn 1988, le pape Jean-Paul II écrit la lettre apostolique Mulieris Dignitatem. Il la conçoit comme une restauration de l’image des femmes et comme la contrepartie de la déclaration Inter Insigniores (Congrégation pour la doctrine de la foi, 1976) qui les excluait de la prêtrise.

Beaucoup considèrent cependant le texte comme une forme d’anti-féminisme subtil engluant les femmes dans une série de stéréotypes traditionnels. Ces quelques lignes synthétisent les raisons de cette indignation. Elles se basent sur de nombreux témoignages spontanés  mais aussi sur plusieurs publications (voir bibliographie) .

1er reproche: l’andro-centrisme du texte

La lettre est andro-centrée de la première à la dernière ligne. La femme est essentiellement déterminée par rapport à une référence masculine première (par ex. n°7). Elle est analysée quasi exclusivement par des clercs masculins, dans le prisme du masculin et du patriarcat. Ne convient-il pas de s’indigner devant cette usurpation fondamentale de la parole des femmes ? Tout comme Pierre Bourdieu (1998) l’a souligné pour la domination masculine dans la société, l’usurpation de la parole des femmes dans l’Église par des clercs masculins est si bien ancrée qu’on ne la voit même plus.

2ème reproche: l’entretien de la confusion dans les termes

Dans un même paragraphe, le mot homme recouvre soit l’humanité soit le masculin… rendant la lecture peu claire ou suspecte. Á moins que le mot homme ne signifie que le masculin. La lettre est alors terriblement sexiste, dans le déni des femmes. (par ex. n° 7)

3ème reproche : l’enfermement des femmes dans une seule trajectoire de vie

Jean-Paul II prône une vocation pour les seules femmes. Elles doivent être épouses et mères à l’image de Marie. L’être des femmes est absorbé par leur sexe qui les définit et organise toute leur vie. Aucune place n’est laissée ni à la culture, ni à l’éducation, ni à l’être réel.  Aucun prescrit similaire n’est fait aux hommes. Toute rébellion des femmes est vue comme une tentative d’usurpation du pouvoir masculin et non comme une volonté de vivre son être profond (n°10, « Il dominera sur toi »). De plus, le modèle de Marie est inaccessible: elle est mère et vierge. Si les femmes répondent à l’injonction de la maternité, elles perdent leur virginité. Il ne leur reste plus qu’à sur-jouer le modèle de Marie, définie comme douce, aimante et soumise, quitte à se perdre dans la comédie. Quel enfermement dans le regard de l’autre !

4ème reproche : aux femmes le cœur et aux hommes l’esprit

Jean-Paul II parle du cœur des femmes et très peu de leur rationalité. Ce qui le rapproche du courant dominant historique: au masculin le cerveau et l’esprit; au féminin le cœur et la chair... faible.

5ème reproche : la femme reste le réceptacle passif de la reproduction

Jean-Paul II ne semble pas avoir mis ses connaissances biologiques à jour. Ainsi, jusqu’au 20e siècle, le rôle du féminin dans la reproduction a été considéré comme le réceptacle passif du principe actif masculin (n° 19).

6ème reproche : Une incompréhension du féminisme

On sent chez Jean-Paul II, une peur du féminisme. Or ce courant veut libérer l’humain du carcan des stéréotypes dont l’Église a été un des vecteurs de transmission. Imposer un comportement stéréotypé, c’est comme mettre l’Esprit en cage. Être féministe, c’est restaurer les femmes dans leur vérité et leur dignité après des siècles d’usurpation… Être féministe, c’est être humaniste, évangélique et fidèle au Christ. C’est laisser à tout humain le choix de laisser s’épanouir ses parcelles intérieures de féminin et de masculin.

7ème reproche : aucune prise de recul par rapport au texte

Á aucun moment, le pape ne rappelle que la Bible est à replacer dans son contexte historique : le chapitre 3 de la Genèse évoque une culture agraire où les hommes peinent aux champs et où les femmes sont absorbées par l’urgence de survie de l’espèce. Aujourd’hui, les choses ont changé. Il importe alors de savoir distinguer ce qui appartient à une culture périssable de l’esprit profond des textes. De surcroît, ceux-ci n’ont été interprétés que par des hommes, peu enclins à ouvrir les yeux sur la contribution féminine. Les traducteurs et commentateurs ont opéré un glissement fatal sur le sens du mot « Adam », qui désigne l’être humain en général et qu’ils ont traduit par « homme masculin », donnant ainsi à la femme une place seconde, alors que sa création est simultanée avec celle de l’homme. De plus le mot « aide » a le sens très fort de « un vis à vis ». Semblable dans la qualité d’humain et semblable dans la qualité de vis à vis. Tout autre chose !

8ème reproche : une vision du monde dépassée

Mulieris Dignitatem ne met pas en cause les interprétations anciennes de la Genèse : le pape fait sienne cette évidence ancienne que les femmes, dans la soumission, aident les hommes à dominer la terre (Gn 1, 28), alors que l’ordre de dominer la terre est donné conjointement à l’homme et à la femme. Il prône un monde ancien organisé selon la division et la soumission, le monde du diviseur… alors que le Créateur propose unité et collaboration.

En guise de conclusion : un contre-pied : les femmes en « mentors » des hommes

Dans le n°8, Jean-Paul II encense véritablement les femmes dans un rôle primordial au destin de l’homme. Maîtres de vie, mentors des hommes, elles leurs seraient supérieures. Or il les place paradoxalement dans la soumission, le statut de l’aide servile et leur dénie la fonction de prêtre ou d’évêque ? N’y a-t-il pas une erreur dans ce raisonnement ?

Enfin, il n’est pas inutile d’observer que la jeunesse de Jean-Paul II a été marquée par des femmes absentes (sa mère et sa sœur), et par des histoires de femme, sainte Thérèse de Lisieux et sainte Thérèse d’Avila. D’où peut-être cette faille, ce grand rift dans ce propos, entre ce que sont réellement les femmes et ce qu’il croit qu’elles sont… En voulant restaurer la dignité des femmes, le pape en choque une grande partie.

Anne-Joelle Philippart

Bibliographie

  • Amandier Maud. et Chablis Alice., Le Déni, Bayard, 2014

  • Bourdieu Pierre., La domination masculine, Éd du Seuil, Points, 1998

  • Couture Denise, Á propos de la lettre de Jean-Paul II aux femmes du monde, dans  « Un regards sur notre Ekklesia » n°68, 1995

  • Couture Denise, La soumission de la femme à l’homme selon le Saint Siège, 2005.

  • Couture Denise, La femme déchue selon Jean-Paul II, dans « Autoritarisme et machisme du Saint Siège », 2011

  • Jean-Paul II, De Mulieris Dignitatem, 1988

  • Küng Hans, Peut-on encore sauver l’Église, Seuil, 2012

  • Moingt Joseph, Les femmes et l’avenir de l’Eglise, « Religions et Spiritualités », jan. 2011.

  • Snyder Patrick, Le féminisme selon Jean Paul II : l’impasse du déterminisme corporel, « Studies in Religion/Sciences Religieuses », 29 :3, 2000

  • Soupa Anne, Dieu aime-t-il les femmes ?, Médiaspaul, Paris, 2012

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Commentaires

Oui, oui, il y a , à mon avis, des positions "seules imaginables" pour un chrétien:celles qu'a défendue , par exemple, Mgr Saliège en 42, et qu'il a payé de sa déportation: le persécution des Juifs était une erreur criminelle. Actuellement, celle des Roms, avec ces démantèlements de camps à la pelleteuse, va dans un sens similaire. Il y aurait des humains "pas comme nous", qui auraient "vocation" à aller ailleurs, toujours plus loin? Quel chrétien peut justifier le fait pour des êtres humains d'être rejetés pour ce qu'ils sont? Et c'est justement parce que sont défendues ces positions"spiritualistes" (la spiritualité serait au dessus des partis et des options politiques et humanitaires) qu'un boulevard est ouvert aux cathos de droite et d'extrême droite bien dans leurs bottes: si on peut être chrétien et exclure l'autre ou défendre des privilèges, tout va bien!!!!

Mgr Saliège a bien fait lire une lettre de protestation contre le sort fait aux juifs en août 1942, mais il n'a pas été déporté.

Vous avez raison, Mgr Saliège n'a été qu'arrêté. J'ai du confondre avec un autre Toulousain, qui a été , lui , interné. Certes, l'internement n'était pas la déportation, mais on y mourait fréquemment, et il pouvait conduire facilement à la déportation. C'est le courage de ces hommes que je salue, le courage de montrer, justement qu'être chrétien signifie ne pas faire de compromission avec la dignité humaine. Par ailleurs, je ne vois pas ce que Françoise dit de caricatural, ni de binaire. La lutte des classes existe toujours, sous des formes différentes d'il y a cinquante ans, c'est une réalité. Le discours de cette internaute est clairement ancré à gauche, mais je ne vois pas où est le problème? Vous savez bien que la neutralité politique n'existe pas; et que ceux qui se prétendent neutres abritent derrière cette neutralité des positions au contraire très affirmées.

Désolée de devoir encore vous contredire, Mgr Sliège n'a été victime que d'une tentative d'arrestation qui n'a pas abouti. La religieuse qui prenait soin de lui (il était très handicapé par une paralysie qui le laissait presque tétraplégique) a poussé de tels cris que l'officier allemand s'est retiré. Le raisonnement binaire consiste à partager le monde entre les bons et les méchants. Et si pour vous une réflexion idéologique jointe à une obsession complotiste, signifie "être ancré à gauche", il est clair que je ne le suis pas et je m'en flatte.

@Françoise: rigoureusement exacte, votre comparaison avec le patronat: en ce moment, il se révolte contre la reconnaissance de la pénibilité au travail (certains d'entre eux ont ils jamais travaillé comme soudeurs ??), et la rémunération des stages( comment, il n'est plus possible d'exploiter pendant des mois des étudiants? quel scandale!). Ceci alors qu'on leur fait le cadeau de milliards d'allègement de charges sociales. Ce n'est jamais assez… Et une partie des partenaires sociaux se pose la même question que les femmes dans l'Eglise: rester ou ne pas rester aux négociations ? claquer la porte, ou essayer encore et encore ?

La domination masculine est un système millénaire. Bourdieu avait choisi pour l'analyser la kabylie, mais c'est un système devenu quasi universel, à quelques peuplades prés. Né en 1920, Jean Paul II, comme tout homme de son temps,a grandi dans ce système. Je crois qu'on ne peut analyser ce qu'à dit une personne sur un sujet(en l'occurrence les femmes) , en déconnectant son discours du contexte historique et politique dans lequel il a vécu; et en faisant abstraction de toutes ses autres interventions pour vaincre l'aliénation humaine, qui englobait aussi celle des femmes.Jean Paul II a connu la Pologne envahie par les nazis-et chacun sait que ce fut ce pays qui paya le plus lourd tribu aux horreurs de la guerre-, puis la Pologne totalitaire d'un régime pro-soviétique, avec tout ce que cela impliquait de déshumanisation. Son combat pour appuyer Solidarnosc a aidé beaucoup de femmes polonaises. Son combat inlassable pour la paix dans le monde, le dialogue inter-religieux; tous les actes symboliques qu'il a posés pour aller contre les exclusions(les Juifs sont nos frères aînés)ont aussi,par la même, participé à la recherche de la dignité et de la reconnaissance de l'altérité de tout être humain, y compris les femmes. Sa repentance en 2000 pour toutes les fautes de l'Eglise, aussi. Que son texte sur les femmes soit andro-centré, c'est vrai. et regrettable. Mais tout les discours tenus sur les femmes, jusqu'à une époque très récente, sont andro-centrés, même parfois lorsqu'ils sont tenus par des femmes. Ce procès à charge parcellaire est désolant. Si l'on veut analyser ce texte, on peut aller sur le site "Au bonheur de Dieu", où l'analyse est très complète.

Critiquer un texte n'implique pas que l'on manque de respect pour son auteur. Il peut même arriver que l'on soit en total désaccord avec quelqu'un pour qui on a de l'affection, de la dévotion. Cela ne doit pas empêcher l'expression du désaccord. Jean-Paul II était un homme de son temps, mais ce temps comporte ses contradictions. Quand les suffragettes se battaient, en Angleterre, pour le droit de vote, Karol Wojtyla n'était pas encore né. Quand Simone de Beauvoir a fait paraitre "le deuxième sexe", il n'avait pas trente ans. Et quand les théologiennes féministes américaines ont commencé à se faire entendre dans les facultés de théologie, il avait la cinquantaine. Cet homme n'était ni inculte ni timide, il est responsble de ce qu'il a écrit et je ne vois pas l'intérêt de l'en excuser. Il a choisi son camp, nous aussi. Ce n'est pas le même camp.

Il ne s'agit nullement d'excuses, mais d'un essai de compréhension de la pensée humaine. Il ne vous aura pas échappé que nombre de philosophes, d'auteurs, d'artistes, de politiques, qui ont été par ailleurs des génies, avaient une vision totalement limitée des femmes; dont ils ne parvenaient pas à sortir malgré l'évolution de leur époque sur le sujet. On peut citer Heidegger,ou de Gaulle avec son "pourquoi pas un Secrétariat d'Etat au tricot ?" ou encore le chanteur Léo Ferré qui affirmait que la seule création des femmes était la maternité. je ne crois pas qu'ils aient "choisi un camp", mais qu'il s'agit d'un enfermement de la pensée.D'un impossible dépassement d'une vision du monde. La question est aussi, quid des actes? Est ce que les actes ont contredit les paroles ? Cependant, malgré cet acharnement , en effet très contemporain, il est un sujet bien peu abordé: l'avortement. Dont Jean Paul II a été un des plus farouches détracteurs.Cela me parait beaucoup plus important. Il est très curieux que les femmes catholiques défendent si peu le droit de disposer de leur corps. Pourtant, dans les années 90, ce pape avait reçu un groupe de femmes de l'AFC qui voulaient exprimer qu'elles revendiquaient ce droit. Elles ont été écoutées, mais pas entendues. L'Eglise catholique est la seule Institution religieuse à refuser l'avortement, même aux femmes menacées dans leur santé ou leur vie, même en cas de grave malformation foetale. A l'inverse du judaïsme ou de l'Islam; et des Eglises protestantes.

@Michelle, Oui, Jean-Paul 2 est né en 1920 et a grandi dans la Pologne de la guerre et de l'après guerre. Il est passé du rideau de fer aux murs du Vatican. A ce niveau de fonction on est sensé faire des mises à jour de ses connaissances. Et il les a faites. Ce qu'il a écrit, il l'a réfléchi comme une pensée de 1988. Ceux qui instrumentalisent sa pensée ne la contextualisent pas davantage. Ils la prennent comme parole d'Evangile confondant Jean-Paul deux avec Jean-Paul dieu. C'est là qu'est le risque. C'est pour cela qu'il faut expliquer les ombres du pontificat de Jean-Paul 2 sur la condition des femmes. Anne Soupa a écrit un excellent texte à ce propos sur ce site. A la louable ambition du texte de servir la dignité des femmes, il a manqué la vision créative qui sortait des sentiers de la culture dominante androcentrée. Il a manqué la vision d’une Eglise buissonnière qui osait la vision Evangélique, la vision du Christ qui remet la balle au centre de la différence des sexes : « Lc 11, 27-28 : Tandis que Jésus parlait ainsi, une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit: Heureux le sein qui t'a porté! Heureuses les mamelles qui t'ont allaité! Et il répondit: Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent! ». L’Ancien Testament est terrien, le Nouveau Testament est aérien. Cette Eglise, il faudrait qu’elle ose sortir du pré carré de ses habitudes, qu’elle ose la créativité, qu’elle ose changer de lunettes quand elle regarde les femmes. A ce moment-là, enfin, elle verrait que les femmes sont des humains comme les hommes. A ce moment-là, pour le plus grand bien de tous, elle accepterait de lui confier, à elles aussi, les 3 missions de l’Eglise : enseigner, sanctifier et gouverner. Espérons que Mulieris Dignitatem soit une œuvre inachevée que d’autres vont reprendre et faire évoluer.

Curieusement, la Pologne pro soviétique fut l'une des premières à entériner le droit à l'avortement pour les femmes. Et d'autres droits des femmes, que les polonaises ont perdu quand sont revenus les conservateurs. Et ne pas oublier que JP2 était affilié à l'Opus Dei et qu'il s'est appuyé sur cette organisation financièrement et idéologiquement pour aider Solidarnosc. Sous couvert de faire oeuvre sociale et syndicale, il a en réalité complètement vidé le mouvement d'une lutte syndicale politique et populaire pour y mettre à la place une vision religieuse et politique conservatrice (issue de l'Eglise de Pologne qui a toujours été un état dans l'état), servant des politiques ultra libérales et de classes dirigeantes. Le texte dont il est ici question va dans cette ligne conservatrice religieuse opusienne. C'est la vision des femmes qui est promulguée depuis toujours au sein de l'Opus Dei mais que vous retrouvez aussi chez tous les régimes fascistes depuis toujours. Et l'Eglise de Pologne est depuis toujours du côté des classes dirigeantes et dans sa forme et son fonctionnement, très proche du fondamentalisme. La femme ne peut donc avoir de rôle que soumise et mère. Le dialogue inter religieux et Vatican 2 ont été clos par JP2 à Assise. Et la suite de son pontificat n'a été que l'appui politique, religieux et financier, médiatique de tous les mouvements cathos intégristes dits de la Nouvelle Evangélisation (dont l'Opus Dei, le Renouveau Charismatique, la Légion du Christ) censés guider le bon peuple des croyants "vers un Nouvel Age réminiscent", pour paraphraser les Inconnus dans leur sketch sur les sectes. La repentance en 2000 qu'il fait pour les fautes de l'Eglise ne lui coûte pas cher. Elle ne remet rien en question ni en cause. Quand B16 fait ouvrir les archives secrètes du Vatican sur la question de la pédophilie dans la Légion du Christ, il fait un acte bien plus courageux et compliqué que le discours de repentance de JP2. Parce que là, il va enfin contre les intérêts de l'institution cléricale pour mettre à jour son déni et sa complicité criminelle dans toutes les affaires de pédophilie impliquant des prêtres. Même s'il ne va pas au bout...

Quand cette lettre apostolique est parue, elle n'a pas suscité beaucoup de commentaires, mais depuis quelques temps, des chrétiens tout autant que des incroyants, s'intéressent à ce texte et en font une critique systématique. Quelle en est la raison ?

La raison c'est qu'elle est brandie comme la norme dogmatique de la vocation de "La" femme. Et la canonisation de JP II aggrave l'affaire. Du coup, on relit pour mieux comprendre les structures profonde de la pensée de son auteur. D'où les lectures critiques.

Excellent article qui rend tout très clair et confirme bien des compréhensions personnelles du texte. Je pense que Mulieris Dignitatem qui m'a tellement révoltée lorsque je l'ai étudiée est la" faiblesse" de ce grand Pape et illustre parfaitement le fond de l'impasse contre lequel le Magistère est acculé depuis l'émergence du "fait féminin". J'ai longtemps pensé que c'était une pirouette, le fait d'un grand politique soucieux de préserver un ordre mis à mal par la demande pressante des femmes de vivre la totalité de leur dignité de baptisées. Je pense maintenant qu'il est surtout le représentant d'une "pensée" honnête mais dépassée, appelée à disparaître car incapable de s'adapter à un monde nouveau. Ce n'est même pas un raidissement dogmatique , c'est un sauve qui peut dans le fond assez banal qui se veut pourtant aimable pour les femmes. Son problème majeur est relevé par l'auteur : l'instrumentalisation des Ecritures et l'oubli de l'attitude de Jésus à l'égard des femmes pour coller à son "désir". C'est quand même beaucoup de "manques" pour un texte de Pape !!!! Mais cela aussi nous permet de relativiser l'importance d'une telle anthropologie et d'oublier ce que d'aucuns considèrent comme la norme dogmatique de la vocation de "LA " femme qui n'est rien d'autres dans leurs mains qu'un "outil de discrimination". Il suffit de lire certains sites pour s'en convaincre. Ne rien laisser de nos demandes , nous sommes dans le fil de l'évolution. Toute "construction" n'ayant aucun rapport avec la réalité des Ecritures est à combattre. Elle n'est pas au service de la Parole , elle est au service d'une certaine idée de l'institution.

Si le discours pontifical n'évolue pas, que feriez-vous ?

Bonne question Martin. Bonne question. Que faire quand on est amoureuse raide du Christ, habitée par la Bonne Nouvelle et que son Eglise nous dénie toute capacité de partager la plénitude des dons du baptême à l'instar de nos compagnons ? Rester dans l'Eglise. Ce n'est pas parce qu'on a une belle mère acariâtre qu'on quitte l'époux. On résiste à la belle mère, on cherche à lui faire comprendre les choses, on tient sur l'essentiel, on se bat pour l'avenir. Prier pour que les esprits s'ouvrent. Prier pour que l'Eglise ne rate cette ouverture qui lui donnerait un immense souffle d'oxygène, et demander, parler, écrire sans cesse.... vivre totalement notre dignité de baptisées , de prêtres, prophètes et reines. Le monde nous est ouvert....il y a matière à création, à recréation... rester en mouvement et surtout ne pas se laisser enfermer dans l'anthropologie de Jean Paul II, elle passera comme ont passé tant et tant de textes de Papes. Un jour on dira, comment a-t-il été possible de construire une telle identité féminine au XX ème siècle ? Mais on ne pourra poser cette question que si aujourd'hui nous témoignons de cet ardent désir de "répondre aux crises de croissance que traverse la vie spirituelle de l'humanité chrétienne". Et l'avènement d'une femme en tous points responsable comme l'est le "vir" , fait partie de cette crise de croissance.

Merci Jacqueline pour cette réponse et merci Martin pour cette question. Il n'est pas toujours aisé de rester dans l'Eglise. Cette partie vaticane de l'Eglise est tellement sourde , tellement dans le refus du débat que cela en devient une injure à l'esprit critique et donc à l'Esprit. Partir serait plus facile mais ce ne serait pas rendre service au message des Evangiles. Cette partie de l'Eglise est fossilisée dans ses peurs et ses certitudes. Elle donne l'impression d'avant tout tenter de conserver ses droits acquis. Le texte qui doit servir de base au Synode sur la famille, sorti ce 26juin14, en est une nouvelle preuve. Aucune remise en cause d'elle-même, aucun chemin d'introspection. Ca c'est pour les autres....Elle a raison en tout, les autres ont tord. Du Top-Bottom pur! Au lieu d'aller vers l'autre qui est différent et pense autrement, elle le taxe d'ignorant, de matérialiste ( la pire injure), d'hérétique... Elle ne se pose pas la question "et si ils avaient quand même un peu raison?" . Dommage...mais tellement humain! Le tout serait de le reconnaître. De ne pas se croire divin quand on est simplement humain. C'est la critique constructive, la confrontation honnête qui fait avancer. Le déni fait reculer.

Je réponds à Martin et à Anne Joelle Philippart; Non il n'est pas aisé de rester. Il l'est d'autant moins que les tentations peuvent être fortes d'aller voir chez ceux qui respectent les femmes, chez les Réformés, les Anglicans, les Luthériens. En effet, cette famille chrétienne est une drôle de famille recomposée où l'on trouve des belle-mères bien plus respectueuses des femmes ! (LOL) Mais les femmes sont les femmes, elles ont l'habitude de porter des familles entières toutes générations confondues et dans l'imaginaire des enfants et des petits enfants , elles sont le repère profondément affectif de l'immense miséricorde de Dieu celle que l'Eglise ne leur apporte pas ou si peu sur bien des sujets de société. Nous savons bien que nous ne pouvons pas les abandonner. Alors claquer la porte avec fracas, pour qu'enfin le Magistère écoute .... ? Même Luther ne l'a pas voulu. Ce sont des entêtements partagés qui ont créé la rupture. Relire Jean 17 pour faire entrer le lait de l'amour . " Je ne prie pas seulement pour eux, je prie aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi : que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu'ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m'as envoyé." Non, nous ne partirons pas., mais nous ne lâcherons RIEN.

Vous parlez du XVIIe siècle, mais l'Histoire continue à se faire : n'y a -t-il pas un schisme silencieux ? Ne serions-nous pas libres de choisir notre demeure au sein de la même maison ?

Le discours pontifical ne peut pas évoluer car la raison d'être pontificale et cléricale relève de la nécessité de captation du pouvoir politique, financier par un groupe d'hommes et seulement d'hommes vus comme seuls détenteurs légitimes de la pensée, du pouvoir, de la spiritualité, ayant reçu l'onction divine, sortes de demis dieux omnipotents et omniscients et au-dessus des lois sociales, pénales, etc . Il n'y a donc pas et il n'y aura jamais de place pour une remise en question d'un système masculiniste totalitaire hors la loi, mais jamais inquiété ni pour son totalitarisme ni pour son masculinisme. C'est comme demander au patronat d'accorder des droits aux salariés. Le patronat ne le fera jamais. Pire, il fera tout pour restreindre les droits des salariés en leur faisant croire que c'est pour le bien de tous (même si c'est pour ses intérêts particuliers à lui). La conquête des droits des salariés passe par le syndicalisme et l'action politique au quotidien. La conquête des droits des femmes au sein de l'Eglise passe donc aussi par la création d'un syndicat féministe qui fera de la lutte et de la contestation politique et spirituelle du pouvoir du patronat-institutionnel clérical et pontifical confisqué depuis toujours par les hommes pour leurs seuls intérêts.

Nous sommes une des voix de notre Eglise, une voix de partage, de propositions et de dialogue. Il n'y a pas de schisme silencieux. Le schisme ne peut naître que lorsqu'il y a refus et anathème....Tout le Magistère, même s'il est réduit au silence par l'obéissance, ne pense pas d'une seule et unique façon. Beaucoup d'entre eux sont comme Jésus "en Galilée -carrefour des nations " et non "au Temple " . Nous participons tous à la même mission "répandre l'Evangile" et répondre aux "crises de croissance que traverse la vie spirituelle de la chrétienté". l'analyse critique en fait partie.

@ Françoise et Michelle Etrange rivalité entre communisme et chrétienté, effectivement, alors que les deux ont compris et veulent aider les pauvres, les sans parole, les exclus du système, les exploités et les dominés. Jean-Paul 2 a oeuvré, mais avec beaucoup d'autres,..., a la fin du communisme. Mais c'était surtout, non pas pour contrer le totalitarisme du communisme mais plutôt l'athéisme du communisme : "la religion est l'opium du peuple" selon K Marx. Il aurait été intéressant de se demander pourquoi Marx a dit cela ...et pourquoi Pinochet ne l'a pas dit. Entre l'Eglise des Médicis et l'Eglise du Christ, il y a tout un rift. Comme entre Jean-Paul 2 et les femmes. Une grande constante se retrouve dans le patriarcat, le nationalisme, le capitalisme et les théocraties: les ventres des femmes doivent produire des soldats, des salariés, ouvriers ou cadres en fonction de la qualité du nectar, et des croyants. L’organisation familiale patriarcale maintient les systèmes en place en ne permettant qu’une perméabilité limitée entre les classes sociales. Malgré l’ascenseur social qu’est l’enseignement gratuit, les classes sociales continuent à se reproduire dès le berceau. Le formatage de l’éducation familiale et des groupes sociaux d’appartenance continue à produire des ouvriers et des cadres mais aussi des femmes et des hommes conformes aux stéréotypes de genre. C’est pourquoi le patriarcat, le capitalisme et le fondamentalisme, se renforçant l'un et l'autre, vont s’entendre et lutter contre le socialisme, le féminisme et les idées progressistes. A cela, il faut ajouter le besoin de financement bien mieux satisfait auprès des nantis que des pauvres ...

Bonjour Anne-Joëlle A noter que Marx n'a pas dit "la foi est l'opium du peuple" mais "la religion est l'opium du peuple", ce qui est très différent. Personnellement, en tant que croyante, je serais assez d'accord avec la phrase de Marx dans la mesure où la religion signifie l'institution cléricale qui est un système totalitaire qui déglingue et aliène depuis des siècles le peuple de Dieu. Pinochet n'a pas dit "la religion est l'opium du peuple" parce qu'il était un dictateur bourgeois qui marchait main dans la main avec et les classes dirigeantes et l'armée et les princes de l'Eglise du Chili eux-mêmes ralliés à l'Opus Dei pour la majeure partie d'entre eux. Pas vraiment des prolétaires... Ce que n'a jamais voulu admettre JP2 mais il n'est pas le seul, c'est que le communisme ne signifie pas ne pas avoir la foi. Bien au contraire, quand on voit nos anciens résistants communistes (à qui nous devons le CNR, la Sécurité Sociale et des tas d'autres conquêtes sociales), et pour ceux qui sont encore de ce monde comme Madeleine Riffaud ou Léon Landini, la foi, ils l'ont chevillée au corps. Et c'est elle qui leur donne toujours comme par le passé l'énergie de leurs luttes pour la paix, la justice, l'égalité. Ce n'est pas une foi en Dieu si l'on s'arrête à une définition stricte du terme mais c'est une foi en le meilleur de l'humain, donc dans une certaine mesure en Dieu. Jésus ne nous a-t-il pas dit: là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur? La réaction de JP2 et de l'Eglise, c'est la réaction de classes dirigeantes contre le peuple. Le Christ n'a jamais de son vivant cherché à créer une institution cléricale. Il détestait tellement l'hypocrisie des cercles pharisiens, ce n'était pas pour souscrire à la création de son équivalent. L'Eglise pour lui, c'était le peuple, les gens qui faisaient de leur mieux pour aimer, aider leur prochain. Pas de hiérarchie non plus. D'une certaine façon, notre institution cléricale est une dérive du message originel de Jésus. Donc il n'est pas surprenant que cette dérive s'allie aux puissances de l'argent et des pouvoirs temporels et fasse partie du patriarcat voulant aliéner non seulement les pauvres mais aussi les femmes. L'enseignement est de moins en moins gratuit et ce n'est hélas pas l'école de Condorcet. La volonté politique de destruction de l'instruction gratuite pour en faire un marché éducatif privé (dont certains espèrent 700 milliards de bénéfices) est plus que jamais d'actualité via l'OCDE et ses directives. Et il y a longtemps que par le chômage structurel de masse démarré dans les années 70, l'ascenseur social n'existe plus. Certes les gens sont éduqués scolairement et bien plus que ce que les entreprises ont comme besoin de main d'oeuvre mais pour un enfant qui sort diplômé et trouve un emploi, deux à trois enfants sont voués au chômage éternel. Donc l'inégalité est au coeur de l'école (sans compter les grandes écoles qui accueillent pratiquement uniquement les enfants de familles aisées et dont les diplômes sont donnés plus sur le carnet d'adresses parentales et les moyens financiers que sur le travail de l'élève).

Il y a du vrai dans votre analyse mais son côté binaire est très caricatural: d'un côté les méchants bourgeois prévaricateurs et avides et de l'autre le bon peuple. Je crois vraiment que la génération que l'on a nommée "chrétiens de gauche" s'est trompée parce qu'elle a fait l'impasse sur le péché. Le péché ne suis pas, hélas, la logique des analyses de classe. Il habite le coeur de chacun et chacune. C'est pourquoi me semble-t-il on ne peut pas confondre l'Évangile et nos options politiques. Cette erreur qu'on faite les cathos de gauche, les cathos de droite sont en train de la faire. Quant à l'Église, c'est tout à la fois une structure de pouvoir et le lieu-source de la communion, de l'agape. (Lire sur le sujet Olivier Bobineau, "L'empire des papes".) Évidemment, la structure de pouvoir a tous les défauts d'une structure de pouvoir, mais sérieusement, peut-on échapper à l'institution? Celle-ci est à réformer de fond en comble, mais il faudra reconstruire quelque choses (ça Marx le savait!).

Bonsoir Christine En quoi les chrétiens de gauche se sont trompés, dites moi? D'avoir soutenu les syndicats et les ouvriers dans leur lutte pour plus d'égalité sociale, pour notre sécurité sociale, nos droits du travail, nos comités d'entreprises, d'avoir participé à la résistance contre l'occupant nazi avec les communistes, d'avoir refusé de tirer sur des jeunes algériens et dénoncé la barbarie coloniale et ses dérives, d'avoir aidé l'Abbé Pierre et le père Wresinski auprès des plus démunis, milité contre la peine de mort, pour l'IVG et la contraception, etc, etc? Mais ces luttes nous ont donné à tous, je dis bien à tous, riches et pauvres, des droits supplémentaires et des libertés supplémentaires. Parce que c'est pas la droite ou plutôt devrais-je dire l'extrême droite catho de Civitas et Alliance Vita qui va se préoccuper de ces questions...Pour encaisser les dividendes de General Electric, EDF, Invest In France, l'Oréal, obtenir un appartement de 600 m2 gratos aux frais du contribuable, se servir à Bercy et se taper 12000 euros mensuels comme députés européens, certains sont champions toutes catégories! Mais aider les plus pauvres...ça, c'est un peu trop leur demander. Et c'est pas récent: les cagoulards, les disciples de Maurras n'étaient pas franchement ni pour l'éducation des pauvres, ni pour l'égalité salariale, ni pour la sécu, ni pour le droit du travail. Leur discours se veut populo, mais la réalité est plutôt restons entre bourgeois, ne mélangeons pas les torchons avec nous les serviettes, nous valons tellement plus...Et vous retrouvez ce même adage d'exclusion et d'entre soi bourgeois dans notre institution cléricale. Ok, ma démo est binaire mais c'est la réalité. Qui a défilé à la Manif pour Tous si c'est pas des cathos de droite dure et d'extrême droite et bien aidés en cela par notre épiscopat le plus médiatique... Ca en dit long sur la convergence d'intérêt entre notre clergé et les bourgeois de droite dure et d'extrême droite... On attend encore nos évêques forts en gueule chez Fralib et Notre Dame des Landes et pour défiler avec nous pour défendre le planning familial, dénoncer la violence faite aux femmes, les suicides des jeunes, appeler à l'insurrection contre la misère...On ne les entend jamais sur ces questions. Silence radio...Et pour cause, même la retraite des prêtres, religieux, l'institution cléricale essaie de ne pas la verser...alors on comprend qu'elle soit du côté de la bourgeoisie et du haut patronat.

"avoir soutenu les syndicats et les ouvriers dans leur lutte pour plus d’égalité sociale, pour notre sécurité sociale, nos droits du travail, nos comités d’entreprises, d’avoir participé à la résistance contre l’occupant nazi avec les communistes, d’avoir refusé de tirer sur des jeunes algériens et dénoncé la barbarie coloniale et ses dérives, d’avoir aidé l’Abbé Pierre et le père Wresinski auprès des plus démunis, milité contre la peine de mort, pour l’IVG et la contraception, etc, etc?" Évidemment, ce ne sont pas des erreurs mais ce n'est nullement le privilège des chrétiens, et surtout ne suffit pas pour témoigner de la Bonne Nouvelle chrétienne. En cette matière, je suis purement péguyste; la politique oui mais pas à la place de la mystique. Être chrétien, ce n'est pas se battre pour des valeurs, aussi belles et justes soient-elles, c'est être au Christ; ce n'est pas améliorer la vie, ou se battre pour avoir ou donner une vie meilleure, c'est donner sa vie. Donner sa vie, c'est la part mystique (et impossible - mais ce qui est impossible à l'être humain est possible à Dieu). Se battre pour une vie meilleure, pour la justice, c'est la part de la politique, c'est bien mais ça n'et pas tout. Donc, je persiste, les chrétiens de gauche se sont trompés parce qu'ils ont tout misé sur l'engagement politique. Ils se sont déracinés et ils sont en voie de disparition - je suppose que vous avez lu "À la gauche du Christ", le bilan est terrible. Mais je vous rassure, je reçois et approuve à 100% tout ce que vous dites sur la droite maurasienne et/ou opussienne. Vos allusions sont transparentes, et j'ai vu ça de suffisamment près pour savoir à quel point vous dites vrai.

Tout à fait d'accord avec Christine Pedotti: il n'y a pas le gentil peuple et les méchants bourgeois. Sur ce point, le bien et le mal sont équitablement partagés. De même , oui, bien sûr, il y a l'Eglise du Christ, celle des croyants, et l'Eglise des Médicis, la structure de pouvoir qui peut aller jusqu'à intriguer. Dès qu'il y a une structure avec des personnes qui y sont occupées à temps plein , il y a nécessairement des frais de structure et un besoin de financement et donc une dépendance par rapport aux apporteurs de fonds. Apparemment, aux USA, des communautés chrétiennes existent sur un autre modèle. Les ministres du culte ne font pas cela à temps plein. Ils sont intégrés dans la "vraie vie". Il y a donc moins de besoin de financement, moins de dépendance et peut-être moins de risque de décrochage entre la Cité et l'Eglise.

Tout cela est fort intéressant et me rappelle un séjour en Pologne en décembre 1979, lors de l'état de siège. Je m'y trouvais avec une amie juive. Elle voulait visiter le cimetière juif de Cracovie, tandis que nous étions accueillis par des résistants polonais catholiques qui n'avaient pas imaginé une seconde qu'ils pouvaient accueillir chez eux une femme juive. Ils ne connaissaient pas ce cimetière. Nous avons fini par le trouver. Un gardien, payé par une organisation internationale, s'est excusé dans un anglais approximatif d'avoir ce job, il n'y avait que nous dans ce cimetière aux tombes en sale état entourées d'herbes folles. Nous avons pris le temps de marcher en entendant le bruit de nos pas. J'y suis retournée des années plus tard et j'ai été saisie par le changement. Il fallait payer pour entrer, des cars de touristes étaient garés devant, j'avoue avoir fait demi-tour. Je ne peux pas m'empêcher de penser que Jean Paul Ii, quoi qu'il ait écrIt sur LA femme a joué un rôle majeur pour que son pays d'origine bouge en profondeur. Et il me semble que c'est plus important que des écrits que très peu de personnes lisent. Quelque temps plus tard, j'ai reçu en entretien un couple polonais. Ils étaient déjà parents de quelques enfants et madame venait pour évoquer sa difficulté comme catholique à envisager une IVG alors que, vivant dans une extrême pauvreté, elle ne voyait pas d'autre solution. Elle ignorait que le fait d'allaiter n'empêchait pas nécessairement une grossesse. Ils avaient un bébé et elle se trouvait donc enceinte de nouveau. De ces deux expériences, j'ai retenu que l'information et/ou leur partage pouvaient éviter des discours "ex cathedra", souvent bien hors du réel de ce que vivent nos contemporaines. D'ici comme d'ailleurs. Je n'en veux pas particulièrement à Jean Paul II pour ce "mulieris dignitatem". Il ne me fait finalement ni chaud ni froid. Ce qui est bien plus grave, c'est de maintenir des personnes dans l'ignorance, voire le mépris, de cet autre qui a une autre histoire que la mienne, sans qui mes pensées et mes actes ne sont que parcellaires et autocentrés. Mais aussi de cet autre qui ne sait pas du tout comment il peut en arriver là où il en arrive. Je ne vois pas pourquoi l'éloge de la maternité serait nécessairement à proscrire, à condition - et cette condition est capitale- que femmes et hommes se respectent en vraie connaissance de soi d'abord. L'ignorance de cette femme polonaise sur le fonctionnement du corps humain m'a fait aussi mal que l'émotion de cette amie juive dans le cimetière de Cracovie. La Pologne était plurielle et Jean Paul II l'a bien fait comprendre par divers actes de repentance à ceux qui l'auraient oublié. Qu'il n'ait pas su souligner sur un autre sujet qu'il n'y a pas LA femme mais DES femmes me semble à la limite de l'anecdotique. Tous ces cars de touristes se déversant dans le cimetière de Cracovie après la chute du mur de Berlin ont sans doute fait davantage pour quitter toute pensée unique, quelle qu'elle soit, que les discours, d'où qu'ils viennent. Un jour viendra où des actes de repentance de l'Eglise vis-à-vis des femmes seront publics et se traduiront par de nouvelles décisions institutionnelles. Car nous savons bien, dans le tréfonds, ce que l'Eglise leur doit. Ce n'est pas l'acrimonie qui change la face du monde et nos vies, mais principalement la curiosité pour cet autre différent que je connais trop peu et en qui je me retrouve comme être vibrant et mortel. Qu'il s'agisse de cette femme juive ou de cette femme polonaise, de toutes ces femmes aux souffrances terribles. Si Jean Paul II s'est fait le très maladroit porte-parole d'une certaine condition féminine, c'est qu'il connaissait de l'intérieur la vie de femmes ultra pauvres à qui l'enfant pouvait permettre un chouia de reconnaissance. Nous sommes très riches de ne plus avoir besoin de la même manière de cette reconnaissance par l'unique maternité. La revendication du partage des tâches et du pouvoir dans l'Eglise en est le signe patent. Cependant, donne-t-on à boire à un âne qui ne semble pas avoir soif ? Comment susciter le désir sinon en créant des besoins ? À vrai dire, je ne sais pas trop.

Faire rater une marche historique à l'Église en imposant une glaciation de 27 ans (et plus puisqu'on n'en sort pas) sur le plus grand bouleversement anthropologique de l'histoire de l'humanité, c'est-à-dire l'émancipation des femmes, je ne crois pas que ce soit "anecdotique".

En tant que tel, bien sûr, ce n'est pas anecdotique. Vous avez bien raison. Imputer à cet homme-là uniquement la glaciation qui date de si longtemps ne me semble pas ajusté. C'est une vieille histoire. Je ne suis pas une spécialiste des glaciers, mais j'ai cru comprendre qu'ils fondaient à cause du réchauffement climatique et que leur fonte avait atteint un point de non retour. Nous en sommes à ce stade-là, sans doute, ce qui explique peut-être des déclarations décalées avec la réalité de ce que vivent femmes et hommes de notre temps, leur vécu ne se réduisant pas à être homme ou être femme. Le glacier ne fond pas même s'il se morfond de l'intérieur, il ne fond pas non plus à coups de pioche, mais plutôt parce qu'il accueille l'air de l'extérieur. De même, l'émancipation des femmes est venue de l'extérieur de l'Eglise. La marche historique manquée n'est pas seulement le fait d'un seul pape : ce serait lui donner trop de pouvoir. C'est l'ignorance des besoins humains et l'ignorance tout court qui fait aussi manquer des marches. Qu'en pensez-vous ?

Difficile de répondre, Blandine. Il arrive qu'un seul homme fasse basculer le destin, parfois dans le bon sens, parfois dans le mauvais. Krol Wojtyla donne à Paul VI, le coup de pouce pour qu'il décide de promulguer Humanae vitae contre l'avis de toutes les commisions, de tous les experts qu'il avaient lui-même nommé. Cette bataille, il va continuer à la mener avec détermination quand il sera pape. Il pense que la famille traditionnelle et la femme ressemblant à l'idéal qu'il s'est forgé (lui qui a perdu sa mère alors qu'il était enfant) va sauver le catholicisme.

Je crois que JP2 était surtout aux ordres de l'OD et à ce titre, il avait des objectifs à atteindre s'il voulait conquérir la papauté et que l'OD le fasse élire. Promouvoir l'image féminine opusienne (femme soumise, mère au foyer, domestique) faisait partie des objectifs. Et cette image il y croyait d'autant mieux qu'orphelin. Et puis l'OD a toujours su exploiter les failles identitaires de ses adeptes. JP2 compris.

Toujours la même thèse complotiste. JP II n'était pas "aux ordres" de l'Opus. Il avait, avec l'Opus une conjonction d'intérêt. Le problème c'est de vouloir une Église "puissance": faire du nombre, du chiffre, avoir de l'influence, peser sur les décisions politiques et sociales.

Merci, Blandine, pour ce commentaire fort intéressant qui remet beaucoup de notions à leur place. On ne peut pas demander à un pape d'être un précurseur en matière de féminisme, alors que , cette année encore, toute la presse a évoqué la journée de LA femme…. Que la dignité des femmes pauvres passe souvent par la maternité, je l'ai vu en tant que travailleur social, surtout dans les foyers de très jeunes mères célibataires/ou ayant des compagnons qui ne pouvaient pas construire un foyer avec elle faute de revenus et de stabilité. Même à 16 ans, elles étaient "Madame", elles avaient un livret de famille. Et ce qu'elles exprimaient, c'était que pour la première fois , elles avaient une reconnaissance. Ce n'est pas négligeable, quand tout un environnement social, familial, et scolaire, vous a convaincue qu'on ne valait rien. Protester contre l'éloge de la maternité est une chose dans les salons; une autre dans le quart monde, ou simplement le monde réel. Bien sûr qu'une femme n'est pas QUE une mère. mais il peut arriver que la prise de conscience de sa valeur passe par là.

Bonjour Michelle Je rejoins votre analyse concernant les très jeunes femmes célibataires avec enfants. Beaucoup prennent conscience de leur statut de femme adulte via une maternité précoce. Elles en ont besoin pour exister à elles-mêmes, presque aussi pour avoir conscience d'elles-mêmes. Elle vivent cette maternité non comme un engagement mais comme une affirmation d'elles-mêmes. Et donc souvent hélas aussi, sans avoir la maturité nécessaire pour gérer cette maternité et le ou les enfants dont il leur faut prendre soin. La maternité est un révélateur certes positif pour ces jeunes femmes au plan social et familial (elle leur donne un statut qu'elles n'arrivaient pas à conquérir par elles-mêmes ni vis à vis de leur entourage), mais il est aussi un révélateur de l'immaturité psycho affective et des failles identitaires de ces mêmes jeunes femmes, failles provoquées au départ la plupart du temps par un milieu familial dysfonctionnel. Vous avez dû vous en rendre compte au cours de votre travail social. Le souci, c'est qu'au-delà de ces cas sociaux, beaucoup de femmes, toutes classes sociales confondues, parce que souvent ayant une méconnaissance de leur corps, de leur sexe, une représentation de la féminité très patriarcale (issue de leur éducation familiale, des pubs, archétypes ciné) donc n'accèdent à une connaissance biologique et psychologique d'elles-mêmes(hors caricatures) que par la maternité. Ce qui participe également à freiner l'accès des femmes et leur soutien au féminisme. Et les politiques publiques en matière d'éducation à la sexualité et au fonctionnement biologique et hormonal restent très pauvres. Se ne sont pas 3H dans la scolarité ni quelques visites chez une ou un gynéco qui permettent aux femmes de pouvoir se connaître, s'éprouver. Et encore moins lorsqu'il y a une croyance religieuse qui se rajoute par dessus et qui sépare un peu plus les femmes en les culpabilisant, en leur donnant mépris de leur corps, de leur sexe (hormis dans la maternité), de leur être profond. Je suis frappée, enseignant le dessin et la peinture toutes les semaines à des femmes adultes de tous horizons sociaux et âges et professions, à quel point elles sont encore terrorisées par le corps, le sexe, y compris le leur et combien elles ont du mal avec l'approche anatomique, l'autoportrait tellement elles ont peur et se méprisent elles-mêmes. Quand on voit ça sur le terrain, on comprend mieux les difficultés du féminisme. Et on comprend le décalage qui existe entre les luttes d'une frange de femmes suffisamment éduquées et conscientes d'elles-mêmes et l'ignorance, le désarroi de la majorité de leurs consoeurs.

Ce que vous dites est tout à fait juste. Néanmoins , j'ai le net sentiment d'une régression: entre 1968 et 1980, il a existé , à la fois en Europe et en Amérique, tout un florilège de petits pamphlets, de livres, de revue, écrits par des femmes sur le corps des femmes(voire"Notre corps, nous mêmes, 1971). Ils étaient distribués aussi bien dans les milieux populaires. Certaines revues féministes comme les "Marie pas Claires" étaient destinées aux femmes travailleuses de milieux moyens et ouvriers. Dans les manifestations de femmes pour la légalisation, puis le remboursement de l'IVG, il y avait des femmes de tous milieux. Cette période a été marquée par une grande démystification du corps des femmes, et la vulgarisation d'énormément de connaissances biologiques sur le corps des femmes, y compris dans des magasines dits "féminins". S'informer sur son propre fonctionnement, cela se passe aussi avec sa mère. Quelle attitude ont les mères de toutes jeunes femmes d'aujourd'hui? Il me semble que l'ignorance est revenue au galop, même si les magasines féminins donnent des recettes de sexe comme des recettes de cuisine….

"Notre corps nous-même" a été disponible en France en 1976. Et la nostalgie d'un prétendu âge d'or perdu ne fait pas beaucoup avancer.

Bonjour Christine Etre au Christ, c'est se battre pour que les valeurs d'égalité, de fraternité, d'amour, de paix qu'il nous a transmises ne se perdent pas, ne soient pas dévoyées. Sinon, comme disait soeur Emmanuelle, c'est du kalem ou en français, du flan...Donc ça passe par le combat politique, social, économique, clairement. Jésus le dit bien d'ailleurs en disant qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille que d'un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. Ce constat qu'il fait est profondément politique. Il définit les limites d'engagement politique et social des riches dès qu'il y a bascule hors de leurs intérêts particuliers. Et donc par extension, il montre qu'il faut s'engager politiquement, socialement au-delà d'intérêts particuliers et que ça suppose des actions, bien au-delà du discours. Et si vous reprenez le témoignage d'Henri Bartoli, il le dit très bien aussi. Nous ne pouvons pas dire, je suis au Christ, si nous ne mettons pas en application son message et ses valeurs. Sinon, notre foi relève de la posture et de l'imposture. Relisez la parabole des talents...elle est très claire à ce sujet aussi. Le bilan des chrétiens de gauche c'est que si aujourd'hui vous avez un maximum de structures d'aide aux plus démunis, si vous avez un renouveau d'éducation populaire, d'oecuménisme, si vous avez des groupes de réflexions et de partage et d'échange critique sur l'Eglise, c'est grâce aux chrétiens de gauche. Si vous êtes à la tête de TC, c'est aussi grâce aux chrétiens de gauche et à leur combat politique. Tout ce qui a permis de faire un peu avancer le débat non seulement religieux mais politique et économique, social, c'est aux chrétiens de gauche que vous le devez. Pas aux bourges cathos d'extrême droite et de droite. Et c'est parce qu'il y a des gens qui ont lâché ce combat politique et syndical de gauche (par une habile culpabilisation cléricale)qu'aujourd'hui le seul discours qui se fait entendre dans notre catholicisme médiatiquement, c'est le discours de droite et d'extrême droite. Et ça c'est grave!

Vraiment Françoise, votre système de pensée accusatoire et binaire est attristant. La prétention à détenir la vérité, à savoir ce qui est juste et moral, qu'elle soit de droite ou de gauche est mortifère. Voilà la pointe de mon propos. Les chrétiens de gauche ont cru qu'ils représentaient le bien et que tout ce qui n'était pas eux était le mal. Bilan de l'opération, dans leur immense majorité, ils ne sont plus ni de gauche, ni chrétiens, ils ont disparu, se sont envolés, évaporés. Et ça ne vous pose pas de question? À moi si! Aujourd'hui, les chrétiens de droite font pareil et ce sera mortifère pour eux aussi - j'avoue que ça ne me désole pas. Pour autant, la question demeure: les chrétiens s'engagent dans la cité pour ce qu'ils croient juste bon et bien. Mais cet engagement suffit-il? Je ne le crois pas. Au-delà des bien matériels, intellectuels et culturels qui peuvent être obtenus par la lutte contre les inégalités, il y a quelque chose de reste, quelque chose qui manque, que par convention, à charge de l'expliciter, on nomme vie spirituelle. Mais visiblement, vous pensez que la vie spirituelle est un luxe bourgeois… Donc notre désaccord demeurera.

Oui Michelle, grand oui. La précarité de l'emploi, favorisée sur le marché du travail par les soi-disant défenseurs de LA FAMILLE est une escroquerie intellectuelle aux graves conséquences. Qui a entendu des réflexions de bon sens sur ce thème, en chaire ou lors de prières universelles?

Le "réponse" à Michelle s'est glissé sous l'intervention de Christine à Françoise auxquelles je réagis ici. OK avec Christine, le positionnement politique n'est pas simpliste. Il est de plus souvent fluctuant au cours d'une vie même si l'intention -notamment spirituelle- compte beaucoup. Oui, ces choix sont variés et ne peuvent servir de "marqueur" pour se dire kto ou refuser à d'autres le "droit à se dire kto". En revanche je ne vois pas ce qui permet de dire -au delà des apparences- que la grande majorité des chrétiens de gauche est partie? Ce point de vue me semble nier la vie spirituelle et est contredit par la forte résistance notée par les sondages du sentiment d'appartenance catholique alors que la pratique (apparence) s'est effondrée.

Hélas, Jean-Pierre, lisez les sondages récents, plus on s'affirme catholique, plus on est de droite.

La vie spirituelle pour moi, Christine, se nourrit de concret actif social, politique. Si je ne mets pas en application ce qui m'agite spirituellement, ma spiritualité est une imposture. La théorie sans la pratique ne vaut pas tripette. C'est comme séparer le fond de la forme. On arrive à un non-sens. Les chrétiens de gauche il y en a encore beaucoup, mais ils ont été réduits au silence. "On" les a savamment étouffés religieusement, politiquement. Vous le savez très bien Christine, encore mieux que moi puisque plus âgée. Vous avez vu se mettre en place cette stratégie vaticane et politique dans les années 70-80. La pression qui s'exerça fut financière, religieuse et politique. Et les grosses fortunes cathos partisanes d'un catholicisme conservateur y ont fortement participé. De telle sorte qu'aujourd'hui, que retiennent les citoyens du catholicisme? Que se sont uniquement des intégristes façon Alliance Vita et Civitas. Hors de l'intégrisme et du conservatisme, la notion de cathos de gauche, cathos progressistes n'existe plus médiatiquement. Et pour cause...Non seulement la stratégie d'étouffement a marché mais plus aucun média catho, hormis Golias, n'ose être critique du clergé romain et des politiques menées. Il y avait pourtant matière...mais cela voulait dire lutter. Et lutter est moins facile que se soumettre. Par contre en face, côté justement intégristes Alliance Vita et Civitas, c'est caviar champagne puisque désormais au moins médiatiquement et politiquement, ils sont la voix du catholicisme romain. Peut-être que ça vous dérange pas trop. Moi si. Je n'ai aucune prétention de détenir quoi que ce soit de vérité. Je me méfie énormément du mot vérité, particulièrement galvaudé et mis à toutes les sauces, surtout par l'extrême droite catho. Je ne fais que dire ce que j'ai pu observer et ce que j'observe. Je comprends tout à fait que vous puissiez être en désaccord avec moi. Parce que ce que je dis vous place face à un dilemme et une contradiction. Donc je comprends qu'il vous est plus facile de rejeter ce que je vous dis plutôt que de l'admettre. C'est tout à fait normal. Je peux dire ce que je dis car je ne suis pas dans une sphère de pouvoir ni religieux ni politique. Je suis donc libre dans mon expression et dans mon catholicisme. A partir du moment où l'on est dans une conquête de pouvoir, il y a des compromis à faire qui réduisent le champ des libertés et notamment de la liberté de parole, d'expression et de conscience. J'en suis très consciente, sachez le. Je vous le dis en toute sympathie et sororité.

Françoise, vous me prêtez des compétences que je n'ai pas, sur ce qui s'est passé dans les années 70, je ne peux pas dire grand-chose, je ne sais pas quel âge vous me supposez mais ma vie adulte commence dans les années 80. Mais ce que j'ai observé à partir des années 80, c'est que les chrétiens de gauche étaient déjà en train de s'auto-étouffer, tout seuls. Les stratégies des cathos de droite leur donnent le coup de grâce à partir du milieu des années 90. C'est un débat difficile, mais si on ne veut pas admettre que des erreurs ont été commises et qu'on dit que c'est la faute des autres, ça ne fera pas avancer. Et franchement, les personnes admirables à biens des égards car d'un dévouement et d'une générosité hors norme que j'ai rencontrée et qui se définissaient comme "chrétiens de gauche" étaient quand même de fichus idéologues.

Christine, je partage votre agacement devant le dogmatisme de Françoise, mais votre façon de mettre dans un même panier tous les "chrétiens de gauche" me gêne beaucoup. Vous en parlez comme une espèce disparue, or il me semble qu'il y a toujours parmi les chrétiens une minorité pas négligeable qui vote à gauche. Seraient-ils donc, d'après vous, dans l'erreur??? Ce n'est probablement pas ce que vous voulez dire. Si je vous comprends bien, ce que vous appelez "chrétiens de gauche", ce sont des chrétiens qui ont cru sincèrement que leur engagement à gauche pouvait se confondre avec leur témoignage de foi. Si c'est de cela que vous parlez, je suis d'accord avec vous, c'est une erreur d'appréciation. Mais il faut parfois prendre le temps de pousser une erreur jusqu'à ses limites pour comprendre qu'on s'est trompé. Ceci dit, je crois que notre vocation d'humain (croissez, multipliez, dominez la terre) exige que nous nous sentions responsables du monde où nous vivons, et que nous risquions des choix politiques en nous efforçant de faire ces choix à partir d'une reflexion chrétienne sur notre monde. Certains s'engagent à gauche (ou, plus modestement, votent à gauche), d'autres à droite, les uns et les autres pour des raisons liées à leur foi: je suis convaincue que l'une et l'autre options peuvent être faites pour des raisons honnêtes. Ce qui ne veut pas dire qu'elles le soient toujours. Mais, quelle que soit l'option, tout ce que nous pouvons dire, c'est: en tant que chrétien, je suis, sur tel point particulier, d'accord avec telle option politique. Mais pas essayer de faire croire que cette option est la seule imaginable pour un chrétien.

Anne-Marie H, en effet, je vais essayer de nouveau de me faire comprendre. Que des chrétiens soient politiquement de gauche, quoi de plus normal. Mais le "être de gauche" et s'engager dans les luttes politiques de gauche ne peut pas être l'alpha et l'oméga de la vie chrétienne. je suis pleinement d'accord avec vous: "Essayer de faire croire", (ou tout simplement croire) qu'une option politique est la seule possible pour un chrétien". Là est l'impasse. De surcroît, vous n'aurez pas de peine à imaginer que j'ai la plus grande sympathie et même beaucoup d'admiration pour les engagements des chrétiens de gauche. Si j'ai un reproche à leur faire, c'est que certains (beaucoup) ont confondu l'idéologie et la foi. C'est ce que font en ce moment les jeunes catholiques de droite, ils prennent leurs choix idéologiques et les luttes qu'ils mènent au nom de cette idéologie pour des "preuves" et témoignage de leur foi. Mais pour les "chrétiens de gauche", qui ne recouvrent pas les chrétiens qui votent à gauche, la magistrale étude de Jean-Louis Schlegel et Denis Pelletier http://www.seuil.com/livre-9782021044089.htm, est sans équivoque: espèce en voie rapide de disparition. Et je ne m'en réjouis pas.

Les sondages récent (2011 IFOP kto 2010, 2011 IFOP La croix jeunes européens, 2012 TNS Sofres Le Pélerin) indiquent un clivage politique net, au profit de la droite chez les seuls pratiquants et au train où vont les choses bientôt de la droite forte simili fn. La majorité des ktos, plus de 90% (les "partis"!) sont globalement restés dans la mixité politique et sociale. Je ne crois pas que la spiritualité ne puisse se nourrir que de la fréquentation des églises et de communautés chrétiennes traditionnelles que l'institution a vidé de leur substance.

Je suis bien d'accord sur le fait que la pratique cultuelle n'est pas un critère suffisant. C'est d'ailleurs pour avoir dit cela dans un édito récent de TC que j'ai été copieusement insultée sur Riposte catholique, et je considère cela comme un honneur. Cependant, quel lien avec le christianisme demeure avec les "partis"? Et les "partis" de deuxième génération, que leur reste-t-il? Aujourd'hui moins de 40% d'une classe d'âge est baptisée et environ 12% des baptisés sont confirmés. Peut-on être chrétien si on n'a jamais entendu parler de Jésus? Si on a aucun lien avec lui, ni avec ceux et celles qui lui sont attachés?

@Anne-Joëlle "il n’y a pas le gentil peuple et les méchants bourgeois. Sur ce point, le bien et le mal sont équitablement partagés." Sauf que les droits et les libertés et les acquis sociaux ont toujours été le fait des plus pauvres et de leurs luttes sociales, syndicales, jamais des plus riches. Les plus riches ont toujours favorisé uniquement leurs intérêts de classes, pas l'intérêt commun. Ce qui fait quand même une sacrée différence. L'Eglise des Médicis existe toujours: se sont le haut clergé et les classes dirigeantes cathos votant majoritairement à droite dure et extrême droite. Nous en avons un reflet encore aujourd'hui en France dans les dernières "manifs pour tous" et civitas. Nous sommes face à des personnes qui sont depuis plusieurs siècles antidémocrates, favorables au totalitarisme fasciste, xénophobes, homophobes, antiféministes, antisémites pour partie, ultra libéraux et absolument pas dans la recherche du bien commun. Bien sûr il y a des exceptions, mais c'est une minorité si infime qu'elle ne peut rattraper la grande majorité. Je vous renvoie à "la Stratégie du Choc" de Naomi Klein qui est un peu la suite américaine de nos Cagoule, Oeuvre Française, OAS et Ichtus français. Et je vous renvoie aussi à l'histoire de l'Opus Dei qui est liée à la fois à la Cagoule en France et au coup d'état chilien et avant au coup d'état franquiste en Espagne. Mais aussi aux clergés cathos d'Amérique du Sud et d'Espagne. Sachant bien que l'Opus Dei ne recrute pas de membres non bourgeois, sauf pour jouer les domestiques. Parce que le principe d'admission nécessite la cession de ses biens et de son patrimoine (au moins pour partie via un legs à titre universel). Quand vous savez qu'Alliance Vita est liée à l'Opus Dei et qu'il y a autour un conglomérat de grosses fortunes françaises dont le passé est plus que chargé et lié pour partie à différents groupes maurrassiens, cagoulards, miliciens et collabos, qu'on retrouve ces mêmes grosses fortunes partout où il y a de l'argent à se faire dans le mépris le plus total des salariés et qu'après ces gens-là se prétendent représenter mieux que quiconque le Christ, il y a quand même un plus qu'énorme problème. Si encore ils ne pesaient pas lourd dans l'accroissement de la pauvreté du plus grand nombre depuis plus de 35 ans, je m'en ficherais comme de ma première couche culotte! Mais quand vous comprenez que se sont toujours les mêmes qui viennent vous donner des leçons de christianisme qui affament et précarisent l'ensemble de nos concitoyens et oeuvrent actuellement à désintégrer le droit du travail, vous ne pouvez pas laisser faire sans rien dire. Sinon, là vous êtes traître à Jésus et au christianisme. Là vous perdez l'honneur comme on dit chez moi.

Je vous prête des compétences, Christine que je pense vous avez en tant qu'aînée. Vous avez dû vous rendre compte au moins dans les années 80 de l'OPA vaticane et politique réactionnaire qui a été faite sur la presse catholique plutôt majoritairement ouverte et de gauche à l'époque, pas par les directions de presse ni les lecteurs cathos eux-mêmes, mais par pressions politiques, religieuses et financières. Ca correspondait tout à fait à la reconquête réac voulue par JP2 et ses amis intégristes de l'OD, de la Légion du Christ, du Renouveau Charismatique, etc (création de Zénit liée à la Légion du Christ) et aussi par les milieux ultra libéraux au plan politique. Et l'apogée effectivement de ces pressions culmine dans les années 90. Ce qui aboutit à la presse catho d'aujourd'hui où le verrou sur tout ce qui fâche est systématique. Et cette même reconquête réactionnaire s'opère pareillement dans la presse généraliste et les médias généralistes mais avec des pressions de lobbys différents et une méthode d'approche et de contrôle via la privatisation et le rachat des médias par de grosses multinationales (qui n'ont pas intérêt à ce que les journaux, les télés n'aillent pas dans le sens de leurs intérêts), la recopie de dépêches AFP, la rareté d'enquêtes de terrain, mais aussi la cooptation, la corruption via le Siècle, les Dîners de l'Atlantique. Un moyen pour les pouvoirs en place de pouvoir contrôler les patrons de presse et les médias et les journalistes en général. Vous pouvez regarder si vous en avez le temps et l'envie, "Fin de Concession" de Pierre Carles et le documentaire "Les Nouveaux Chiens de Garde" de Gilles Balastre et Yannick Kergoat. Je vous mets les liens, très instructifs: http://www.youtube.com/watch?v=0FW4Ealqx2Q http://www.youtube.com/watch?v=1DeEFVUGqxs http://www.youtube.com/watch?v=6w2_1F6fFLI

Françoise, on va arrêter là, mais je persiste à dire que la thèse du complot en ce qu'elle nous dédouane de toute responsabilité est une solution de paresse intellectuelle et morale.

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