L’ordre dominicain est-il prêt à l’égalité femmes/hommes ?

Gonzague JD

 

catherine-de-sienne Catherine de Sienne

 

 

Pour prêcher l’Evangile la coopération des femmes et des hommes est nécessaire. C’est l’intuition croissante des membres de l’Ordre des Prêcheurs, fondé par saint Dominique au XIIIe siècle, un ordre religieux composé de femmes et d’hommes dont le maître est un frère et le chapitre général des frères constitue la plus haute autorité. La Famille dominicaine compte environ 6 000 frères et 3 000 moniales, 40 000 sœurs apostoliques et une centaine de milliers de laïcs, dans 88 pays.

En 2001 une commission de l’Ordre examine la possibilité d’ouvrir la prédication liturgique à ses membres au-delà des diacres et des prêtres, et d’ordonner au diaconat des sœurs dominicaines apostoliques. Mais en 2012 une lettre du nouveau maître de l’Ordre demande aux sœurs d’accepter leur « complémentarité » au service de la Famille. Retour sur une ouverture contrariée.

Dans les années 80, les chapitres des frères reconnaissent particulièrement l’importance de la prédication des sœurs et souhaitent former avec elles des équipes de prédication : « Ainsi, notre prédication pourra plus facilement et plus efficacement s’adresser à l’homme tout entier » (1983). Ils affirment en 1998 que « Les frères n’ont pas le monopole de la vocation, ni du charisme, et n’ont pas un rang d’honneur à défendre dans l’Ordre fondé par saint Dominique. Ce qui est au rang d’honneur, c’est la mission, lorsque chaque branche réalise la vocation selon le mode qui lui revient en propre. Ensemble, nous formons l’Ordre ; ensemble, nous réalisons sa mission intégrale ».

Cette même année est décidée la constitution d’une commission de théologien-ne-s afin d’examiner le charisme de prédication pour les femmes et les hommes de l’Ordre et les liens de celui-ci avec le ministère ordonné. Trois femmes et deux hommes, dont le Français Hervé Legrand, remettent leur rapport en mai 2001.

Ils y exposent que l’Ordre a été fondé par saint Dominique pour la prédication de la Parole de Dieu. A ce « charisme central de l’Ordre » participèrent d’emblée les femmes et les laïcs car la mission d’évangélisation n’était pas assurée seulement durant l’homélie liturgique mais par le moyen de la catéchèse des adultes en toute circonstance. Sainte Catherine de Sienne, laïque dominicaine proclamée docteure de l’Eglise en 1970, prêchait devant des foules immenses.

Le rapport insiste sur le fait que la prédication est un charismei fondé sur le baptême et la confirmation. La prédication ne saurait être réduite à la charge des prêtres. D’autant moins aujourd’hui alors que les circonstances ont profondément évolué : les femmes forment la majorité des ministres ecclésiaux dans de nombreux pays du monde pour la catéchèse, la formation religieuse, le catéchuménat d’adultes, l’organisation de petites communautés, les œuvres sociales. Cette situation est assumée par le Concile Vatican II qui a revalorisé la vocation baptismale et compris l’Eglise comme un peuple de Dieu tout entier apostolique. Quant à la société de notre temps, elle sort peu à peu de l’androcentrisme et permet plus largement aux femmes d’accéder à la conduite des affaires, à une juste rémunération, à une pleine reconnaissance de leur contribution… La valorisation de la prédication des sœurs pourrait être une réponse à ces signes des temps.

Le rapport de 2001 propose donc trois ouvertures pour la prédication :

  1. Une prédication qui ne se limite pas à la chaire des églises mais s’ouvre à différents ministères

  2. L’ouverture de l’homélie à des personnes non-ordonnées, parce que l’impact de l’homélie sera meilleur auprès des fidèles et en particulier des femmes si l’Évangile est prêché à la fois par des hommes et par des femmes qui rejoignent chacune et chacun dans sa condition et témoignent d’une coopération qui favorise l’annonce de la Parole de Dieu. Par ailleurs, le lien entre la parole, le sacrement et la responsabilité pastorale de la communauté peut être maintenu pourvu que les personnes prononçant l’homélie aient reçu le charisme de la prédication pour le bien de l’Église, soient envoyées par le ministre présidant l’Eucharistie et sous la supervision de l’évêque qui est responsable du discernement et de l’organisation des charismes dans l’Église locale.

  3. L’ouverture de l’ordination diaconale aux sœurs apostoliques chargées de la prédication et des ministères de la parole. La commission recommande à l’Ordre d’en demander la permission au saint Siège.

S’ensuivent plusieurs années de débat, d’enquêtes et de nouvelles commissions d’étude. Les frères ont souhaité que pareille réflexion ne s’arrête pas aux délibérations du chapitre général (des frères)… qui est la plus haute instance de décision dans l’Ordre dominicain. C’est pourquoi les différentes branches de l’Ordre au sens juridique (frères, moniales et fraternités laïques) y ont pris leur part. Plus largement, la Famille dominicaine dans son ensemble a contribué à la réflexion, particulièrement les congrégations de sœurs apostoliques. La réflexion a conduit à reconnaître la nécessité d’une plus grande collaboration entre les différentes branches de la Famille dominicaine.

En 2004, le chapitre général des frères exhorte à « favoriser la présence des moniales, des sœurs et des laïcs aux chapitres et assemblées » des frères. En 2007, le premier rapport de la nouvelle Commission de l’Ordre sur la prédication déclare : « […] Nous nous engageons à trouver des lieux pour prêcher ensemble en tant que Famille dominicaine. Nous notons les différences d’éducation théologique existant entre les diverses branches de l’Ordre et considérons la formation théologique comme essentielle pour tous dans l’Ordre, laïcs et ordonnés. Nous notons avec regret un occasionnel manque d’insistance sur le charisme de prédication. »

Pour les propositions fortes, la commission semble gênée. Elle ne fait plus mention de l’ordination de sœurs apostoliques au diaconat et souligne que l’on se heurte à des « contextes » (sans doute canoniques) pour remanier la Constitution Fondamentale des frères de l’Ordre autour du charisme commun de la prédication, et pour autoriser la prédication des non-ordonnés dans le cadre de la liturgie.

En 2012 la « Lettre du maître de l'Ordre sur les Dominicaines et l’évangélisation » (http://www.dominicains.ca/Documents/maitre_ordre/Cadore/Va_dire.html) semble ignorer toutes les ouvertures antérieures. Dans le texte du Français Bruno Cadoré la centralité de la prédication comme charisme commun à tout l’ordre est plus floue, les ministères restent masculins et les Dominicaines sont invitées à accepter leur « complémentarité » au service de la Famille.

« Plutôt que de parler de prédication, je choisis la définition de notre mission donnée au temps de la fondation de l’Ordre : totalement voués à l’évangélisation de la Parole de Dieu […] qui, en quelque sorte, chacun selon son état de vie et son ministère, définit ‘‘ la vie ’’ que nous désirons mener avant de décrire des ‘‘ actions ’’. […] « Elles ont aussi à signifier que l’évangélisation n’est pas d’abord une question de ministère mais une invitation à une certaine manière de vivre, entièrement vouée à ce que la Parole de Dieu soit une bonne nouvelle pour le monde. […] Les dominicaines et la prédication ? C’est d’abord le devoir que nous avons tous de partager avec elles ce qu’elles reçoivent et réalisent de la grâce de ‘‘ l’évangélisation de la Parole de Dieu ’’, afin que la communauté se construise et se consolide dans une mission commune. […] Parlant des dominicaines et la prédication, je ne voudrais pas développer le thème de la complémentarité, si évidente, ni non plus celui du ministère ordonné de la prédication. Comme on l’aura compris, la question n’est pas d’abord ce que l’on fait, mais ce que l’on apporte au bien commun de la sainte prédication, et comment tous ensemble nous pouvons nous organiser pour recevoir ce qui est offert. »

Se contenter de ce que l’on a, être plutôt que faire, se mettre au service de la communauté… Pour que les Dominicaines acceptent cette tâche assignée par un homme (et créée par une structure ecclésiale patriarcale), cet homme les idéalise moralement et présente leur vocation comme naturelle. Elles sont présentées comme des exemples pour les frères dominicains et comme des mères vouées à leur famille :

« Dans une famille, n’est-ce pas bien souvent les femmes qui font le lien, garantes du lien entre les êtres parce qu’elles engendrent à la vie, elles qui inspirent suffisamment confiance pour que l’ensemble des membres aient le désir de naître à nouveau dans la fraternité et dans la filiation ? ».

Les Dominicaines et les Dominicains peuvent-ils en rester là ?

Prions plutôt avec les sœurs dominicaines :

Seigneur Jésus, nous te rendons grâces de nous avoir choisies comme premières prédicatrices de ton Évangile. En qui, sinon en toi, aurait pu naître cette idée, quand, au matin lumineux de Pâques, tu posas ton regard sur Marie Madeleine, débordante d’Amour pour toi, et qu’en elle tu regardais chacune d’entre nous. Seigneur, que tes yeux continuent à nous regarder et que ta voix ne cesse jamais de nous envoyer comme prémices de ton message. Envoie-nous encore dire à nos frères et à nos sœurs que ton Père est le Père très aimant de toutes les créatures qui existent, et qu’il aime tout spécialement les plus faibles. Seigneur Jésus, envoie-nous dire que ton Dieu, le Dieu de la Vie et de l’Histoire, est aussi notre Dieu. Puissions-nous, les Prêcheuses Dominicaines, te chercher chaque jour, dans le jardin de la Pâque, afin que tu nous surprennes, brûlantes d’amour, en train de te chercher. Que, comme Dominique de Guzman, nous fassions de notre itinérance un chant à la Vérité, par les chemins de la contemplation, de la pauvreté et de la solidarité avec notre monde blessé. Que notre voix de femmes, comme celle de Catherine de Sienne, élargisse l’horizon prêcheur de l’Église : alors, nous unissant à beaucoup d’autres voix, nous te louerons et te bénirons pour les siècles de siècles. AMEN

Sr. María Teresa Sancho Pascua, OP (Prière pour le jubilé dominicain 2012)

Gonzague JD, juin 2012

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Commentaires

Un autre document positif d'un maître de l'ordre (en plus de celui de Timothy Radcliffe) : celui de Damian Byrne en 1991, qui revient sur les efforts entrepris depuis 1968 : http://www.op.org%2Fsites%2Fwww.op.org%2Ffiles%2Fpublic%2Fdocuments%2Ffichier%2Fbyrne1991_collaboration_fr.pdf&ei=xDnqUoS1CuTY7AbJrYHgAw&usg=AFQjCNGgdbeu64dT58y9npYNDGGHzUt5cg&sig2=u1EZd1JCet_bMix1p4XhMw&bvm=bv.60444564,d.Yms

J'ignorais tout de ce que cet article rapporte... Que la question de la prédication par la voix des femmes ait été posée il y a 30 ans déjà,ce qui montre que l'ordre dominicain était ouvert aux évolutions qui marquaient l'ensemble de la

Oups... j'ai envoyé mon message sans le vouloir. Bref, vous voyez à quoi je voulais en venir. Alors comme, ça, dès les années 80, la question de la prédication des femmes était clairement soulevée chez les Dominicains: c'est bien, ils et elles avaient compris à quoi l'Esprit les appelait. Et alors comme ça, en 2012, le maître de l'ordre renvoie les femmes à leurs casseroles? Mais je rêve! Mais ça doit être un canular fomenté par Mélenchon! Mais on aurait dû lui dire, à celui qui a inventé ça, qu'on ne peut pas rire de tout! Mais dans quel monde vit-il, cet homme? Il n'a pas vu et entendu les femmes faire le catéchisme, animer la préparation au baptême et au mariage (avec leurs époux, mais en prenant la parole autant qu'eux et sans demander leur permission), faire le "commentaire d'évangile" (autrement dir l'homélie) au cours des obsèques, animer des retraites (voir le témoignage de Soeur Jeunet, plus haut). C'est quoi, tout ça, si ce n'est pas de la prédication? On va continuer longtemps sous le régime de "faites-le, mais ne le dites pas", comme les prêtres qui vivent en couple, comme les divorcés remariés qui font partie des EAP? J'aimerais pouvoir ajouter: comme les couples homosexuels qui communient au vu et au su de tous, et comme les prêtres homosexuels, mais hélas, nous n'en sommes pas encore là. De profundis ad te clamavi...

C'est dommage de la part de Bruno Cadoré qui sur d'autres sujets est d'une grande et belle spiritualité : http://youtu.be/s2AVB6aIXQ8 Mais comme François souvent réjouissant ailleurs, c'est avec l'égalité femmes-hommes qu'il y a un problème.

Vous ne me ferez pas croire qu'un homme seul peut faire obstacle à une évolution si celle-ci est désirée par la plupart des membres de la communauté. J'ose croire que c'est bien l'ordre dominicain qui parle par la voix de son supérieur. C'est donc, hélas, bien l'ordre dominicain qui refuse de voir que les hommes et les femmes de ce temps n'entrent plus dans le cadre de pensée qu'ils essaient de leur imposer.

Rien de changé en matière d'obéissance depuis la crise de l'après-guerre. Il faut croire que la plus haute spiritualité ne peut pas grand chose face à ce genre de question. Hélas, il faut avoir été naïf pour oser espérer une ouverture dans ce genre de domaine réservé. Je pense que le grand maitre n'a pas envie d'être traité comme d'autres avant lui. Mieux vaut être un légionnaire bien formaté. Que cela n'empêche pas d'espérer, les murs de Jéricho finiront par s'effondrer.

Gonzague, le lien que vous donnez ne mène nulle part... Et, en supposant que vous vouliez citer une prise de position plus ouverte: ce qui est inquiétant, c'est qu'on ne puisse plus envisager, en 2012, ce qui était pensable en 1991.

Je suis bien d'accord Anne-Marie... Voici un autre lien vers Damian Byrne : "Unis dans la collaboration : la famille dominicaine" (1991) http://www.op.org/sites/www.op.org/files/public/documents/fichier/byrne1991_collaboration_fr.pdf Et le texte de Timothy Radliffe : "Une vie contemplative" (2001) http://www.op.org/sites/www.op.org/files/public/documents/fichier/radcliffe2001_viecontemplative_fr.pdf

Nouvelle : une "année de la vie consacrée" est prévue par Rome. Elle commencera le 21 novembre 2014 . Il est notamment question de réviser : - « les rapports entre les évêques et les religieuses dans l’Église » (c'est à dire le document « Mutuae relationes »). - l'instruction sur la vie contemplative et la clôture des moniales (Verbi Sponsa, 1999) "en étroite collaboration avec les contemplatifs" et finalement de donner une nouvelle constitution apostolique sur la vie contemplative (Sponsa Christi, 1950). Source : http://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Actualite/Rome/Le-Vatican-va-reviser-les-textes-sur-la-vie-consacree-pour-2015-2014-01-31-1099619

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