Lilith, Eve, des femmes et des hommes… et Dieu dans tout ça ?

Anne -Joëlle PHILIPPART

annejo hiver 12Découvrir la planète « catho », c’est aussi découvrir une image de la femme surprenante, si subrepticement négative et rabaissée qu’il est difficile, au début, de saisir le pourquoi du malaise qui envahit. Cette fierté du féminin que l’on commence à rencontrer dans la Cité est apparemment peu présente ou étouffée chez les cathos.

Et pourtant qu’il est beau ce message que nous amènent les évangiles ! Quelle actualité malgré les siècles qui nous en séparent. Quelle sagesse universelle, quelle ouverture à la diversité, quelle charité et quelle paix s’en dégagent! Ni racisme, ni sexisme n’y sont présents.

Une question devient alors obsédante : pourquoi ? Comment un tel message évangélique a-t-il pu être à ce point détourné pour en arriver à un véritable apartheid des sexes, accompagné de tout son cortège de stéréotypes rabaissant les dominés pour mieux conforter les dominants ?

Du nord au sud et d’est en ouest, les études anthropologiques relatent l’existence de mythes misogynes condamnant le féminin pour justifier l’usurpation du pouvoir par le seul masculin (Françoise Héritier, 1996).

Le texte de la Genèse, dans son troisième chapitre, fait partie de cet ensemble d’écrits toxiques pour le féminin. Éve, la première femme, influençable, se laisse manipuler par le serpent pour entrainer Adam, le premier homme, à transgresser un interdit qui les rendrait autonomes et égaux au Divin. Toutes les femmes sont ensuite assimilées aux erreurs d’Éve. Faibles et tentatrices, il faut donc les éloigner des hommes, les empêcher d’agir et décider. Ces stéréotypes rabaissant du féminin vont se perpétuer à travers les âges jusqu’au XXIème siècle (Bergeron et Gaudreau, 1985 ; Williams et Bennet, 1975 ; Aristote, IVème AV J-C ; Tertullien, IIIème siècle ; St Jérôme, Vème siècle ; JJ Rousseau, XVIIIème ; Darwin, XXème...).

Le mythe de Lilith, moins connu, va encore plus loin. Il condamne la femme qui se rebelle, qui refuse l’inacceptable. La boucle est alors bien bouclée : non seulement la femme ne serait qu’un « untermensch », extrait de l’original masculin, fait pour l’aider (Gn2), faible et dangereuse (Gn3), mais en plus toute rébellion aggraverait son cas.

Pour réconcilier les deux récits de la Genèse sur la création de la femme, des rabbins vont emprunter le mythe de Lilith aux Sumériens. Ce récit est donc issu de la Kabbale.

Lilith est créée comme l’Adam à partir de la terre. En cela, étant issue de la même origine, elle se considère égale à l’homme et refuse un sous-statut dans le couple et dans la vie. Elle se rebelle et s’enfuit. Elle refuse de revenir à la demande de l’Adam. Elle ne cède pas davantage aux tentatives de médiation de Dieu. Sa rébellion contre Dieu lui vaut sa damnation. Lilith est donc celle qui dit non à la fois à la position que lui propose l’homme dans le couple et dans la vie et qui rejette les tentatives de réconciliation de Dieu lui ordonnant de se plier au désir de l’homme.

Niée et chassée, Lilith, pour se venger, serait devenue le serpent du jardin d’Eden qui tente Éve, la docile, et qui incite Caïn à tuer Abel, par jalousie. Comme ses enfants s’entretuent, Adam refuse alors d'avoir des relations sexuelles avec Éve. Le sperme d’Adam, tombé à terre, est récupéré par Lilith et lui permet d’enfanter des nuées de démons pendant cent trente ans.

Quel mythe implacable de condamnation de la force et de la liberté du féminin !

Lilith est dotée, dans les diverses représentations, d’une sexualité et d’une fécondité intense tout en symbolisant également la frigidité et la stérilité. Elle représente un peu tout et son contraire mais surtout la perplexité et les peurs du mâle devant l’altérité et la force de la femelle.

Lilith devient alors le symbole du féminin à fuir, de la femme qui ne peut être l’épouse de l’homme, de la femme aux prétentions soi disant masculines qui la rendent frigide et stérile.

Ce mythe est issu de la Kabbale juive. On retrouve cependant la même théorie dans les textes catholiques. En 2004, la Lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde en est un bel exemple: « Ces dernières années, on a vu s'affirmer des tendances nouvelles pour affronter la question de la femme. Une première tendance souligne fortement la condition de subordination de la femme, dans le but de susciter une attitude de contestation. La femme, pour être elle-même, s'érige en rival de l'homme. Aux abus de pouvoir, elle répond par une stratégie de recherche du pouvoir ». Et de s’inscrire dans la lignée des Léon XIII, Pie X, Benoit XV, Pie XI, Pie XII, Jean XXIII et Paul VI, Benoît XVI et Jean-Paul II, les penseurs du Vatican continuent à réduire toutes les femmes à une femme dotée d’une vocation unique, la maternité, réelle ou spirituelle (P Snyder, 2000 ; M-E Henneau, 2013). L’utérus des femmes serait leur identité écrasant toute leur pluralité. La pensée dominante n’évolue que très peu, le discours se transforme pour devenir politiquement correct.

Les religions interprètent Dieu et sa volonté. Elles ne sont qu’une projection de la vérité sur le mur imparfait de notre humanité à travers le prisme de nos cultures. Le message du Divin est alors détourné pour répondre à nos peurs. Á ces religions qui mettent si souvent le masculin sur l’estrade et le féminin au placard ne pourrait-on leur répondre qu’on ne peut être patriarcal et évangélique ? Le premier divise et rabaisse, le second unit et relève. Á l’erreur du géocentrisme répond l’erreur de l’androcentrisme. Que l’Église Catholique Romaine n’oublie jamais Galilée : « E pur si muove ». On croit qu'on sait et on ne sait pas qu'on croit. Il est grand temps de faire l’attrition des couches patriarcales de la Bible pour atteindre la contrition de l’Église envers les femmes. Indignez-vous !

Anne-Joelle Philippart (annejo@skynet.be)

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Commentaires

Je découvre ce matin votre brillant article et je vous dis MERCI. Bien sûr que je m'indigne !!!. Je m'indigne depuis si longtemps en testant toutes les portes d'entrées possibles à un argumentaire pour ma contestation et mon interpellation à l'Eglise que je vois en grand danger de s'enliser dans cette discrimination sexiste. Lorsque je pose la question du sacerdoce pour les femmes, je m'inquiète de ce qu'à long terme cet entêtement à nous considérer "AUTRE" , non dans une vision d'altérité-constructive mais dans celle d'un "rejet" sur les marges, peut représenter de danger pour l'Eglise. L'Eglise catholique refuserait-elle d'accompagner chrétiennement l'épanouissement de cette nouvelle femme en capacité, désormais, d'apporter beaucoup ? Abandonnerait-elle au profane ( puisqu'elle parle de sacré !!!! ce qui est un comble pour une Eglise chrétienne ) le soin d'amener la "Femme" à devenir pleinement elle-même et non pas ce que la société patriarcale, ou la société marchande, ou les ideologies attendent d'elle. Il y a un immense défi à relever pour une véritable évangélisation. Laisserons nous quelques frustrés ligoter la femme ? je peux lire les nombreux témoignages d'hommes qui attendent quelque chose POUR les femmes. Et souvent je peux voir avec désolation que ce sont les femmes catholiques qui manquent de courage et ont peur d'être disqualifiées en présentant cette requête. C'est vrai qu'on passe pour une huluberlue et qu'il y faut du courage. Mais n'oublions jamais le courage de toutes ces humbles suffragettes, ces féministes qui sont montées au créneau, les "mal baisées", celles qu'on disait laides parce qu'elles avaient des idées et voulaient les exprimer en toute responsabilité et non comme des mineures. N'oublions jamais tout ce que nous leur devons. Il n'y a rien à perdre et l'Eglise a tout à y gagner. MERCI Anne Joëlle pour : "A ces religions qui mettent si souvent le masculin sur l'estrade et le féminin au placard ne pourrait-on leur répondre qu'on ne peut être patriarcal et évangélique ? LE PREMIER DIVISE ET RABAISSE, LE SECOND UNIT ET RELÈVE. A dire et redire sans cesse.

Oh, Oui, merci pour cette phrase "on ne peut être à la fois patriarcal et évangélique"! Il faudrait en faire des banderoles, la dire dans les séances de catéchisme aux petits garçons à qui on apprend qu'être un bon chrétien, c'est être un oppresseur inconscient des femmes.....citer toutes les occasions où il faudrait le redire encore et encore serait trop long.......

Tout à fait d'accord avec cet article. Un des fondements du mépris de "la" femme, le refus de leur accorder le droit à la parole et à la pensée. les femmes qui réfléchissent sont dangereuses. ce sont les rebelles dont vous parlez. Ainsi nous a t on traitées comme auteurs d'un livre qui analyse cette question de la place des femmes dans l'église ( et la société); fondamentalistes, caricaturales, manipulatrices, féministes frustrées,incapables de réfléchir correctement. Taisez vous et soyez ce que nous les hommes d'Eglise nous vous disons d'être. Le Déni, enquête sur l'Eglise et l'égalité des sexes.

Je viens de relire vos commentaires et je vous dis : un grand merci à Jacqueline, Michelle et Sabine, mais aussi à Sylvie, Anne, Christine et tout le comité du Comité de la Jupe. Notre positionnement n'est pas aisé à tenir. Oui, il faut du courage ...et certains jours plus que d'autres. Alors se sentir ensemble dans cette mission ne peut que nous soutenir. Et de voir que des hommes, laïcs et religieux, partagent notre avis nous confirme qu'il y a du juste dans notre argumentaire.

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