Le doctorat honoris causa de Judith Butler à Fribourg

Fr. Philppe Lefêbvre.
24 nov. 2014

fr. Ph. Lefebvre OP.

La « philosophe du genre », comme on le dit un peu rapidement parfois, Judith Butler, reçoit le 15 novembre 2014 un doctorat honoris causa décerné par la faculté des lettres de l’université de Fribourg (une université d’état). Bien des chrétiens se sont émus de cette distinction en pensant que c’était la faculté de théologie qui la remettait. Toute une agitation, au moins locale, a eu lieu à ce propos, certaines autorités universitaires et religieuses ayant dû s’expliquer et prendre position. Je me permets une petite réflexion comme frère dominicain, enseignant à la faculté de théologie de cette université.

Je suis étonné et un peu exaspéré par cette agitation autour du doctorat honoris causa de Judith Butler. Professeur d’Ancien Testament à la faculté de théologie de Fribourg, j’ai un peu lu Judith Butler – trop peu pour pouvoir en parler de manière experte – et j’ai trouvé en elle une vraie penseuse qui, avant d’émettre des théories comme on l’en accuse, met en question de manière intelligente et cruciale les réalités « homme » et « femme ». Ces réalités, bien moins « évidentes » et « naturelles » qu’on le dit, résultent en partie de constructions sociales, de jeux de pouvoir et d’oppression : qui va dominer sur qui ? Qui va imposer son ordre ? Que tout cela puisse produire des théories – la théorie du genre – qui versent dans l’idéologie (la pensée figée) et prétendent s’imposer pour régenter la réalité sexuée des humains, c’est possible. Qu’il faille être vigilant, éventuellement résister à ce type d’idéologie quand elle procède par exclusivisme, c’est certain. Qu’il faille arrêter de penser, de lire les auteurs de notre époque, comme J. Butler : non, pas question !

Penser avec d’autres, par d’autres

Quand le grand théologien s. Thomas d’Aquin fit usage dans la pensée chrétienne du philosophe Aristote, un penseur païen du 4e siècle avant notre ère, bien des chrétiens s’inquiétèrent : peut-on raisonnablement se fonder sur les œuvres d’un païen pour développer une théologie authentiquement chrétienne ? Aristote était interdit, au moins partiellement, à l’université par les autorités ecclésiastiques. Il a donc fallu du courage et du temps pour oser explorer ce philosophe, mais aussi des philosophes musulmans et juifs, et dialoguer avec leurs pensées. Cela ne s’est pas fait sans les foudres des uns et des autres. S. Thomas est aujourd’hui un auteur classique dans le catholicisme et l’étudier ou l’enseigner vous situe au cœur d’une pensée séculairement reconnue par l’Église catholique comme sienne. Je ne veux pas dire en cela que J. Butler est notre Aristote, à découvrir et à intégrer dans la réflexion théologique, ou que sa pensée est sans danger – y a-t-il d’ailleurs une pensée sans danger ? Si on pense vraiment, on est dangereux. Mais enfin, il s’agit de découvrir, de ne pas tout de suite pousser les hauts cris devant toute chose. Ayant étudié les questions d’hommes et de femmes dans la Bible, j’y ai souvent remarqué à quel point les auteurs bibliques remettent en question – parfois violemment – ce qui semblait évident à leur époque sur ce qu’est un homme et une femme. Ils dénoncent les préjugés et les structures cachées qui assignent un homme, une femme à des places convenues, qui les limitent à des rôles stéréotypées. Les femmes qu’on loue dans la Bible sortent ainsi des limites qu’on leur imposait et, au besoin – telle Judith (pas Butler, mais la Judith biblique) – haranguent les hommes pour dénoncer leur pouvoir masculin et leur incurie de mâles dominants. Devenir « à l’image et à la ressemblance de Dieu comme êtres sexués (cf. Genèse 1, 26-28), cela se fait, non selon un processus spontané, qui irait de soi, mais plutôt en renversant des préjugés, en s’éveillant soi-même à sa vocation d’ « icône », en innovant.

Mauvaise information, désinformation : symptômes de quoi ?

Parmi ceux qui ont écrit contre le doctorat honoris causa de Judith Butler, combien ont lu cet auteur et parlent ainsi avec quelque autorité ? Fort peu, je pense. Parmi ceux-là encore, qui se plonge habituellement dans la Bible pour y trouver une inspiration concernant les questions d’hommes et de femmes ? Fort peu, je pense. Autrement dit, j’ai l’impression que beaucoup réagissent de manière très extérieure, sans savoir de quoi il retourne au juste, en se sentant menacés d’on ne sait quoi exactement. Ce qui le montre, c’est que des dizaines de personnes ont réagi contre la faculté de théologie qui, selon eux, décernait cette distinction. Il a donc été opportun de préciser que la faculté de théologie n’a rien à voir, ni de près ni de loin, dans l’attribution de ce doctorat : c’est la faculté des lettres qui le donne. Pour certains contradicteurs de ma connaissance, cela n’a d’ailleurs rien changé à leur colère, comme si le fait de s’irriter était juste en soi, même si rien de ce qui avait occasionné leur ire ne s’avérait réel (« Je sais bien, mais quand même » disait Ottavio Mannoni en parlant du rapport délirant au réel que l’on dénie au moment même où on pourrait le prendre en compte). Dans ces erreurs de compréhension, je vois le signe de ce qui manque le plus chez beaucoup : un peu d’information, d’intelligence, de calme, ce calme de fond que donne une foi en éveil.

Trouble dans le genre : une réalité dont nous faisons l’expérience dans l’Église

Il me semble en outre que les problématiques abordées par Judith Butler seraient à travailler dans l’Église catholique. Je ne veux pas dire, une fois de plus, qu’il s’agit de se mettre aveuglément à l’école de cette philosophe, mais son acuité dans le questionnement pourrait nous être bien utile. Un de ses livres – le plus célèbre peut-être – s’intitule Trouble dans le genre. Ce trouble nous l’avons vu à l’œuvre dans notre église : combien d’affaires de pédophilie, combien de dignitaires ecclésiastiques menant une double ou une triple vie. Le fondateur des Légionnaires du Christ, amant de femmes et de garçons pendant des décennies tout en prônant une morale ascétique, est sans doute un cas extrême, mais il cristallise un malaise – un trouble – qu’il serait bon d’aborder avec les lumières de la foi et de l’intelligence. Que s’est-il passé dans toutes ces affaires ? Quel brouillage dans l’identité sexuée – et pourquoi – s’est-il instauré de manière durable ?

« Le mal vient de plus loin »

De plus, à l’heure où, comme français, je fais mémoire avec mes compatriotes des débuts de la grande guerre qui fit tant de morts, une guerre qui en amena une autre encore plus meurtrière, je pense que nos problèmes d’hommes et de femmes viennent de plus loin. Ces guerres, que des nations de vieille tradition chrétienne ont menées les unes contre les autres, ont contribué à anéantir une certaine image de l’homme et de la femme. Le meurtre de masse a touché les tréfonds des êtres, notre humanité en a chancelé, l’onde de choc s’en fait sentir maintenant : nous titubons après tant d’horreurs commises. Il faudrait parler aussi des guerres coloniales que les mêmes grandes nations ont menées, occasionnant des exterminations de masse, comme Sven Lindqvist nous l’a rappelé récemment. Bref, nous sommes issu de générations qui ont porté atteinte à l’humain en sa nature même. Nos questions actuelles sur l’identité sexuée s’enracinent en partie dans ce désastre humain dont nous ne sommes probablement pas remis, même si la vie a heureusement repris son cours. Il me semble donc qu’on charge régulièrement certaines personnes – J. Butler aujourd’hui – de tous les maux pour éviter d’ouvrir des dossiers bien plus complexes et douloureux qui nous concernent au premier chef. D’après certaines réactions lues à ce doctorat honoris causa, on aurait l’impression que depuis des millénaires nous dormions sur nos deux oreilles d’hommes ou de femmes et que J. Butler a soudain surgi pour tout embrouiller. Il n’en est rien. Son questionnement nous ramène au contraire aux sources de ce qu’il nous faudrait interroger.

fr. Philippe Lefebvre Op.

Cet article a paru sur le blog de son auteur et nous le reproduisons avec son aimable autorisation. http://www.lacourdieu.com/component/content/article/409.html

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Commentaires

Voilà une parole qui sent bon sa fermeté. je suis toujours étonnée de la tiédeur, ou de la mollesse, pour suivre l'image. Quand quelqu'un ose une parole "droite", c'est-à dire libérée de la peur des oukases, des modes, sa parole, en somme, cela fait un bien fou. Merci, frère Philippe.

IL est vraiment amusant de constater que tous ces"faussement indignés" ne se sont aucunement manifestés lorsque d'autres philosophes ont questionné les normes de genre. Car c'est ce que fait Butler: quelle est la marge de manoeuvre d'un individu dans une société donnée qui a élaboré des normes de genre? que se passe-t-il quand on n'y correspond pas? C'est à dire que ces belles âmes refusent absolument de s'interroger sur la construction des normes. Je doute en effet qu'ils se soient risqués à lire l'oeuvre de la philosophe, et ses interventions. Ils auraient découvert une personne profondément humaine, dont les préoccupations sur l'intolérance et la violence rejoignent celles de tous les chercheurs et chercheuses d'un monde de paix. Lisez "Humain, Inhumain, le travail critique des normes", entretiens avec J. Butler.Elle y dit entre autres " nous luttons pour des personnes très diverses, qui pour une raison ou une autre ne sont pas immédiatement saisies ou légitimées par les normes établies, et qui, du fait du caractère aberrant de leur relation à la norme, vivent sous la menace constante de la violence, du chômage et de l'exclusion". Des préoccupations que partagent, ou devraient partager les chrétiens.

Je ne résiste pas à transcrire ici un article du Monde qui reprend les propos du Premier ministre turc Erdogan: Belle illustration de l'énonciation d'une norme de genre, ou "patriarcats de tous les pays, unissez-vous" Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, donnait lundi 24 novembre un discours en marge d'un sommet sur la justice et les femmes à Istanbul. Devant un parterre très largement féminin, le chef de l'Etat a expliqué sa position, estimant que les femmes ne pouvaient pas être naturellement égales aux hommes. « Notre religion [l'islam] a défini une place pour les femmes : la maternité. » Le chef de l'Etat a ainsi assuré qu'hommes et femmes ne pouvaient pas être traités de la même façon « parce que c'est contre la nature humaine ». « Leur caractère, leurs habitudes et leur physique sont différents (...). Vous ne pouvez pas mettre sur un même pied une femme qui allaite son enfant et un homme. (...) Vous ne pouvez pas demander à une femme de faire tous les types de travaux qu'un homme fait, comme c'était le cas dans les régimes communistes (...) ; c'est contraire à leur nature délicate. » Dans sa lancée, M. Erdogan a également critiqué les mouvements féministes : « Vous ne pouvez pas expliquer ça [cette « place définie »] aux féministes parce qu'elles n'acceptent pas l'idée-même de la maternité. » Le président, qui fut premier ministre de 2003 à août 2014, a déjà fait plusieurs sorties sur la condition de la femme jugées provocatrices par les féministes. En 2012, il avait violemment pris position contre l'avortement, le comparant à « un meurtre ». Recep Tayyip Erdogan exhorte aussi régulièrement les femmes à « faire trois enfants », afin de relancer la natalité turque. http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2014/11/24/turquie-erdogan-affirme-que-les-femmes-ne-peuvent-naturellement-pas-etre-l-egal-des-hommes_4528427_3214.html

Personnellement, je souhaiterai beaucoup qu'une faculté de théologie décerne un doctorat honoris causa à Judith Butler. Quel signal ce serait ! La recherche en éveil, l'intelligence à l’affût, le rôle du débat reconnu. Ceci dit, tout cela existe... hors de l'institution cléricale.

A mettre en parallèle avec le colloque organisé le semaine dernière à Rome avec 16 religions et à l'occasion duquel pour Mgr Jean Laffitte, secrétaire du Conseil pontifical pour la famille, a été choisis pour présenter le point de vue catholique sur la famille et le genre. Cet éminent Mgr a annoncé la couleur en déclarant au Figaro «On ne détruit pas impunément la culture des peuples»

D'accord avec vous, Jean-Pierre. Quand "la culture des peuples", c'est l'aliénation des femmes ou la condamnation des homosexuels, qu'est-ce qu'on fait? Ou pour mieux nous faire comprendre, employons une hyperbole, quand "la culture des peuples", c'est l'excision, on fait quoi? Quand c'est l'esclavage?

Concernant l'excision, je recommande la lecture de l'ouvrage de Natacha Henry et LInda Weil- Curiel,un recueil d'entretiens avec Hawa Gréou, une exciseuse condamnée en France pour l'opération de plusieurs petites filles. Il y est question du mobile d'une "religion fantasmée"pour justifier ces pratiques. le terme m'a paru très juste en regard à ces réactions frileuses de certains chrétiens: l'ignorance, le machisme et l'homophobie font partie de leur religion fantasmée, et pas d'une adhésion réelle à un projet spirituel. Comme quoi beaucoup de réactions sont transculturelles….

Quand des femmes vont "faire" 2, 3, 4 enfants pour d autres : quel esclavage ?

Sérieusement, quel est le rapport? Est-ce que Mme Butler tient une officine de PMA? Est-ce qu'elle loue des ventres? Le commentaire de ania montre par l'exemple la confusion volontaire ou pas entretenue autour de ces questions. Mme Butler est honorée par la communauté scientifique pour son travail universitaire. Aucun rapport avec la marchandisation du corps des femmes. Les études sur les questions de genre ont, entre autre, pour objet de mettre en lumière sur les conditions sociales et culturelles de l'aliénation des femmes.

Je ne faisais que recenser les nouvelles formes d'esclavage : il me semble que l'aliénation des femmes va croissant et non en diminuant.

Faut-il que vous soyez aveugle ou aveuglé-e pour énoncer une chose pareille. Les femmes ont été comptées avec les meubles ou le bétail pendant des millénaires. Elles étaient dépourvues du droit de se conduire seules, mineures à vie, appartenant aux hommes, et vous osez prétendre qu'elles sont aujourd'hui plus aliénées? À moins que vous ne pensiez que la liberté est aliénante?

Je précise ma pensée : quand des couples riches se servent de femmes pauvres pour porter leurs enfants, n'y a t-il pas aliénation de ces femmes ? Voilà un des nouveaux esclavages qu'il faut dénoncer.

Ok, mais c'est sans rapport avec Judith Butler. Les mère porteuses ne sont pas une inventions récentes, il y en a même dans l'Ancien Testament. Pour autant, l'aliénation des femmes est hélas beaucoup plus ample et massive que quelques cas de gestation pour autrui, pour regrettables qu'ils soient.

Ces quelques cas se multiplient plus vite que vous ne pensez. Ne soyons pas à la traine pour nous indigner. I l est d ailleurs étonnant que peu de féministes réagissent sur ce problème.

@ania: pour ma part, et vous pouvez le vérifier puisque j'écris et parle dans la presse, je me suis toujours prononcée avec virulence, à la fois contre la PMA et comme abolitionniste pour ce qui est de la prostitution. Le corps des femmes n'es pas un objet marchand, fusse à leur initiative.

Beau billet qui témoigne que des positions autres que celles des conservateurs existent. Message personnel à Christine Pedotti, j'ai particulièrement apprécié votre participation à l'émission 28 minutes hier même si vous n'avez pas suffisamment eu la parole à mon gré.

L'aliénation des femmes ne va pas en augmentant, elle change de visage, parce que la domination masculine détourne les acquis du féminisme à son profit. Il faut rester en lutte sans arrêt.C'est cela le problème. Et c'est ce qui fait faussement dire à certains"vous voyez, c'est pire qu'avant, vous n'avez rien gagné", parce que , très éloignés en général des luttes de femmes, ils négligent ce processus capital. La confiscation, la spoliation, est quelque chose dont les femmes sont coutumières. Non, avoir la maîtrise de sa fécondité ne veut pas dire être disponible pour n'importe qui;non, que les pères s'occupent aussi de leurs enfants ne veut pas dire que la garde alternée soit bonne même pour de jeunes enfants; non , que le corps des femmes leur appartienne ne veut pas dire qu'elles sont libres de le prostituer!!Tout cela nécessite des analyses et des mise au point incessantes. ne désarmons pas!

@ania: il est tout à fait faux que les féministes ne réagissent pas sur ces questions:j'ai en main un pamphlet signé de la CADAC et du CLF, intitulé "Pourquoi nous sommes contre la GPA", réactualisé; Sylviane Agacinski a publié un beau livre sur le sujet "Le Corps en Miettes"un colloque récent "La Maternité face au Marché" a réuni beaucoup de femmes engagées dans les droits des femmes en même temps que des étudiants. La juriste M. Fabre_Magnan a donné une interview fort instructives les aspects juridiques du sujet.Bref, si , les femmes engagées se sont emparées du sujet, qui concerne une fois de plus leur corps, et vous êtes peut être mal informée?

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