Douze femmes dans la vie de Jésus

Monique HÉBRARD

12-femmesDouze femmes dans la vie de Jésus, Éditions Salvator, février 2014, 239 p. 20€

 En ouvrant le livre d’Anne Soupa, Douze femmes dans la vie de Jésus, j’ai bien sûr pensé à une chère amie trop tôt disparue, France Quéré, et à son merveilleux livre sur les femmes de l’Evangile (1996). En le refermant je me suis dit qu’il y avait une parenté entre ces deux femmes : leur féminisme d’une rare finesse et intelligence. Elles ne « revendiquent » pas. Elles lisent simplement l’Évangile avec à la fois des appuis bibliques sérieux et un cœur qui écoute. Autre point commun : elles ont une très belle écriture, au style bien que différent l’une de l’autre, mais avec autant d’élégance.

Mais revenons à Anne Soupa. Elle prend douze femmes dans les textes évangéliques, depuis Marie jusqu’à Marie de Magdala au tombeau en passant par la femme adultère, la veuve aux deux piécettes, la Cananéenne et la Samaritaine. Elle colle au texte et le triture, exploite les sens des mots grecs ou hébreux, elle se coule dans la culture et l’histoire du temps et dresse le décor dans lequel se déroulent les scènes ; elle se réfère à des éclairages du Premier Testament, elle ouvre des angles de vue auxquels on n’avait pas pensé. Anne respecte les faits et se garde bien de faire des théories.

Le résultat de cette lecture multiple est bien cette évidence qu’Anne souligne : toutes ces femmes accueillent la lumière de la bonne Nouvelle, mais jamais Jésus n’en tire une quelconque conclusion du genre  LA femme est ceci ou cela…  comme c’est souvent le cas dans le discours des clercs. Non Jésus traite chaque femme comme une personne à part entière et unique.

Il en ressort aussi que la relation d’amour entre Jésus et ces femmes reste dans un « nuage d’inconnaissance ». Il ne faut ni y projeter notre humanité (cf le Da Vinci code par exemple) ni la plonger pour autant dans l’insignifiance (ce qu’ont fait les autorités de l’Église). Anne Soupa prévient : une fois toutes ces précautions prises il ne s’agit pas pour autant de faire le black out sur sa propre approche.

Et c’est ce qui rend le texte d’Anne Soupa si chaleureux : elle se met dans la peau de ces femmes et les accompagne ainsi que tous les protagonistes des récits. Illustrons avec l’exemple de la femme adultère (Jn 8, 2-11) dont elle décrypte le message comme trois poupées russes qui s’emboîtent : Jésus rend la vie à une femme, Jésus ne fait pas de l’adultère un péché insurmontable, les hommes ne valent pas mieux que les femmes puisqu’ils s’en vont sous le poids de leurs fautes. Autre jeu de poupées russes : les 4 messages délivrés par Jésus : Jésus est aussi grand que la Loi, les scribes et les pharisiens contribuent à leur salut en acceptant leur péché, la Loi n’est pas une somme de procédures mais une instance essentielle de vie commune, cette femme instrumentalisée recouvre son statut de personne libre.

Les pharisiens tendent un piège… mais Jésus ne tombe pas dans le piège et tandis qu’il écrit sur le sable, les pharisiens entrent en eux-mêmes. Et la Loi dans tout cela ? Il ne s’agit pas de passer outre, mais de l’exercer en sujets et non en serviteurs aveugles. Que reste t-il quand les pharisiens sont partis ? Seules la misère et la miséricorde.

Le chapitre sur Marie, mère de Jésus est magnifique qui donne à Marie une stature de servante en pleine responsabilité et qui garde ce nuage de mystère autour de sa virginité tout en suggérant que l’essentiel est que la Parole prenne chair en nos cœurs.

Il faudrait aussi parler de Marie de Magdala au tombeau, de la Samaritaine… Á vous de les découvrir.

Monique Hébrard

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Commentaires

A bientôt ! Je reviendrai pour faire mes commentaires, mais déjà à la lecture de cette bien jolie recension de Monique Hebrard et avant d'avoir acheté ce livre, je me réjouis. Oui je me réjouis que tant de femmes ces derniers mois donnent de la voix. Avec ce talent si particulier des femmes, elles rappellent que les Ecritures laissent une large place au dialogue entre Jésus et les Femmes, et mettent souvent cul par dessus tête les enseignements qu'en ont tiré les hommes dès qu'ils ont pris le pouvoir des premières communautés. Merci Anne . A bientôt.

Ce livre est pour moi une petite merveille à savourer très lentement, chaque phrase, chaque mot étant évocateurs, porteurs de sens. Pas plus d'un chapitre par jour, pour profiter à fond des idées soulevées par l'auteur, idées qui nous poursuivent longtemps et que nous sommes obligé-e-s de remâcher longuement, avec gourmandise. Je suis restée plusieurs jours, sans l'épuiser, sur le magnifique premier chapitre "Les femmes, à la pointe de l'aurore", incapable de passer à la suite tant il nous parle à l'approche de Pâques... J'y reviendrai. Toutes les rencontres de Jésus avec ces femmes, qu’elles soient proches ou inconnues de lui, deviennent rencontres avec les femmes – ou les hommes - qui nous entourent ou que nous croisons, et que nous voyons avec un regard neuf, Merci Anne, de partager ton regard avec nous et de nous aider à deviner celui de Jésus.

Je partage tout à fait votre avis ! Et comme vous "Je suis restée plusieurs jours, sans l’épuiser, sur le magnifique premier chapitre « Les femmes, à la pointe de l’aurore », incapable de passer à la suite tant il nous parle à l’approche de Pâques". Un vrai bonheur !

Bonjour à toutes et tous, Je m'associe bien volontiers à celles et ceux qui proclament la pleine humanité des personnes , quelque soit leur sexe. A mardi prochain pour le cercle de femmes! Maryse-A. Camborde

Merci Anne, J'ai beaucoup aimé. Douze portraits de femmes, - (douze !)– dont chacun nous dévoile une facette de Jésus. Une « intimité particulière" qui peut être aussi le révélateur de Sa mission et de Son destin. D’abord Marie. Il est lové si petit et si fragile dans ses entrailles alors que par son OUI non dénué de risques, sa Mère en acquérait « cette audace, simple et peut être coûteuse, de s’exposer à vivre l’accueil, la disponibilité, la quête de Dieu » …qui nous invite à comprendre « dans l’intime de l’esprit, par l’écoute d’une petite voix intérieure », « que le divin habite en l’être humain. » et que la louange gorgée de lumière du Magnificat, véritable « bombe sociale » qui renverse cul par dessus tête les valeurs du monde peut être aussi notre chant d’amour. Puis cette « chienne de Cananéenne », opiniâtre, inconvenante, impure, dont le « toucher » (beaux mots sur le toucher ) de son manteau est pour Jésus une sorte de révélateur de sa mission , de passage du dégoût pour l’impureté de la femme et de son origine à l’admiration pour sa foi inconditionnelle, du destin national au destin universel de salut. Pages fortes de cet ouvrage. J’ai aussi, particulièrement aimé les pages sur la veuve et ses deux piécettes. Cette veuve qui fait un acte étrange, un de ces actes complètement anonymes dans un monde aux gestes religieux ostentatoires. Elle a tout donné, mais comme cette veuve, Jésus ne va-t-il pas mourir en Pauvre absolu ? La croix n’est pas loin. Je passe sur Marthe et Marie, que nous les femmes aimons tant, et que nous visitons si souvent dans les Ecritures, pour entendre de la bouche du "Maître" , la grandeur de la liberté de choix. J’arrive enfin au magnifique portrait de Marie de Magdala. Seule une femme pouvait brosser un tel portrait. Silence. « … Marie est un cas, une sorte de boule de souffrance dont Jésus a fait sortir sept démons. « Elle « a dû être cette malade incurable dont on n’espère plus rien. »… « émissaire d’une humanité souffrante »… « et c’est de cette identité impossible, sans dehors ni dedans, sans limite ni bornage pour se dire, sans écorce qui la protège, bourbier d’angoisse et abîme sous abîme , que cette femme délogée d’elle-même, porte-parole obligée de ses démons, a accueilli l’Evangile, l’a pris en gardiennage et ne l’a plus quitté. Bien avant la Résurrection qui fait sa gloire, Marie, tandis qu’elle suivait Jésus, était déjà gardienne de la Bonne Nouvelle. » Mais Il fait d'elle l'Apôtre des Apôtres : " Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". Alors mes frères dans le Christ, les femmes incapables à l'ordination sacerdotale ?

Je viens de terminer ce livre que j’ai lu, moi aussi, à petites goulées, pour en capter le plus possible, car il est riche en nuances, comme sont riches en nuances les scènes que commente Anne Soupa. Beaucoup d’émotion à cette lecture, avec par moments ce grand contentement : ah ! elle dit, bien mieux que je ne le ferais, en allant bien plus loin, ce dont j’avais vaguement l’intuition, sans oser ou savoir le formuler… je n’étais donc pas seule à sentir ainsi ! Et à d’autres moments des découvertes, des points de vue inattendus qui donnent envie de faire une pause pour les explorer tranquillement. Je retiens deux choses parmi d’autres, qui m’ont beaucoup plu. D’abord, l’importance du corps, des corps souvent esquivés dans les commentaires habituels. Des corps qui parlent, qui se parlent, qui se répondent, et un corps, celui de Jésus, qui va donner naissance à un autre corps, celui de l’Église. Ce fil-là n’a pas fini de me faire méditer. L’autre chose, c’est la façon dont Jésus se reçoit de celles/ceux qu’il rencontre autant que celles/ceux-ci le reçoivent. C’est la dimension « Fils de l’Homme » qui est mise en relief et cela élargit ma perception du « Fils de Dieu ». Merci pour ce livre !

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