Antoinette Fouque, la force d'une femme

Michelle COLMARD DROUAULT

Nous sommes nombreuses à nous sentir orphelines.

Antoinette Fouque, co-fondatrice du Mouvement de Libération des Femmes, est morte.
Qu’on me permette d’emprunter, à peu de choses près, les mots de Cécile Duflot, ministre du Logement, car il n’y a pas de meilleur hommage :
« Nous avons plus gagné avec elle en 40 ans qu’en 4 000 ans auparavant »
Il va nous manquer une pensée essentielle ; une voix qui s’élevait toujours, malgré la fatigue, pour remettre les faits à leur place, la place congrue et obturée des femmes dans une société où soi disant, les luttes de femmes n’avaient plus lieu d’être…
C’est elle qui a imposé la notion de « gynocide » là où les medias ne voyaient que faits divers, « crimes passionnels » dans ces assassinats de femmes par leurs conjoints, ex-conjoints ; partenaires ou ex-compagnons, voire simples soupirants, mais toujours obsédés par la possession des femmes.
Ce fut elle, et les femmes qui l’entouraient, qui ont lancé la lutte des femmes agricultrices ou conjointes d’artisans et de commerçants, pour obtenir le statut de « conjoint collaborateur ».
Partout, les femmes existent ; elles créent, elles donnent de la richesse à une société ; c’est ce qu’Antoinette n’a cessé de dire !
Avec elle, nous nous sentions fortes. « La force d’être des femmes », un slogan qui nous a mises debout, malgré les K. O médiatiques récurrents, traitant le Mouvement de Libération des Femmes d’« hystériques » (à droite) de « bourgeoises » (à gauche)…
Fondatrice des Éditions des Femmes, Antoinette Fouque nous laisse en héritage la mise en valeur incessante de l’énergie créatrice des femmes, et la dénonciation de la censure, la confiscation de cette formidable énergie au service de la domination masculine.
Dernière publication des Éditions, le « Dictionnaire des femmes créatrices » est une œuvre magistrale, qui met en pleine lumière toute l’histoire des femmes de tous les pays, et leur production, vivante, acharnée.
L’hebdo « Des femmes en mouvements » vendu dans la rue ; la campagne pour faire du 8 mars une journée chômée, payée, pour toutes les femmes, c’était elle.
Le soutien indéfectible à Eva Forest, Tasliman Nasreen, Aung San Suu Kyi aussi.
Suivie par des femmes de tous âges et de toutes conditions, Antoinette Fouque n’a jamais exclu aucune femme du champ de la lutte.
J’ai le souvenir de réunions avec Simone Veil, dont elle était proche ; d’échanges avec des femmes-maires de droite et de gauche, qui avaient formé un groupe, considérées en traîtresses par leurs congénères masculins ; de l’accueil de l’Association des Femmes Catholiques.
De l’auteure, nous pouvons retenir son ouvrage majeur « Il y a deux Sexes ».
Un recueil de textes publiés entre 1980 et 1995, une étude de « féminologie » qui explique sa pensée : l’ordre symbolique à l’œuvre ne crée et ne reconnaît que de l’UN, le « tout-un pour les deux », le sexe masculin, auquel est attribué la légitimité, la création et la culture ; pendant que la femme est renvoyée à la procréation, à laquelle on dénie le titre de création.
« Creare en latin, signifie à la fois créer et procréer », dit elle dans sa Préface.
Pour elle, psychanalyste, la maternité est la « production du vivant », la plus grande richesse, que les hommes ne veulent pas reconnaître parce que c’est la seule création dont ils ne sont pas capables. Maternité qui ne doit être ni un esclavage, ni un privilège.
Elle a combattu le renvoi au « même », à l’identique, qui fait fi de la singularité de l’autre, et prétend lutter contre l’oppression en déniant la dissymétrie des sexes. C’est à dire éliminer le féminin. L’assimilation comme seule alternative à l’exclusion.
Merci, Antoinette.
Michelle Colmard Drouault.
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Commentaires

Merci pour cet hommage si juste !

Merci à Michelle. Son article est de première main car elle s’est battue à ses côtés. Il nous donne à voir tout ce que nous devons à des femmes comme Antoinette Fouque. Je signale que Michelle a écrit sur son blog « féministes et croyantes, c’est possible » un autre article qui complète bien celui-ci. De plus à la fin, il y a une biographie d’Antoinette Fouque. http://christine-amina-esther-andco.eklablog.com/antoinette-fouque-l-heritage-de-l-independance-des-femmes-a106658484

Vendredi prochain 7 Mars aura lieu la JOURNEE MONDIALE DE PRIERE (JMP)Mouvement OECUMENIQUE de femmes chrétiennes.Cette année cette journée a été préparée par des femmes d'EGYPTE. POUR PLUS D INFORMATIONS :http://jmp.protestants.org Facebook:JourneeMondialeDePrièreFrance Des célébrations auront lieu dans toute la France dans des églises catholiques et protestantes,et,elles sont ouvertes à TOUS. Une collecte aura lieu en leur faveur.Nous pourrons nous unir dans la prière aux femmes d Egypte et à tous les chrétiens d'Orient qui traversent de dures épreuves.Soyons nombreux!

Personnellement, ce que je n'ai jamais apprécié chez Antoinette Fouque, c'est d'avoir souvent focalisé sur l'aspect maternité chez les femmes et sur un féminisme idéologique plutôt essentialiste dans les idées et les positionnements, qui a fait en partie l'économie de la dimension sociale, professionnelle, sexuelle des femmes. Je me sens plus proche des mouvements féministes universalistes et de personnalités comme Gisèle Halimi, Yvette Roudy,Véronique Neiertz, Maya Surduts qui ont, de mon point de vue, davantage fait et agissent toujours pour nos libertés fondamentales au plan politique.

@ Françoise Il n'est pas d'usage de dire du mal des personnes qui viennent de décéder, et c'est pourquoi je me suis abstenue d'intervenir à ce sujet. Mais puisque vous avez commencé... Je partage votre option au sein de féminisme, qui a toujours été divers, et animé de débats qui ont parfois ressemblé à des foires d'empoigne. C'est moins le cas aujourd'hui, non pas que les divergences se soient atténuées, mais parce que le féminisme est moins au coeur du débat public, hélas. Ceci dit, même quand on ne partage pas les options d'Antoinette Fouques et de celles qui s'inspire de ses écrits, on ne peut pas nier l'importance de ce courant au sein du féminisme. D'autre part, elle a certainement raison de souligner que l'expérience maternelle (la grossesse, l'accouchement, l'allaitement) a des répercussions profondes sur la conscience de soi, la façon de vivre son propre corps et son rapport aux autres et au monde, etc. Il serait dangereux toutefois d'en faire un passage obligé de la féminité, ou de postuler que ces évènements ouvrent une voie unique- il y a bien des façons de vivre la "maternalité" (je ne sais pas si le mot existe, je veux dire la potentialité d'être mère), y compris sur le mode du refus, de l'abstention, de l'impossibilité (chez les femmes stériles et les mâles) ou de l'équivalent symbolique dans d'autres relations. Bref... Antoinette Fouque a beaucoup compté dans le féminisme français et son empreinte durera. Mais elle n'a pas été le féminisme à elle seule,contrairement à ce qu'une certaine dévotion aveugle chez ses disciples a contribué à faire croire.

@Françoise: cela va beaucoup plus loin que "l'aspect maternité": c'est la reconnaissance de ce qui est apporté par les femmes à la société au travers de la maternité, qui est actuellement dénié et vu comme un handicap et non une richesse. Un déni que nombre de femmes s'appliquent à elles mêmes, hélas. Mais non, elles ont travaillé 70h par semaine non stop pendant 20 ans; elles ont porté , accouché , allaité, fait grandir des enfants, en même temps qu'elles étaient ingénieure ou secrétaire, policière ou infirmière, et qu'elles géraient la maisonnée, mais elles n'ont rien fait de spécial, C'EST NORMAL!!! Tout ce travail gratuit sans lequel la société s'arrêterait, non pris en compte dans les PIB, toujours invisible; situation qui donne aux femmes un profond sentiment d'injustice qu'elles ne parviennent souvent pas à nommer. Le terme moderne d"'éssentialiste", que recouvre -t-il ? Antoinette Fouque était sans étiquette, celles qui l'ont suivie aussi....

je vais vous faire un aveu; bien que jeune femme bien engagée à gauche dans la suite de mai 68,je n'avais à cette époque pas du tout eu envie de m'engager au MLF , et j'ignorais le nom même d'antoinette Fouque. le combat me semblait justifié certes, mais l'image de "suffragettes" du MLF avait sans doute suffi à m'en éloigner. J'ai compris l'importance de ce combat au moment du manifeste des 343 salopes, parce que ma gynéco que j'estimais beaucoup, l'avait signé. Le premier combat pour l'égalité et la liberté passait en effet par le ventre.Et la responsabilité de l'enfantement: l’enfant n'était un don de dieu, comme on redit maintenant chez les tradis, que si les parents en font leur propre affaire , volontaire et responsable. C'est ensuite avec le procès de Bobigny et les manifestations des femmes en souffrance que la prise de conscience me semble avoir démarré, et en cela les "intellectuelles" sont des repères, des "initiatrices" même, mais elles ont besoin que soient pris en parrallèle et en plus, des engagements politiques et sociaux pour changer les choses. c'est ce qui s'est produit dans les décennies suivantes. Il est vrai aussi que beaucoup, comme moi, ont mené des combats individuels " là où elles étaient" dans leur couple, dans leur travail , dans leur Eglise,avec leurs ami(e)s etc... C'est sans doute un chemin plus rugueux et en tous cas moins médiatique que l'action collective. Désolée donc d'avoir ignoré antoinette Fouque durant toute ma vie, et merci à Michelle de me l'avoir fait découvrir. merci de continuer le combat.

@ Anne Marie:merci, car j'avoue que les articles venimeux qui ont été publiés dans certains journaux deux jours seulement après la mort d'Antoinette m'avaient soulevé le coeur. Non, Antoinette F n'était pas le féminisme à elle seule, et ne le prétendait pas,; elle détestait le terme "féministe", car elle estimait qu'il avait fini par recouvrir tout et n'importe quoi. Personne n'a donc dit cela.Et elle n'avait pas de "disciples"; juste des femmes qui se sont battues à ses côtés pour les mêmes causes, dont certaines sont devenues très proches d'elle. Elle était très malade depuis longtemps, et a eu besoin d'être portée et aidée assez précocement, peut être est ce ce petit groupe de personnes qui la soutenaient qui a donné cette impression ? Depuis quelques années, j'avais de gros points de désaccord avec l'Alliance des Femmes,tout en estimant sa présence indispensable symboliquement...

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