Annoncer un Évangile de liberté

Michèle JEUNET

Soeur Michèle Jeunet Beaucoup de religieuses sont nées dans des familles chrétiennes. Tel n’est pas mon cas. Mes parents ne m’ont pas fait baptiser, car pour eux, cela n’avait pas de sens. J’ai grandi donc sans aucune pratique ni culture religieuse. L’annonce de l’Évangile m’est parvenue grâce à une camarade de classe. Elle m’a fait lire les quatre évangiles et j’ai senti intuitivement qu’il y avait là de la vie et de la liberté. Maintenant, en y repensant, je me rends compte qu’était là, en germe, ce qui continue d’être à la source de ma théologie et de mon ecclésiologie : l’importance centrale de l’Évangile (le Christ comme révélation d’un Dieu de vie et de liberté) et la fonction apostolique de tout baptisé-e (l’annonce de l’Évangile m’est parvenue par une fille qui n’avait comme seule autorité que son baptême). Dès que l’annonce de l’Évangile est parvenue à mon cœur, un Évangile de libération, j’ai senti en moi l’appel à être prêtre. Cela n’était pas possible (et ne l’est toujours pas !...) puisque l’Église catholique romaine refuse d’ordonner des femmes. J’ai donc longtemps cherché ma vocation. Comment réaliser cet appel devant cette porte fermée ? Et puis un jour j’ai rencontré un Institut religieux de femmes qui, pour une grande part, me permettrait de vivre cet appel. Passer sa vie à accompagner des gens dans leur quête de Dieu au moyen de l’animation de temps forts spirituels, de l’accompagnement spirituel de personnes et de groupes, de formation à la méditation chrétienne et au discernement, ministère d’aumônerie… J’ai aussi été séduite par un état d’esprit, une manière de vivre la foi qui m’est apparue libérante pour les raison suivantes : 1-Dans ma communauté, nous cherchons à vivre de Dieu qui libère et nous cherchons à ouvrir des chemins pour ceux qui font appel à nous. Un des points de libération concerne la conception qu’on se fait de la volonté de Dieu. Si on se fait l’idée que Dieu a une volonté préétablie, extérieure à nous-mêmes, qu’il faudrait deviner à travers des signes, auxquels il faudrait se conformer, que Dieu aurait écrits à l’avance dans un grand livre, ce n’est pas un chemin de vie, c’est une forme d’emprisonnement spirituel, source d’inquiétude, car comment la découvrir ? Nous essayons de vivre Dieu qui ne veut qu’une seule et unique chose : que nous soyons des vivant-es, que nous fassions des choix qui favorisent la vie, en libérant le désir intérieur à nous-mêmes.C’est une pédagogie de la responsabilité pour inventer sa vie. Ce n’est pas un chemin facile, certains préfèrent les certitudes. Il faut choisir entre ce qui rassure, mais fige, ou ce qui aventure, mais ouvre un espace pour vivre à plein. Nous essayons de vivre cela et de proposer ce chemin à d’autres.   2-Nous cherchons à proposer un amour inconditionnel, un accueil positif de soi. L’expérience de Dieu qui est proposée, c’est son amour inconditionnel  qui libère peu à peu de la sévérité envers soi-même, envers les autres, de la mauvaise culpabilité.C’est une pédagogie de la valeur de soi et des autres, de l’accueil de soi et des autres comme capables de bonté, de vérité, de justice car créés à l’image de Dieu. Une vision positive de l’humain. Communauté vivante car l’expérience de Dieu qui est proposée à vivre est celle de Dieu définitivement pour nous. Nous cherchons par tous les moyens à nous libérer, nous et les autres, des images aliénantes de Dieu : gendarme, punissant, manipulateur… 3-Nous cherchons à bâtir ce que qu’une théologienne américaine, Sandra M. Schneiders a appelé des « communautés » alternatives. Des communautés qui portent en elles une utopie d’un autre type de rapports humains, un monde alternatif dans la société mais aussi dans l’Église, une certaine manière de comprendre, de s’organiser, d’agir vis à vis des données fondamentales de l’existence humaine que sont le rapport aux biens, le pouvoir et la sexualité. Oser vivre dès maintenant un autre type de rapport au monde, à l’opposé de l’exploitation sexuelle, de la domination politique, et de l’oppression économique. C’est dès maintenant prouver que d’autres chemins d’un vivre ensemble sont possibles. Cela induit que quelque chose de notre monde est à contester, transformer, qu’un monde différent est à construire : Par une économie de don Les communautés religieuses (si elles sont fidèles à leur vocation) sont en mesure de vivre  une économie de don par la mise en commun des biens. Mise en commun de ces biens selon les besoins et non sur d’autres critères comme par exemple le type de travail, l’âge, les capacités. Vivre cela, c’est déjà créer un système alternatif. Le droit à la vie et aux ressources nécessaires pour l’entretenir ne découle pas d’un travail plus ou moins important ou valorisé selon une hiérarchie contestable. Toutes doivent recevoir ce qui est nécessaire à la vie. La vie religieuse, si elle est vraiment vécue, est vie communautaire d’amitié évangélique entre personnes égales. Par une organisation évangélique non-hiérarchique Un ordre religieux, s’il est fidèle à l’Évangile est une société composée d’adultes égaux et libres qui choisissent de se regrouper par amour du Christ et désir de vivre l’Évangile de manière particulière. Cela établit une parenté, non de sang mais de foi. Le fait de s’appeler « sœur » dit bien ce caractère égalitaire et non hiérarchique. Il n’y a pas de gouvernés et de gouvernants, mais une responsabilité pour tous, et où toute responsabilité est un service.   De soi, quand la vie religieuse vit cela, elle crée un monde alternatif aux structures du pouvoir existant. Elle dit qu’une communauté non hiérarchique est de l’ordre du possible. Elle le dit à la société mais aussi à l’Église catholique romaine.  Sr Michèle Jeunet Notre Dame du Cénacle : http://www.ndcenacle.org/

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Commentaires

Merci pour cette belle maturité spirituelle sr MIchèle.. puissiez-vous essaimer dans les cœurs et la société!! avec vous**

Merci pour ce beau témoignage et pour la vérité qui l'habite. Oui, l'amour inconditionnel est une immense richesse ou plutôt un immense don qui se vit dans ta communauté. Il est, à chaque fois que je me rends au Cénacle, une expérience sacramentelle, signe de l'amour de Dieu pour moi et pour le monde. En donnant de cet Amour aux autres , je crois que tu vis pleinement ta vocation première, celle de prêtre...car , à mon avis, un prêtre, c'est avant tout une personne qui transmet cet amour, qui accepte d'en être le relai . Beaucoup de femmes et d'hommes sont prêtres sans le savoir. Et on est loin de toute forme de pouvoir, cela fait du bien... Avec toute ma simple amitié...

Merci pour ce beau texte. J’en retiendrais surtout deux aspects. Le premier, c’est l’importance du témoignage et de la parole des baptisés dans l’évangélisation. Le second, c’est la force de proposition que nous présentent les communautés religieuses dans le rapport au pouvoir et à l’argent. Proposition peut-être utopique, mais bien vécue dans le monde tel qu’il est, aujourd’hui. Bonne fête à tous les consacrés, à toutes les consacrées. A la messe, ce dimanche, nous portions des cierges, pour célébrer la Présentation de Jésus au Temple, la fête de la Chandeleur. Nous aimerions leur dire qu’ils sont, qu’elles sont bien souvent pour nous source de lumière, source d‘espérance, dans un monde parfois obscur. Ils témoignent que la beauté de Dieu et sa grandeur peuvent combler une vie.

Merci pour votre témoignage de femme heureuse dans sa vie et porteuse de son bon fruit spirituel immédiatement reçu! Où se voit ici combien une communauté religieuse peut quand elle s'en donne les moyens réaliser ce don de Lumière que nous aimante. Suffit un écrit pour être touchés par la qualité, quelle respiration!!!

Merci, Michèle, il faudrait pouvoir publier ceci dans bien des endroits, car le stéréotype de la "bonne soeur", tout comme ceux sur Dieu:Jupiter tonnant et écrasant, courent toujours, faisant beaucoup de mal.... Que la foi libère, il faudrait le clamer partout!

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