Femmes évêques… et ce n’est pas une blague !

Églantine Jamet-Moreau
17 juil. 2014

Vingt ans après les premières ordinations de femmes prêtres dans l’Église d’Angleterre, les femmes viennent enfin d’obtenir le droit d’accéder à l’épiscopat. En effet, le 14 juillet, le Synode Général de l’Église d’Angleterre a voté en faveur de cette évolution mettant fin à toute discrimination sexiste dans l’institution.

Cette décision est intéressante à plusieurs niveaux : D’abord, elle rappelle le fonctionnement démocratique de l’Église d’Angleterre. L’organe décisionnaire de l’Église, le Synode Général, est composé de trois Chambres, celle des évêques, celle du clergé et celle des laïcs. Les laïcs sont élus localement par les conseils de paroisse ; ainsi, même avant la présence de femmes au sein du clergé, les femmes anglicanes pouvaient participer aux débats et aux décisions de leur Église. Pour les votes importants, la majorité des deux-tiers est requise dans chacune des Chambres. On peut également noter la spécificité de la Communion anglicane qui admet que ses différentes Provinces, nées de la colonisation et de l’émigration anglaise, agissent de manière relativement autonome. Ces Provinces ont obtenu, en 1968, l’autorisation d’ordonner des femmes prêtres si elles le souhaitaient, permettant aux différents pays d’évoluer à leur rythme. Ainsi, l’Église épiscopalienne des États-Unis a ordonné ses premières femmes prêtres en 1976 et consacré sa première femme évêque en 1989. A contrario, certaines Provinces africaines refusent toujours l’ordination des femmes. Il faut ici préciser que, contrairement à ce que certains catholiques aiment bien laisser croire, ce n’est pas la question de l’ordination des femmes qui met actuellement en péril l’unité de l’Église anglicane, mais la question de l’homosexualité des clercs. Les diverses situations des Provinces quant au ministère féminin sont respectées et ne remettent pas en cause la Communion. Il faut aussi rappeler que l’Église d’Angleterre est d’abord une Église de compromis, une sorte de via media entre catholicisme et protestantisme qui concilie, en son sein, des tendances très diverses, de l’aile anglocatholique proche de Rome, à l’aile évangélique, proche des protestants fondamentalistes. On peut ainsi comprendre que, sur la question du sacerdoce comme sur celle de l’épiscopat féminin, les opposants se concentrent essentiellement dans ces deux pôles. Certains anglocatholiques sont hostiles à ces évolutions en raison de la volonté de ne pas créer d’obstacle au rapprochement avec Rome, dans un souci de préserver la succession apostolique et parce que le prêtre agit 'in persona Christi', ce qui impliquerait nécessairement qu’il soit un homme. En janvier 2011, Benoît XVI a créé l’Ordinariat Notre-Dame de Walsingham pour accueillir les anglocatholiques qui souhaitaient quitter l’Église d’Angleterre en raison de leur opposition à l’épiscopat féminin. À l’autre extrémité, certains évangéliques s’opposent au ministère féminin en raison d’une interprétation littérale de la Bible qui implique que l’autorité ne peut émaner d’une femme (se fondant notamment sur 1 Co 11, 3-10). Déjà opposés à la prêtrise des femmes, les évangéliques considèrent l’épiscopat féminin comme une véritable aberration théologique, puisque des femmes auraient alors autorité sur des clercs hommes et pourraient les ordonner.   Dans l’Église d’Angleterre, les opposants et les partisans du sacerdoce féminin se sont affrontés jusqu’en novembre 1992, date à laquelle les femmes ont pu accéder à la prêtrise (les premières furent ordonnées au printemps 1994). La question de la protection des opposants s’est posée dès le départ et a conduit, en novembre 1993, à l’adoption d’une mesure instituant une discrimination officielle. Ce texte prévoyait la possibilité pour les paroisses qui le souhaitaient de refuser la nomination d’une femme prêtre et instituait des évêques 'volants' qui n’ordonnent pas de femmes et ont donc 'les mains propres' pour se charger de la protection épiscopale des paroisses opposées au ministère féminin. Cette législation, aux relents de croyances misogynes en l’impureté féminine, fut vécue par les femmes prêtres comme un déni très blessant de leur identité et un frein à leur acceptation pleine et entière dans l’Église. C’est notamment parce qu’elles voulaient éviter un texte reproduisant ces erreurs et les maintenant dans un statut de 'seconde classe' qu’il a été si long et difficile de parvenir au vote d’une mesure ouvrant l’épiscopat aux femmes. En effet, les opposants, pourtant très minoritaires, se sont organisés pour se faire élire en masse au Synode Général et ainsi peser sur les choix de l’Église afin d’obtenir des garanties pour se 'protéger' contre les femmes évêques. Contrairement à l’image donnée en novembre 2012 par le rejet de la législation (à six voix près), celle d’une Église en rupture avec les attentes de la société civile, l’immense majorité des anglicans soutenaient l’ouverture de l’épiscopat aux femmes. Si la motion avait de nouveau été rejetée cette fois-ci, le parlement britannique avait menacé de lever l’exemption du Sex Discrimination Act dont l’Église bénéficie et d’obliger ainsi légalement l’institution à appliquer l’égalité des sexes.   Le texte accepté ce 14 juillet permettra sans doute la consécration d’une femme évêque avant la fin de l’année 2014. Il abroge le texte de 1993 et lève toute barrière légale empêchant les femmes d’évoluer dans la hiérarchie anglicane. L’égalité des sexes pourrait donc bien s’accomplir dans une institution où 25 % des prêtres et la moitié des ordinands sont des femmes. Il demeure néanmoins des défis importants à lever pour prouver qu’il ne s’agit pas que d’un changement superficiel : les femmes sont, pour l’instant, surreprésentées dans le clergé bénévole, subissent parfois encore la culture paternaliste de l’Église et peinent à proposer la liturgie inclusive dans les paroisses conservatrices. La législation qui vient d’être votée rend toutefois possible le rêve d’un avenir de mixité et d’égalité qui transformera nécessairement l’Église, en douceur, mais en profondeur.  

Églantine Jamet-Moreau, auteur de "Le curé est une femme", L’Harmattan, 2012.    

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Commentaires

"Admirable" ouverture faite par Benoit XVI aux résistants à leur institution d'origine, bien dans la ligne de celui qui a tout essayé pour se rabibocher avec la FSPX et engranger un max de cols durs romains (une centaine venu de l'anglicanisme). Pour l'anecdote un Mgr d'une église orientale -marié, divorcé, remarié, enfants des deux "lits"- m'a rapporté, il y a quelques années, que des clercs anglicans -Mgr compris- venus faire allégeance à Rome, chacun son épouse au bras, ont été gentiment priés de laisser ces dames à la porte. Il est normal que cette confession chrétienne qui baigne dans le droit britannique sache s'adapter, avec précaution, et surtout refuse de s'enferme dans des impasses. Ainsi, selon sa coutume, le Sain-Siège a fait savoir que cette décision est une entrave de plus, et sérieuse, à tout rapprochement: l'art de s'enfermer dans sa triste splendeur. On finit par rire tant c'est à pleurer.

Au cas où on ne l'aurait pas remarqué il y a aussi des femmes prêtres dans l'Eglise catholique peut-être qu'elles deviendront évêque un jour et même Pape... " Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église ...Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Que vaut ces ordinations aux cieux ?

En terme stricts, il me semble qu'elles sont virées de l'Église à l'instant même où elles sont ordonnées.

Quel beau symbole: en Angleterre " Le Liberté - Egalité - Fraternité" avance d'un grand pas un .... 14 juillet! Espérons que ce grand pas se fasse un jour en France dans le pays qui a vu naître cette belle devise :) Mais que de sexisme encore profondément ancré dans les consciences et les inconsciences! 2 petits commentaires - en Gn 2,18 "L'Éternel Dieu dit: Il n'est pas bon que l'homme (l'Adam, humain générique) soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui" , devrait, à mon sens être compris comme: il n'est pas bon que l'humain soit seul, je lui ferai un vis à vis en tout semblable, dans sa qualité d'aide et dans sa qualité d'humain! Il n'est alors plus question de comprendre, que le mâle est premier et la femelle seconde, créée pour servir ... le mâle. Donc organiser l'humanité sur base d'une division en 2 castes ( ubermensch et untermensch) n'est pas pertinent. Les 2 sexes existent et sont complémentaires biologiquement mais la distinction s'arrête là. Ce n'est pas un critère de répartition des compétences, des tâches et des attitudes. Et ce n'est certainement pas aux hommes à constamment décider ce que sont, font et doivent être les femmes. La plupart des hommes ont bien compris. Il reste cependant quelques irréductibles avec lesquels il faudrait encore patiemment discuter pour les faire évoluer vers un supplément d'âme évangélique. A bon entendeur! -Ensuite en Gn 3,16 il est dit: "tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi": n'est ce pas une constatation que fait le Divin, connaissant la dureté du coeur des hommes ? et non une injonction? Donc le patriarcat est une manifestation du péché et non une forme d'organisation prescrite. Deux questions critiques - Je lis que Benoit 16 ouvre grandes les portes de l'Eglise catholique aux prêtres et évêques mariés anglicans qui refusent la prêtrise des femmes. . Ce faisant, Benoît 16 applique la devise "diviser pour régner" . Est-ce bien évangélique? Et si les anglicans avaient raison d'accepter les femmes à la prêtrise? où est l'ouverture et le dialogue ? Oui, il y a eu certainement des réunions... en secret... mais quel en était le ton: convaincre les anglicans ou écouter, essayer de comprendre, de se transformer et d'évoluer? - Cette Eglise catholique n'a-t-elle pas une peur viscérale de son côté féminin? Le prêtre est très "féminin" dans son sacerdoce et les qualités que celui-ci nécessite ( don de soi, écoute, soumission, service...). N'est pas cette ambivalence qu'il faudrait travailler? Delà cette peur de l'homosexualité et peut-être même cet amour immodéré de l'enfant chez certains? J'ai donc l'impression qu'il est urgent de faire entrer le féminin par la grande porte dans l'Eglise catholique

Salut dans l'amour du Christ, Le célibat obligatoire relève du choix de l'église de Rome à un moment donné de son histoire et si demain il est abrogé, il s'agira d'un nouveau choix. Ces choix sont opposés mais similaires quant à leur degré. Avec l'ordination des femmes, il n'en va pas de même. En effet, nous sommes là en présence d'une décision qui relève d'un tout autre niveau. Il s'agit d'une évolution fondamentale des consciences, d'une noble avancée dans la construction du Royaume. Attention! Nous ne sommes pas dans le monde, mais dans l'Eglise! Il me semble que contrairement à ce qui se fait pour lutter contre le sexisme dans la société civile, esclave des idoles du siècle, l'efficience d'une telle décision est bien plus grande pour porter un coup au patriarcat traditionnel que l'humanité trimbale toujours encore sur ses épaules. Ce qui m'inquiète cependant, c'est la puissance des églises fondamentalistes du Réveil et la force du courant traditionnel dans l'Eglise catholique. Et pourtant, patiente et inlassable, petite Espérance nous éclaire le chemin...

Oui, ... et c'est par amour du Christ qu'il faut donner un coup de pied au cul d'une institution cléricale empotée au point d'entraver le cheminement de petite Espérance. Le saint-Siège n'est-il pas dans une situation similaire à celle de l’Église de Jérusalem de l'an 40? L’Église s'est heurtée, dès sa petite enfance (lynchage d’Étienne qui rejetait le temple) à la question des juifs et des païens. Pour Étienne Trocmé (L'enfance du christianisme 1997) la querelle entre église de Jérusalem et hellénistes des années 32-45 eut trois groupes protagonistes, avec chacun pour premier rôle - Simon alias Céphas alias Pierre, le centriste balloté (1er Pape?), - Jacques le Juste, frère de Jésus, 1er évêque de Jérusalem, chef des judéo-chrétien mal aimé de la tradition kto (1er Pape?). - Saul alias Paul, missionnaire théologien hélléno-romano-chrétien. Selon Trocmé, les heurts entre ces trois groupes ont été bien moins "soft" que ce qu'en rapportent les Actes. Sa conclusion ressort du croisement des écrits canoniques et autres (Actes, épitres, autres écrits) assortis chacun des dates, lieux et circonstances de chaque écrits ainsi que l'auteur et ses intentions présumées, ... Bref, ça a tangué selon Trocmé, au point que, en résumé: Simon reconnu chef juste après la mort de Jésus s'est laissé très tôt supplanté par Jacques frère de Jésus soucieux de la paix avec les pharisiens du temple (le pouvoir!) et tous deux partisans de convertir en restant à Jérusalem la cosmopolite de passage. Quelques années plus tard, Simon se rangea à l'avis de Saul -Barnabas assurant le lien entre eux-. Ensemble ils reprirent la tête en sorte que l'église de Jérusalem, écartée, tomba dans l'oubli. Aujourd'hui, improbable qu'il y ait un Saul, un Barnabas ou autre. Par contre l'Histoire a été libérée de l'index en 1966 et le fondamentalisme fondé sur l'obscurantisme historique enrobé de légendes a beau tenir l’institution, l'existence d'internet mondial pose un pb tel que l'aboutissement ne peut-être que la fin du centralisme romain et du mythe de Pierre.

Des femmes évêques !... Or,à parcourir "Les grandes questions économiques et sociales" (aux éditions la Découverte) que j'ai acheté à la demande de mon fils, en classe de première, on éprouve un décalage bizarre en lisant le constat froid et dépassionné des économistes pour qui l'égalité de droit homme-femme ne doit pas rester formelle mais devenir réelle, parce qu'elle conditionnera objectivement une forme de croissance et d'innovation économiques à venir... On ne peut s'empêcher, refermant ce manuel où la jeune génération va puiser sa réflexion et ses thèmes d'études, de penser combien l'Institution cléricale apparaît finalement marginale, socialement et intellectuellement déconnectée, dans sa défense de la société patriarcale. Immanquablement, la question vient à l'esprit de savoir quel peut être l'avenir d'une telle institution et de sa force d'entrainement auprès des filles et des garçons nés à la fin du XXe siècle ? Le pragmatisme anglais reste un sujet de réflexion.

OUI, Il y a un réel décalage qui devient insupportable aux jeunes . l'Institution s'enfermera par manque de courage dans un monde clos , discriminatoire, plus proche des intégrismes de tous poils que de la notion de liberté de réponse à l'appel de Dieu alors que sa vocation est d'annoncer la bonne nouvelle qui est amour, dignité de la personne , partage-bien-commun. Affronter un tel bouleversement des institutions en ouvrant le sacerdoce ordonné aux femmes est un tel bouleversement des mentalités cléricales que même les plus ouverts y renoncent et mutiques s'abritent derrière la lettre apostolique de Jean-Paul 2 "Mulieris dignitatem". C'est ainsi que s'effondrent à terme les institutions et que les Eglises s'appauvrissent spirituellement en refusant de se convertir. Bravo à l'Eglise anglicane, mais elle a maintenant la responsabilité d' apporter la preuve que cette "justice" peut fonctionner dans un monde d'injustices et de misogynie triomphante .

MERCI

très intéressant

bonnes fêtes et une année 2015 joyeuse et heureuse

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