Vivre de l’Évangile en dépit de l’Église.

Maixan ARBELBIDE
24 mars 2015

C’est à ma mère que je dois d’être celle que je suis, avec mes engagements, mes révoltes, mon féminisme. Née en 1900, c’était une femme d’un caractère fort, forgé par son goût de la lecture qu’elle avait nourri grâce à la bibliothèque d’un cousin prêtre-écrivain. Elle s’était mariée tard, à 32 ans, quand celui qui allait être mon père, au retour d’une rude vie de berger dans le Nevada, lui proposa de partager joies et peines. Voilà qui tranchait sur les avances habituelles d’hommes qui lui parlaient de belle maison et de grasses prairies, et qu’elle envoyait… paître ! Je l’ai plus d’une fois entendue râler contre le sermon de son mariage et cette obéissance que la femme doit à son mari… Lectrice de Témoignage chrétien et de La Croix, elle s’accrochait souvent avec M. le Curé : « Vous organisez des kermesses pour arranger l’église où il n’y aura bientôt personne, et ne parlez jamais du tiers-monde où on meurt de faim ! » À 81 ans, je m’en souviens encore.

Aînée de 7 enfants, j’ai vécu une enfance simple dans cette famille paysanne du Pays basque, participant tôt aux tâches ménagères ou aux travaux des champs. J’allais à l’école libre, où chaque heure était scandée par une litanie : « Que Jésus soit dans mon cœur, qu’il y règne en vainqueur. Etc. » Après l’école, j’accompagnais souvent les religieuses dans leurs visites aux malades et mourants en récitant le chapelet, non sans viser les mûres ou noisettes sur le chemin ! Je faisais partie de « la Croisade eucharistique », et nous comptabilisions nos prières et nos sacrifices sur un chapelet pendu à la taille…

En 1947, après le certificat, je fis le choix qui donnera son ton à ma vie, celui d’arrêter les études pour seconder mes parents. Si cela ne conduisait pas à une vie « réussie » selon les normes du monde, cela me permettrait, me suis-je dit, de vivre des valeurs qui me tenaient à cœur.

Ma jeunesse continua à être encadrée par l’Église. À la vie de « croisée » succéda celle d’« enfant de Marie ». Le dimanche, c’était vêpres, répétitions de chants, jeux de cartes chez les sœurs… Il y avait un grand interdit : la danse !

Vint alors la JAC (Jeunesse agricole catholique) et le congrès à Paris en 1950 pour son 20e anniversaire. Quelle bouffée d’air ! Mais M. le curé et les sœurs ne voyaient pas notre émancipation d’un bon œil : on échappait à leur emprise.

C’est que les pressions pour faire embrasser la prêtrise ou la vie religieuse étaient fortes, et multiples. Avec mes sœurs par exemple, enfants, nous avons eu droit au costume religieux « sur mesure », y compris la cornette ! Mon village de 600 habitants a donné 30 prêtres et religieuses. Qui croira à la génération spontanée ? Je n’échappai pas à cet embrigadement, tiraillée entre la culpabilité inculquée et la recherche du sens à donner à ma vie, avec pour guide la JAC.

En 1958, un déclic se fit en moi après la lecture d’un article de Ghislaine Aubé (ex responsable JAC et fondatrice des Sœurs des campagnes). Et me voilà partie à sa rencontre pour y voir plus clair. C’était une religieuse enthousiaste, épanouie, respectueuse, qui m’encouragea à aller voir aussi les Dominicaines des campagnes (DMC). En définitive, j’ai opté pour cet ordre, sans réaliser les déracinements que ce choix représenterait pour moi : déracinements psychologiques dans une congrégation à dominante bourgeoise et aristocratique, avec bien peu de rurales ; déracinements géographiques (en 15 ans, 9 lieux différents en France).

Vatican II avait invité les congrégations à retrouver les sources. Mais les DMC n’y étaient pas prêtes. Beaucoup quittèrent la congrégation ou s’orientèrent autrement. Pour moi, je me fis travailleuse familiale (1971-1974), pensant ainsi être au cœur des familles. C’était sans compter avec les trop nombreux déplacements, sur de longues distances, dans l’isolement professionnel (24h sur 24, deux à trois semaines durant, dans des familles à problèmes) mais aussi communautaire.

Tout cela a fini - pouvait-il en être autrement ? - par une dépression suivie de la rupture avec ma congrégation. Je partis, emportant pour tout viatique deux mois de salaire et un petit poste de radio généreusement offert par ma supérieure pour « meubler ma solitude » ! Errance, hébergements de fortune, petits boulots, ménages, usine et travail à la chaîne. Je découvre le monde ouvrier, ses conditions de travail inhumaines ; mes compagnes d’usine sont des femmes exploitées, broyées. Moi, je veux résister. Lors d’un appel à débrayage lancé par la CGT, auquel nous sommes bien peu à répondre (10 sur 600 ouvriers dont 7 délégués, donc protégés), je perds mon emploi.

De petits boulots en emplois précaires, je finis comme polyvalente dans une mutuelle. Des conditions de travail plus humaines me permettent de militer de nouveau : « Frères des hommes », groupes de femmes… et dans ces combats, je me retrouve donner du sens à ma vie.

En 1988, j’ai alors 55 ans, je suis mutée à Bayonne. Le rêve ! Mais je n’avais pas pris conscience de toutes les évolutions vécues par le Pays basque pendant mes 30 ans de diaspora. Et comme serait lourde à porter l’étiquette d’« ex-bonne-sœur »…

Aujourd’hui, je lutte toujours. N’est-ce pas nécessaire face à un Mgr Aillet ? Jésus a tracé la route, au prix même de sa vie. À nous de prendre le relais. À force de ténacité, j’ai fini par y voir plus clair, sur l’environnement, sur ma vie dans son contexte, y compris ma foi « hors les murs - hors les clous ». Ce n’est pas vraiment confortable, mais mon identité se reconstruit dans la sérénité de mes motivations. En avant toute !

 

Maixan Arbelbide (Maixan, Marie Jeanne en basque, se prononce : « Ma i chane »)

Maixan Arbelbide soutenant des jeunes faisant la queue devant Pôle emploi, au bénéfice de l’association . Alternatiba Bayonne
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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Anne-Marie H.

Chapeau, Maixan! Et merci de nous faire partager votre courage et votre joie!

Auteur du commentaire: 
Maixan

Au milieu de tant de forces d'inertie...Bonheur de pouvoir partager
"L'important " de la vie et de ses enseignements...Important de se "serrer les coudes" pour continuer de lutter...même à 82 ans...

Auteur du commentaire: 
solange

très touchée par ce témoignage . Cette trajectoire de vie évoque pour moi une puissante liberté intérieure et une tension permanente dans la recherche de plus de fraternité et d'amour au nom du Christ

Auteur du commentaire: 
Maixan

Il n'y a rien de tel que d'avoir à se battre, en ayant envie de LA VERITE en toutes choses...pour forger le goût de la liberté...Bonheur de partager, se conforter mutuellement...C'est URGENT dans cette société dont l'église qui peine à retrouver ses pédales, qui " pédale ..dans le yaourt..." HAUTS LES COEURS !!!

Auteur du commentaire: 
Michel Oronos

Atxik, Maixan, il faut tenir, Maixan
M

Auteur du commentaire: 
Yolande Marie Jeanne

Maixan, Marie Jeanne,
comme votre histoire me touche et me bouleverse! Je n'ai jamais été religieuse mais j'aurai pu l'être tant l'appel du Seigneur résonnait et résonne encore et toujours en moi!
Je me suis pourtant mariée...mais je n'ai jamais voulu me soumettre totalement à mon mari. Mon moi profond reste libre et autonome. Le fait d'être mariée et mère de famille ne m'empêche pas d'avoir "l'âme religieuse", si je puis dire.
Le désir de servir le Seigneur est toujours là. Aujourd'hui, plus ou moins en rupture avec l'Eglise institutionnelle et cléricale, je sers le Christ en servant les "Autres". J'ai choisi de ne pas faire d'études afin de rester "pauvre" parmi les "pauvres". Je ne suis pas misérable pour autant. Mais j'essaye de vivre une vie la plus simple et dépouillée possible...en gardant les yeux fixés sur le Christ.
Merci pour votre témoignage magnifique. Merci pour votre vie donnée.

Auteur du commentaire: 
Maixan

Bonjour Rien de tel que d'avoir eu à se battre pour vouloir être lucide et rebelle au monde "comme il va" Je ne pensais pas que mon témoignage pourrait intéresser, mais puisqu'on me le demandait...
Bonheur de rencontrer du répondant...On a si souvent à faire aux "forces d'inertie" Continuons le combat...HAUTS LES COEURS !!!

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