Vers une « théologie de la femme » ?

Comité de la Jupe

Au cours de l’entretien avec les journalistes qui l’accompagnaient dans l’avion de retour des JMJ à Rio le 31 juillet dernier, le pape a notamment évoqué le rôle des femmes dans l’Église.

Une fois encore, je ressens un profond malaise, non seulement en entendant se répéter un « non » catégorique à la perspective d’ordination de femmes, mais surtout en entendant un discours qui est fondé sur une réelle incompréhension de la pleine et simple humanité des femmes. Les paroles de François laissent pressentir la volonté de trouver des voies de reconnaissance de l’action des femmes dans l’Église, mais la réflexion me paraît bien mal engagée.

Je cite quelques extraits : « Une Église sans femmes, c’est comme un collège apostolique sans Marie… le rôle des femmes n’est pas seulement celui de mère…elle (la femme) est l’icône de la Vierge… Notre Dame est plus importante que les apôtres… L’Église est le féminin… l’épouse, la mère… nous n’avons pas encore fait une profonde théologie de la femme. »

Tout d’abord : pourquoi identifier à Marie les femmes engagées dans l’Église ?

François affirme que Marie est plus importante que les apôtres, comme si cette position pouvait rassurer les femmes quant à l’estime que peut avoir le pape, et plus largement la direction de l’Église, pour leur engagement. Ce n’est pas le cas car cette identification est bien le plus grand malentendu et ce, pour plusieurs raisons.

Sans être théologienne et en faisant simplement appel à une lecture logique des événements (je conçois que c’est une approche minimaliste), il me semble clair que Marie, mère de Jésus joue de toute évidence un rôle primordial que les apôtres ne peuvent jouer. L’humanité même de Jésus est impossible sans une maman qui lui donne la vie et qui l’accompagne chaque fois que les circonstances de demandent. En cela, oui, le rôle de Marie est et restera primordial.

Ensuite, associer toutes les femmes à l’image de la vierge est un pas de plus dans une dérive qui immobilise depuis longtemps la hiérarchie catholique dans ses relations avec l’autre moitié de l’humanité.

Cette vision de la femme vierge ou/et mère, idéalisée au sein de l’Église depuis des siècles (ce sujet lui-même pose des questions, notamment pour ce qui concerne l’importance parfois démesurée du culte marial), est bien loin de la réalité des rencontres de femmes que vit Jésus et que nous rapportent les évangiles : étrangère, impure, adultère… Ce sont elles aussi qui affirment leur foi, qui le suivent, qui l’accompagnent jusqu’à la croix et qui annoncent sa résurrection au matin de Pâques. Voilà me semble-t-il la référence à placer aux côtés de celle des apôtres masculins.

Ne pas reconnaître que les femmes peuvent être aussi humainement faibles que l’ont été les apôtres (quelquefois rustres, souvent craintifs), ce serait les placer dans un cadre d’exigences tellement fort qu’elles seraient bien en peine de répondre aux attentes. Pourquoi ne pas constater que les femmes peuvent, comme les apôtres et leurs successeurs, exercer des responsabilités réelles dans les communautés, affirmer et annoncer leur foi, avec parfois des questionnements et des doutes, avec des imperfections et des personnalités diverses ? Tous ces traits sont ceux que nous partageons, hommes et femmes, dans les limites de notre humanité mise au service de Celui qui nous porte à proclamer Sa Parole.

Développer la réflexion sur les responsabilités des femmes dans l’Église en partant de la personne de Marie serait donc, à mon avis, une erreur de départ et une impasse.

Quant à l’idée d’approfondir une « théologie de la femme », qu’est-ce que cela signifie ? N’est-ce pas incongru ?

La théologie est l’étude de Dieu, la tentative de comprendre Dieu tel qu’Il s’est révélé à l’humanité. Or la femme n’est pas Dieu. En ce sens, les termes « théologie de la femme » sont déjà surprenants. Et si cela veut dire autre chose, s’il faut tenter de trouver une autre compréhension de Dieu, féminine, qui serait différente de la compréhension masculine, on peut alors craindre de nouvelles formes de ségrégation.

Ne serait-il pas plus simple et plus sain d’intégrer des femmes au sein des lieux officiels d’interprétation des Écritures et de la Tradition, de reconnaître et de valoriser le travail réalisé dès à présent, souvent en bonne entente avec leurs collègues masculins, par les femmes théologiennes, biblistes, exégètes, mais aussi par celles qui travaillent dans la pastorale, la catéchèse…

En conclusion de ces quelques réactions, je veux seulement espérer que les voix qui s’expriment en forme de réponse aux déclarations de François seront entendues comme des pistes à ouvrir pour avancer ensemble au sein d’une Église un peu plus paritaire demain qu’aujourd’hui.

Françoise Renard - Rosée, Belgique – août 2013

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Commentaires

Mille fois d'accord avec vous, Françoise! Pourquoi donc aurions-nous besoin d'une "théologie de la femme", plus et différemment d'une théologie du sexe masculin? Si les humains mâles que sont les prêtres ont le sentiment de ne pas savoir qui sont les femmes, ils n'ont qu'à nous le demander. La réponse est simple: nous sommes humaines, entièrement et pleinement humaines, sans que l'appartenance à notre sexe n'ajoute ni ne retranche rien à l'humanité qui est la leur. Si ce qui leur manque, c'est une réflexion sur la dualité sexuelle dans l'humanité, il vaudrait mieux sans doute nous y mettre ensemble. Ou bien, si les unes ou les autres éprouvent quelque difficulté (on peut appeler ça de la pudeur, mais c'est sans doute la difficulté fondamentale à mettre en question nos façons de nous situer l'un (l'une) en face de l'autre)à faire ce travail ensemble, faisons-le séparément, les uns ici, les autres là, et parlons-en paisiblement ensemble par la suite. Mais il se trouve que les femmes, elles, ont déjà fait ce travail depuis quarante ans. Sont-ils au courant, nos hommes qui sont aussi nos prêtres? Un point sur lequel je tique, toutefois. Vous écrivez: "il me semble clair que Marie joue un rôle primordial que les apôtres ne peuvent pas jouer. L'humanité même de Jésus est impossible sans une Maman", etc. Deux objections: primo, l'humanité de Jésus est-elle possible sans un Papa? Vous me direz: "le Papa, c'est Dieu le Père". Je ne suis pas d'accord. On ne peux pas être humain sans un père humain. Que Jésus appelle Dieu "Père", c'est certain. Mais il le fait comme nous le faisons: le symbole paternel est pour lui ce qui le relie à Dieu. Encore faut-il, pour que le symbole fonctionne, qu'il y ait un père humain. Secundo: que la place de Marie dans la vie de Jésus soit unique ne lui confère aucune sainteté particulière. A-t-on jamais ainsi canonisé les mères du seul fait que leur fils était saint (à part Monique, patronne des mères abusives)? Pourquoi la maternité de Marie a-t-elle déclenché une dévotion à ce point démesurée? Quel autre saint fait-il l'objet d'un tel culte? Ni Pierre, ni Paul, ni le disciple bien-aimé, dont nous ne savons même pas le nom. La sainteté de Jésus aurait-elle imprégné la matrice qui l'a porté? Ceci relève d'une confusion suspecte entre le lien biologique de Marie et Jésus et le mystère de la Trinité. Non, la maternité de Marie ne la fait pas entrer dans le mystère divin. Le rapport entre Jésus et Marie n'est pas du même ordre que le rapport du Père et du Fils dans la Trinité. Pour résumer: oui, les clercs ont fort à faire pour réviser leur conception de la féminité; à condition que cela remette en cause leur conception de leur masculinité; et donc leur conception de la divinité!

Entièrement d'accord avec vous, Françoise Renard. J'espère que not'pape François, en revenant des JMJ où il avait pourtant bien parlé aux évêques d'Amérique Latine, était bien fatigué. Peut-être qu'il s'est rappelé ce qu'on lui enseignait au séminaire sur la femme. En tous les cas je ne connais pas une seule femme dans les 80 ans, dans les 50 ans qui accepte ces paroles. Quant à mes petites filles ( 20 à 30 ans ) je n'oserais même pas leur dire qu'elles sont l'icône de la Vierge....

@Anne-Marie H Concernant Marie, je suis vraiment très proche de votre réflexion, et c'est pour cette raison que j'évoquais la démesure fréquente (et encouragée par nombre de clercs)du culte marial. Votre commentaire à ce sujet me semble bien utile pour avancer vers une meilleure compréhension des liens qui constituent à la fois la divinité et l'humanité de Jésus.

J'apprécie aussi les pages sur Marie dans le dernier livre de Pietro de Paoli «Anticatéchisme , pour le christianisme à venir » qui s'interroge « Pourquoi, alors qu'elle fut sur terre une honorable épouse et mère de famille, est-elle devenue fille mère( certes vierge) au ciel de nos dévotions.» Merci, Christine pour votre hypothèse avec laquelle je suis d'accord. Merci pour ce livre que je commence par le mot Marie.

La théologie officielle sur Marie est un des "péchés originel" de l'institution, qu'elle n'a eu de cesse de cultiver avec beaucoup de soins. La mariolâtrie qui s'est affiché tout l'été dans de grands sites du Lot a déparé ces lieux de paix et de prière (Marcillac sur Célé, Rocamadour, Saint Cirq Lapopie). Heureusement il reste de petites églises simples et, pas trop loin, dans le diocèse voisin, il y a Conques avec en prime une exposition d'artistes du verre éblouissante d'humanité, sans marchands de colifichets de pacotille: qui se ressemble s'assemble! Pour ce qui est d'espérer que corps clérical puisse revoir ses fondamentaux, très peu pour moi. Laissons l'institution à ses hallucinations et certitudes.

@ Jean-Pierre Je ne peux malheureusement pas séparer l'église-institution de l'Eglise spirituelle. Nous sommes une Eglise humaine, une Eglise insérée dans un temps (dans toutes les époques successivement traversées)et une (des) civilisations qui ont leurs aveuglements et leurs idoles. Il est si facile de dénoncer les idoles des autres, et je suis aveugle sur les miennes. Oui, les aberrations du discours de l'église-institutions me blessent, et quand on me fait mal, je le dis.

La figure de la Vierge me paraît avoir reçu de belles harmoniques au cours des siècles. L’art de la peinture en Occident, et notamment la peinture flamande, a donné à la Vierge une intériorité que l’on ne connaissait pas auparavant. Il y a eu, dans l’histoire de l’humanité, un être de cette pureté et, lorsque l’on parle de virginité, il faudrait surtout penser à la transparence de l’âme, la Vierge proposant alors une attitude qui peut aussi toucher et guider les hommes. Il serait regrettable, en s’opposant aux dérives du culte marial, de perdre ces trésors de la tradition, et l’Histoire de l’Art a probablement beaucoup à nous apporter. La figure de Marie est d’une belle humanité. Maintenant, à partir surtout du pontificat de Jean-Paul II, il y a eu une typologie qui a proposé aux hommes la figure du Christ à imiter et aux femmes, la figure de la Vierge. Cette typologie, qui introduit d’emblée une dissymétrie, est devenue, dans les courants conservateurs, quasiment une idéologie, qui justifie le port de la croix pour les garçons, servants d’autel, tandis que les filles, servantes de l’assemblée, portent parfois un médaillon de la Vierge (voir l’illustration d’un numéro récent de Paris-Notre-Dame). Il faut absolument lutter contre ces dérives et rappeler que le Christ est venu sauver toute l’humanité et que les Chrétiens, disciples qui désirent suivre le Christ, sont des hommes et des femmes. Il est heureux, lors des professions de foi, que les garçons et les filles portent tous l’aube et la croix ! Il faudrait que les théologiens nous proposent, à la suite de Teilhard de Chardin, un Christ « inclusif » qui récapitule toute l’humanité ; or, c’est une pensée différentialiste qui triomphe aujourd’hui, les esprits nostalgiques du XIXème siècle ont la faveur d’un bon nombre d’évêques ! Je me rallie donc, sans hésiter, à la défense de la pensée universaliste … et je garde la figure de Marie, tout en me tenant à distance de la typologie qui enjoint aux femmes de la prendre pour modèle.

@ Sylvie J'hésite à être d'accord avec vous... Sans doute, la figure de Marie peut être une source de lumière spirituelle... Mais d'où vient-elle, cette figure? Son origine dans les Évangiles est particulièrement ténue. Jamais on n'aurait pu construire un tel foisonnement de commentaires (et d'oeuvres d'art, fort belles j'en conviens)si cette figure n'était pas d'abord l'idéalisation d'un modèle social. Et bien sûr que ce modèle social peut être vécu saintement! Ce qui est inadmissible, et doit être dénoncé à temps et à contretemps, c'est de prétendre que ce modèle social soit inscrit tel quel dans l'Évangile (lui et lui seul) et qu'il est LA volonté de Dieu pour les femmes. Pour la deuxième partie de votre intervention, évidemment nous sommes sur la même longueur d'onde! Cette façon, qui se répend, de donner deux modèles de foi aux filles et aux garçons, Jésus pour les uns, Marie pour les autres, est scandaleuse. Non seulement le but est de conforter un répartition traditionnelle des rôles masculin et féminin, mais c'est théologiquement aberrant. Même l'auteur de l'imitation de Jésus-Christ, qui n'était pas un bouillant révolutionnaire, n'avait pas imaginé que cette imitation soit réservée aux hommes!

Merci à tous, j'ai attentivement lu votre article Françoise Renard et suis globalement d'accord avec vous, j'ai lu les commentaires et ce sont les plus laconiques qui m'ont donné le plus de satisfaction : oui Jean-Pierre je suis à 100 % d'accord avec vous. Que dire de la fatigue intellectuelle et surtout spirituelle qui m'accable lorsqu'on parle de théologie pour les femmes ! Même à l'époque de la découverte du Nouveau Monde, même à l'époque de l'esclavage, il ne me semble pas qu'il ait semblé nécessaire de penser à une théologie spécifique. On se posait la question sont ils des Hommes ( controverse de Villadolid ) ou n'en sont ils pas . Les femmes seraient elles une humanité à part ? Pourquoi ? Nous attendons toutes des réponses..... Le salut par la Croix et la résurrection ne les justifierait pas comme elle justifie les hommes ? Le baptême des femmes serait il diffèrent du baptême des hommes ? Non, à aucun moment des développements de la théologie nous ne trouvons cela. On devrait réfléchir au "Nouvel Adam" . L'Eglise le verrait elle en Homme "couillu" (excusez le terme) ou en Humanité radieuse et sauvée ? oui, notre Pape était très fatigué. la condition féminine dans l'Eglise relève seulement de la sociologie et non de la théologie sauf à faire de Marie, ce qu'elle n'est pas, un échelon entre Dieu les Hommes. Alors cela voudrait il dire que la femme est dans cette position "intermédiaire" ? Que je sache Marie a le très beau titre de Mère de l'Eglise dans Vatican 2 et cela suffit amplement. Se rend on compte à quel point cette mariologie nous sépare "gratuitement" des Réformés, sans aucun argument valable qui la rattache à l'Evangile ? Hélas, pour l'Eglise au moment où la condition féminine est en capacité de Lui 'apporter sa pleine contribution, Jean-Paul 2 a cru bon de dire non au sacerdoce des femmes. Ce pape répète la même chose. Oui, il y a fatigue et grande misère, pour une autre raison, car au moment où la condition féminine s'affranchit de la vieille emprise du patriarcat, l'église refuse de l'accompagner dans son éclosion et prend ainsi la responsabilité que cette évolution se fasse sans elle, en dehors d'elle et peut-être en dehors du message de la Bonne Nouvelle. Et l'arugment de la femme - "mère avant toute chose" pourrait se retourner contre elle. Qui transmettra la Foi aux enfants de ces femmes découragées par tant de mépris ? C'est l'époque de la femme. Partout dans le monde malgré toutes les horreurs qu'on leur fait subir, les femmes s'affranchissent ou tentent de s'affranchir de la servitude. Alors fatigue du Pape, manque de réflexion sur ce sujet ? Cela tout à la fois. Hélas c'est surtout une très grande pauvreté intellectuelle qui saisit les clercs de la hiérarchie lorsqu'on parle des Femmes. Ils l'ont peut-être trop combattue et diabolisée intérieurement durant leurs meilleures années pour être capables de l'apprivoiser normalement dans une vraie réflexion sur l'ecclésiologie.. Cela ne relève que de la sociologie et de la psychalalyse, je crois. Las, Las, Las.

Vous avez les mots pour le dire et je ne saurais faire mieux. Merci pour ces réflexions qui me nourrissent et avec lesquelles je me sens en accord paisible (la paix reçue étant un élément de discernement pour moi). J’espère moi aussi que c’est parce que le pape était trop fatigué qu’il a eu ce jour-là… comme une absence… La 34° congrégation générale de la Compagnie de Jésus (en 1995) a publié un décret sur « La Compagnie et la situation des femmes dans l'Eglise et dans la société civile » : il n’y a aucune référence à Marie dans ce texte. Bien sûr, les choses ont évolué depuis et devraient permettre d’être encore plus incisif, et la réflexion de la 35° congrégation générale de la Compagnie de Jésus (en 2008) va dans ce sens (notamment le décret n°6 sur « La collaboration au cœur de la mission », au sens de compagnonnage apostolique). Je me dis que ça ferait du bien à notre pape François de le relire. Le décret n°14 de 1995 (et son introduction, également intéressante) est disponibles sur http://www.jesuites.com/2013/01/34cg-2/ Et le décret n°6 de 2008 est disponible sur http://www.jesuites.com/compagnons/35cg/

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