Une femme consacrée apôtre par Jésus

Comité de la Jupe

Cet article est une présentation dun chapitre du livre de Sandra M. Schneiders, Le texte de la rencontre paru aux Editions du Cerf dans la collection: “Cogitatio fidein°161.

Dans ce chapitre, l’auteure donne une interprétation de l’Évangile de la Samaritaine (Jean 4,1- 43). Cherchons ensemble quel univers se dégage de ce texte.

La pointe théologique du récit est la mission

La conversation des disciples avec Jésus porte sur la mission (versets 31-38).  La faim de Jésus a été comblée par la rencontre avec une femme et ce qui en est suivi : son départ pour évangéliser. Le résultat, c'est la venue à Jésus des gens de la ville, grâce au témoignage de la femme (verset 39) et qui Le fait reconnaître comme Sauveur. Donc la question importante est celle-ci : quelle est l'identité et quel est le rôle de la Samaritaine dans ce récit missionnaire ?

La samaritaine, une apôtre-disciple

La plupart des commentaires de ce récit sont des banalisations : image d’une femme en faute dans sa vie sexuelle. Conséquence : on croit que seuls les hommes ont reçu de Jésus la charge de porter l'évangélisation. Or, cette femme est un personnage symbolique, une «figure représentative», comme l’est le disciple bien-aimé ou l’aveugle-né.

D'un bout à l'autre du dialogue nous sommes dans le domaine de la foi et donc l'histoire des cinq maris doit être lue dans le même registre de foi.

La Samaritaine interroge Jésus sur son infraction à la tradition juive. Elle l'interroge sur sa prétention à se faire plus grand que Jacob. Ensuite l'ayant reconnu comme prophète, elle l'interroge sur le lieu du culte.

Cette femme mène une enquête sur l'identité de Jésus, dont l'enjeu est de savoir s'il est le Messie. Cela permet à Jésus de révéler le vrai culte qui est en esprit et vérité. Cette révélation confirme la Samaritaine dans son intuition que son interlocuteur est le Messie ; mais en lui révélant qu'il est plus que le Messie attendu, qu'il est « Ego eimi ». (Je Suis, verset 26).

La question des cinq maris

Nous voilà en face d'un examen théologique rigoureux qu'une femme fait passer à Jésus. C'est dans ce contexte et non hors de lui qu'il faut interpréter la question des cinq maris. Cette question est partie prenante de l’échange. Nous sommes en plein cœur de la symbolique chère aux prophètes : l’idolâtrie conçue comme un adultère. Infidélité du peuple à son époux qui est Dieu. Le signe de cette infidélité pour la Samarie était l'acceptation du culte aux faux dieux de cinq tribus étrangères (cf : 2e Livre des Rois17, 24-41.) Et donc le mari qu'elle a, c’est à dire le Dieu de l'Alliance, n'est pas vraiment son mari selon une plénitude d'Alliance.  « Pas de mari ». C'est vrai, Samarie n'a pas un mari au sens où Dieu serait son unique.

Seule cette interprétation symbolique peut expliquer ce texte. L'interprétation littérale ne tient pas : en effet, il est d'une haute improbabilité qu'un Juif ou un Samaritain veuille épouser une femme quatre fois déjà répudiée. Quand cette femme dit qu'elle voit que Jésus est un prophète, il ne s’agit pas d’une reconnaissance d'un savoir surnaturel sur sa vie privée, mais les cinq maris sont une dénonciation prophétique classique des faux cultes idolâtres. (Osée 2, 4).

C'est de cela dont elle, la Samaritaine, témoigne : « Ce qu'il m'a dit » étant une auto-identification au peuple entier. Jésus est venu pour séduire ce peuple en vue d'une fidélité complète à l'Alliance. Cela n'a rien à voir avec la vie sexuelle d'une femme mais avec la vie d'alliance d'une communauté.

Dialogue d'une rare intensité théologique. Un vrai dialogue, unique dans l'Évangile, où cette femme est une authentique partenaire et pas seulement un faire- valoir. Une révélation progressive à mesure que sa confiance en lui progresse.

Une cruche contre un filet

L’étonnement des disciples en voyant Jésus parler à une femme peut refléter le débat sur le rôle des femmes dans la communauté johannique. L’insertion de ce passage dans le texte tend peut-être à montrer que Jésus encourageait la participation des femmes à l'évangélisation. C'est pourquoi il y a un détail qui fait le pendant de l'appel des apôtres dans les autres Evangiles : le fait de quitter leur bateau, leur filet pour venir à la suite de Jésus.

Ici, cette femme fait de même, elle « abandonne » sa cruche pour aller annoncer ce que Jésus lui a dit. L’abandon de la cruche est semblable à l'abandon des filets, du bureau de douane, pour suivre Jésus et devenir apôtre. Pourquoi n’a-t-il jamais été interprété au même titre que les autres abandons ?

Ce texte permettait ainsi de légitimer la participation de femmes à des rôles que des hommes croyaient être seuls à pouvoir remplir.

C'est un cas unique dans l'Évangile, la Samaritaine est la première et la seule dont la parole a permis à un groupe tout entier de se convertir.

Michèle Jeunet, rc

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Commentaires

Bonjour Zoé Un grand merci pour ce commentaire. En effet Brown a raison de faire le lien entre Jn 17 et Jn 4 cela renforce d'autant plus la fonction apostolique de cette femme. merci aussi pour les liens que vous avez signalés Sr Michèle Jeunet, rc

je suis absolument d'accord avec cette compréhension des cinq "baals" comme cinq idoles qui éloignent la provimce de Samarie des épousailles avec le Dieu unique et vrai d'Israël. En Jésus l'alliance est pleinement présente, et c'est ce que cette femme inspirée reconnaît. Le message n'a donc rien de sexuel ou de moralisant, il porte sur l'identité de la foi.

Je dis oui. J'adhère. Mais je ne suis pas théologien, ni exégète. Je suis d'autant plus facilement convaincu par la démonstration que j'avais l'impression, comme pour la Cananéenne, que la parabole en disait plus qu'on ne nous en disait. Merci!

MERCI oui je n'avais jamais entendu cette lecture MERCI cela rejoint Joseph l'oublié de l'Eglise même si par lui le Christ descend de David!!!! la place d'Apôtre des Apôtres pour Marie de Magdala jamais soulignée..... et le si joli livre : Vives les femmes de la bible où on voit le lien si fort de Dieu et des femmes dans la bible

Dans son "testament", publié un an avant sa mort, R.E. Brown porte un regard vaste et pénétrant sur la même scène ("Que sait-on du nouveau testament?", Bayard compact 2011, p385). Il explique d'abord 1/ que Jn montre vers quel chemin de foi Jésus pousse adroitement la Samaritaine, puis 2/ il tire conséquence de ce que rapporte Jn: les disciples ne comprennent pas ce que les villageois Samaritains, eux, croient avant 3/ d'élargir le champ. 1/ "Le dialogue avec la Samaritaine et ses suites (4, 4-25) est le premier exemple achevé du talent dramaturgique de Jean. Un personnage, plus qu'une silhouette, y est façonné pour servir de porte-parole à une type particulier de rencontre de foi avec Jésus. Le thème du tableau est celui-ci: comment on rencontre la foi et quels sont les obstacles qui encombrent la voie. Indignée par par l'attitude des juifs, la Samaritaine rabroue Jésus qui lui demande à boire. Jésus ne réagit pas, mais répond en fonction de ce qu'il peut lui donner, c'est à dire l'eau vive, qu'elle interprète de travers comme une eau courante, lui demandant avec dédain s'il serait plus grand que Jacob: ironie johannique puisque Jésus est bien plus grand. Mais, une fois de plus, il refuse de se laisser écarter et explique que l'eau dont il parle jaillit en vie éternelle, éteint toute soif pour toujours. De manière magistrale, Jn décrit la femme séduite à l'idée de ne plus avoir à venir au puits? C'est alors que, dans le style qui est propre à Jn, Jésus déplace l'accent sur son mari afin d'avancer sur une autre piste. La réponse de la femme est une demi-vérité, et l'omniscient Jésus montre qu'il est parfaitement au courant de ses cinq maris et de sa cohabitation avec un homme auquel elle n'est pas mariée. Le fait même que l'histoire continue montre que l'effort de Jésus pour l'amener à la foi ne sera pas entravé par l'obstacle d'une existence fort éloignée de la perfection, que la Samaritaine doit bien avouer. Confrontée à une si surprenante connaissance de sa situation, la femme déplace la conversation sur le plan religieux, cherchant à mettre fin à l'examen en ouvrant une discussion théologique entre juifs et samaritains à propos du culte divin à rendre au temple de Jérusalem ou sur le mont Garizim. De nouveau Jésus refuse de se laisser écarter de son sujet: bien que le salut vienne des juifs, le temps vient -et il est déjà là- où un tel problème n'aura plus de sens, parce que le culte dans ces deux lieux saints sera remplacé par le culte en esprit et en vérité. Prestement, la femme cherche une fois encore à éviter toute question personnelle en changeant de perpective, évoquant le lointain avenir de l'avènement du Messie; mais Jésus ne la laisse pas s'échapper: son "C'est moi" la met face à l'exigence de la foi." 2/ Puis Jn (4,27-39) montre en simultané d'un côté de la scène Jésus rejoignant ses disciples et parlant avec eux, et de l'autre côté la Samaritaine rejoignant les villageois. De même que la Samaritaine n'a pas compris l'eau vive, les disciples ne comprennent pas de quelle nourriture Jésus leur parle. Les villageois, eux, croient quand la Samaritaine leur demande "ne serait-il pas le Christ?": "Ce n'est pas sur tes dires que nous croyons; nous l'avons nous-mêmes entendu et nous savons que c'est vraiment lui le sauveur du monde". 3/ Brown ajoute : là est toute la théologie johannique, avec ces villageois ce sont tous les humains qui entrent dans la communauté sans temple.

R.E. Brown, exégète spécialiste du Quatrième Evangile, aujourd’hui décédé conclut son ouvrage « La communauté du disciple bien-aimé » par un chapitre sur le rôle des femmes au sein de la communauté johannique. Dans le chapitre 4 qui relate la rencontre de Jésus avec la Samaritaine les villageois croient « à cause de la parole de la femme ». R. E. Brown souligne que cette expression est significative parce qu'elle se rencontre à nouveau dans la prière « sacerdotale » (Jn 17) de Jésus pour ses disciples : « Ce n'est pas pour ceux-ci seulement que je prie, mais pour ceux-là aussi qui grâce à leur parole croient en moi ». En d'autres termes, l'évangéliste peut décrire à la fois une femme et les disciples (présumés être des hommes) à la dernière Cène, comme rendant témoignage à Jésus par la prédication et amenant ainsi les gens à croire en lui. Pour retrouver d’autres femmes de la Bible ( La femme du premier pape, La pauvre veuve, Judith et sa servante, et encore ... ) retrouver des articles d’ Albert Hari, auteur du livre « Découvrir toutes les femmes de la Bible, Editeur Novalis, Montréal, 2007 Voir ici : http://www.jonasalsace.org/5-categorie-11668472.html Les dernières pages de la revue vagues d’espérance de décembre sont consacrées à des articles sur les femmes dans l’Eglise. http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/41/17/19/va/VE84Decembre2011.pdf

Encore une fois, on a ici la preuve que la lecture de la Bible et son interprétation doivent être le fait de tous, et pas seulement d’une caste de clercs-dits-savants. Si on a pu s’arrêter pendant des siècles à une interprétation « conjugale » de ce texte, c’est bien qu’elle n’était commentée que par des hommes, et que cette lecture nourrissait des fantasmes masculins, liés à la sexualité, et que ceux-ci s'arrangeaient fort bien d'une telle, manière de voir. C’est une des bonnes nouvelles de notre temps de voir les femmes s’emparer de la critique biblique et y apporter du sang neuf. Cette lecture fait du bien ; merci.

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