Tout donner… comme les femmes

Comité de la Jupe

Tout donner… comme les femmes

« Tout donner », voilà le titre que l’équipe liturgique a justement proposé pour ce dimanche du 8 novembre, pour résumer les textes de la Parole de Dieu.

La dernière phrase de Jésus de la partie centrale de l’Évangile de Marc se terminait par ces mots : « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir et donner ma vie pour la liberté de tous. » (10, 45)

Et puis Jésus quitte Jéricho pour monter à Jérusalem, y affronter les autorités religieuses dans le Temple, souffrir sa passion et mourir sur une croix comme le dernier des esclaves. Les disciples hommes ont déjà abandonné Jésus sur ce chemin de la passion comme ils l’abandonneront tous définitivement à Gethsémani (14, 50). Pierre, les Douze, Jacques et Jean, tous ont refusé ce chemin de la passion pour rester sur le chemin de la gloire, du pouvoir et de l’ambition.

Mais au cœur de cette marche vers la mort, à deux moments clés du récit du séjour de Jésus à Jérusalem, l’Évangile de Marc va faire émerger deux figures, exemples et icônes du Christ lui-même. Ce que les disciples hommes ont refusé de comprendre et de faire, deux femmes vont l’accomplir jusqu’au bout, deux femmes que le Jésus de Marc va donner en exemple aux disciples hommes.

Pour souligner leur importance, il va d’abord les placer à deux endroits stratégiques de son récit du séjour de Jésus à Jérusalem :

  •  à la fin de sa troisième et dernière entrée dans le Temple de Jérusalem, Jésus arrête notre regard sur une première femme, une veuve qui, elle, donnera tout ! (12, 41-44)
  • et au tout début du récit de la passion, Jésus osera cette phrase mémorable à l’égard de cette autre femme qui donnera tout aussi pour Jésus : « En, vérité je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Évangile dans le monde entier, on racontera ce que cette femme a fait en mémoire d’elle » ! (14, 9)

Le ton est solennel, la dimension mondiale est soulignée, la formulation aussi. Le seul autre cas de « mémoire » signalé dans les Évangiles sera celui du « repas du Seigneur » dans saint Luc où Jésus dit : « Ceci est mon corps donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » (22,19)

« En mémoire d’elle » ; « En mémoire de moi » !

Les Évangiles ont eu l’audace de mettre sur un pied d’égalité et de mémorial le geste d’une femme et le geste de Jésus !

Et ce qui est même le plus troublant, c’est que la « mémoire » du dernier repas de Jésus n’est pas mentionnée dans saint Marc, comme pour mieux mettre en valeur le mémorial de cette femme. C’est dire la place qu’elle occupe dans le récit de l’Évangile de Marc !

Et que fait-elle cette femme ? Elle entre dans la maison de Simon, le lépreux, « brise un vase d’albâtre, d’un parfum précieux, d’un prix exorbitant » et en verse tout le contenu sur la tête de Jésus comme en une onction royale.

« C’est un parfum perdu pour un corps perdu » !

Ce geste, de la part d’une femme, est original et surprenant, de par l’importance du don et sa signification. C’est le geste excessif de celle qui donne tout pour Jésus et qui reconnaît en Jésus le roi qui meurt et qui a besoin d’être oint.

Aussi Jésus ne peut-il que donner cette femme en mémoire d’Évangile pour le monde entier : « Car elle a fait une œuvre belle et bonne envers moi. Ce qu’elle avait à faire, elle l’a fait. Elle a pris les devants pour parfumer mon corps pour l’ensevelissement… aussi on parlera de ce qu’elle a fait en mémoire d’elle. »

Ce que les disciples n’ont pas fait : tout donner pour Jésus et le reconnaître roi alors même qu’il marche vers sa mort, voilà que cette femme l’a fait et « bien » fait.

Pour Marc, tout son Évangile se concentre sur ces deux femmes, images et icônes du Christ lui-même, d’un Christ qui a tout donné de sa vie pour la liberté du monde ! C’est en mémoire de ces deux femmes que l’Église doit vivre et répandre le parfum de l’Évangile !

Mais revenons à la première de ces femmes et soyons d’abord attentifs à la solennité du moment et à l’interprétation qu’en donne Jésus.

Jésus va et vient dans le Temple, il entre et il en sort par trois fois, il y marche sans arrêt (11, 27). Et soudain, il s’arrête et il « s’assoit » dans le temple en face de la salle du trésor. C’est une scène de jugement et d’enseignement. Un débat entre rabbins portait sur la question de savoir si David et ses successeurs avaient le droit de s’assoir dans le Temple. La réponse fut catégorique : Non, on ne s’assoit pas dans le Temple ![1] C’est un geste inusuel et choquant qui à la fois condamne et disqualifie le Temple, ses autorités et ses pratiques commerciales.

Pour le Jésus de Marc, le Temple n’est plus qu’un figuier stérile voué à la destruction pour être remplacé par une communauté de foi, de prière et de pardon. (11, 20-25).

Voilà d’abord la scène de jugement. Marc est dur pour les synagogues, le Temple et ses autorités religieuses « qui dévorent le bien des veuves ». Et Marc de dénoncer l’ostentation de ces religieux, leur amour de l’argent, leur perversion du pouvoir, leur désintérêt des pauvres et des femmes.

Imaginons Jésus « assis » dans la salle Paul VI du Vatican lors du dernier synode romain sur la famille, « observant attentivement » tous ces Pères synodaux : 270 hommes célibataires et 11 femmes mariées rendues muettes lors des votes. Que dirait, devant cette scène, le Jésus de Marc qui admire la foi, la parole et les actions des femmes tout au long de son Évangile ?

Mais tirons maintenant l’enseignement que Jésus va donner devant le contraste saisissant de la scène devant la salle du trésor : d’un côté, « beaucoup de riches donnent beaucoup et offrent ce qui déborde de leur superflu » et de l’autre, « une seule femme, veuve, pauvre qui donne de son manque deux petites piécettes » !

Comment cela se passait-il ? Dans la salle du trésor, il y avait 13 grands réceptacles en forme de trompette pour accueillir les offrandes : 6 pour les offrandes libres et 7 pour des besoins spécifiques du temple. Le but de chaque don était communiqué à haute voix par le donateur à un prêtre qui remettait la somme dans le réceptacle adéquat. Si l’offrande n’était pas suffisante, elle était refusée. Jésus « observe longtemps et attentivement » les foules et les nombreux riches qui mettent de leur superflu et de leur surplus, et cette seule pauvre veuve qui donne la somme d’une petitesse infinitésimale : deux piécettes, de quoi acheter seulement 100 grammes de pain.

Alors il « convoque », « il appelle » ses disciples comme il l’a déjà fait en 7 passages qui fonctionnent selon le même schéma : Jésus appelle un groupe pour leur annoncer de façon solennelle un enseignement nouveau, inattendu et paradoxal. Ce sera son dernier enseignement dans le lieu saint ! Il met d’abord en valeur cette femme par le double usage du pronom et le quadruple usage du démonstratif : « Amen, je vous le dis : cette veuve, celle-ci, celle qui est pauvre, son don surpasse les dons de tous car celle-ci a donné de son manque tout ce qu’elle avait, toute sa vie à elle » !

Jésus souligne son double don : « tout ce qu’elle avait » et « toute sa vie » !

Plus qu’un modèle de générosité ou de piété, cette femme devient la parabole, l’icône même du Christ qui a donné tout ce qu’il avait, toute sa vie pour la liberté de tous. L’acte de cette femme préfigure et annonce que l’offrande totale d’une seule personne peut avoir une valeur infinie pour le monde comme le don total du seul Jésus sur la croix. L’acte de cette femme annonce aussi la nouvelle et paradoxale logique de l’Évangile : les derniers sont les premiers, les plus insignifiants sont les plus importants, les disciples femmes sont sûrement plus exemplaires que les disciples hommes.

Cette femme, comme celle qui oint la tête de Jésus au dernier repas, nous apprend que « Tout ce qui n’est pas donné est perdu » !

Pour terminer, je rajoute seulement deux mots au titre donné à cet Évangile par les équipes liturgiques : « Tout donner… comme les femmes » !

Texte écrit à partir de l’homélie proposée pour le 8 novembre 2015 – Paroisse de la Trinité à Roubaix 

Michel Clincke

 

 

[1] Devant le caractère inusuel de Jésus « assis » dans le Temple, des manuscrits mettent Jésus « debout » !

Share

Commentaires

Auteur du commentaire: 
Jean-Pierre
Tout cela est très bien ...  les prêches tournent en rond et leur ronron, même de qualité, passe mal, passera de plus en plus mal. Qui dans une assemblée est apte à entendre une mise en cause si biaisée de genèse 2 (tradition patriarcale)? Ben il est à peu près sûr que ça fait quasiment personne parce que ceux qui seraient aptes à comprendre ne vont plus à la messe. C'est dur!? Oui ... et volontaire. Un prêche disant benoitement, simplement, sans s'abriter derrière une parole "inspirée", que tout humain, quelle que soit son oritentation sexuelle, est enfant de Dieu serait utile ... mais pas demain, un jour, peut-être! Et depuis combien de temps l'institution avec notre aide fait-elle fait le coup? Assez "joué": il faut heurter les âmes sensibles ("dame" patronesse de tous sexes,  "punaise" de sacristie, bedeau et sacristain, bon chrétien) pour les réveiller ! Joli travail donc de l'équipe liturgique, ... mais à côté de la plaque tant qu'il faut tricher pour ne pas heurter la lâcheté cléricale congénitale, incapable de cautionner qu'un chat est un chat. Aucun doute que cette équipe et son curé n'ont pas voulu être complice d'une lâcheté dont ils n'ont sans doute pas conscience, ... On peut signaler au passage que vu Mc 10-45, l'accusation que porte depuis 1600 ans  l'institution à l'encontre de Judas est pire qu'insensée: médiocre. Judas a aidé le peuple, les prêtres et le pouvoir sacré de l'empereur  à mettre fin à l'activisme révolutionnaire de Jésus. Nota: pas plus païen que le sacré! Il n'y a pas à "abolir" ... Genèse 2, le péché originel, le méchant Judas, .. juste de se demander "que veut dire pour soi accomplir?". Pour moi c'est "surpasser", être "fidèle dans ma liberté", mettre au rencart. Pas besoin pour cela de tordre et retordre, depuis des siècles, les textes comme des serpillières.

Ajouter un commentaire