Simone de Beauvoir, Une jeune fille qui dérange

Anne SOUPA
09/09/2017

Simone de Beauvoir, Une jeune fille qui dérange

par Sophie Carquain (auteure de littérature jeunesse) et Olivier Grojnowski (dessinateur), Marabout, collection Marabulles – octobre 2016 – 128 pages – 17,95 €.

Savons-nous bien tout ce que les femmes doivent à Simone de Beauvoir ? L’aurions-nous oublié ? Cette bande dessinée nous le rappellera, en montrant comment Simone a traversé, éprouvé, dans sa propre existence d’enfant et de jeune fille, ce qu’elle théorisera plus tard, dans Le deuxième sexe. Avec beaucoup de talent, d’à propos et d’esprit de synthèse, Sophie Carquain raconte « comment c’était avant », dans les années quinze, vingt, d’il y a… déjà… un siècle.

Simone de Beauvoir est née en 1908. Dans le milieu aisé parisien qui est le sien, son parcours, ainsi que celui de sa sœur, semble tout tracé : éducation « pour les filles », au Cours Désir, fort bien fréquenté, sorties choisies par les parents, et un avenir qui, à un siècle d’écart, ressemble à un fatum digne de celui des Atrides : mariage, d’abord et avant tout. Pouvoir devenir « la femme de », c’est l’Annapurna des fillettes ! Ho Hisse, grimpez, jeunes filles, de vertu en vertu, jusqu’aux vierges sommets enneigés du mariage…. Famille et enfants vous y attendent ! Et hors de là, point de salut... Interloqué, le lecteur constate que le baccalauréat n’a été ouvert aux jeunes filles qu’en 1924 !

Devant une enfant si rebelle, si intellectuelle, si brillante, les parents de Simone sont déçus. « Nous ne la marierons jamais », s’inquiètent-ils. Aussi, les relations entre les parents et Simone sont-elles particulièrement difficiles. Sophie Carquain ne fait pas l’impasse sur la souffrance de la petite fille, atteinte de colères terribles, en butte continuelle avec une mère froide et racornie par l’éducation que, sans doute, elle a elle-même subie. Simone est déçue dans son désir d’aimer, le confie à son cousin, avec qui se noue une relation entre amitié et amour. Le récit laisse deviner combien il aura fallu de force et de violence envers elle-même à la jeune Simone pour ne pas capituler devant la pression conjuguée des parents, du milieu, des amies de classe. Mais cet effort a un coût : l’enfance de Simone n’est pas heureuse… La fillette s’est forgée dans le refus, à la manière d’un bélier qui fonce sur l’obstacle, sans ruse ni temporisation, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, sans pouvoir, par exemple, parvenir à garder l’amour de sa mère, qu’elle aime profondément. Heureusement, elle était fort douée et gagnait « à la note ». Mention « Très bien » au bac ! C’est la République qui, en lui offrant la possibilité d’enseigner, l’a aidée à sortir de ce carcan. La République et non l’Église, qui n’est présente dans ce récit que pour valider l’ordre établi. En n’embrassant pas la cause des femmes, le catholicisme, par conservatisme facile, a renié l’œuvre de libération de Jésus envers les femmes, pourtant attestée dans les évangiles.

Le sauveur de cette histoire rude et violente, c’est Sartre. Que Simone ait rencontré Sartre est une sorte de miracle. Le jeune normalien binoclard, intello et amoureux, était venu jusqu’en Limousin, où Simone était en vacances, pour lui avouer sa flamme. Sartre promet à Simone un amour sincère, durable, à la mesure de leurs tempéraments à tous deux. L’amour, pour eux, a commencé sur l’herbe de ces forêts du Limousin, belles comme un jardin. Finalement, c’est une histoire très fleur bleue, très classique qui se joue entre eux… Ils ont beau ruer dans les brancards, la tradition est sauve. Ce petit fait souligne que Simone et Sartre ne sont pas des anarchistes. Ils se battent simplement pour être libres dans un ordre moral oppressant. Voilà Simone définitivement sortie des griffes du destin. La leçon ? On se sauve en mobilisant toutes ses forces, mais on ne se sauve pas tout seul.

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