Sœur Jeanne Marie, Les âges de nos vies

Geneviève LE HIR
12/01/2017

Sœur Jeanne Marie, Les âges de nos vies

Entretiens avec Arnaud de Coral – Éd. du Cerf – 2012 – 124 pages

Sœur Jeanne Marie, la sœur Jeanne Marie de Boscodon, car on peut bien appeler ainsi celle qui fut l’âme de la renaissance de cette si belle abbaye des Hautes-Alpes, est morte le 6 juin 2013, un an après la parution de ces entretiens où elle relit en toute liberté sa vie.

Bien sûr, ce beau parcours d’une femme, moniale dans l’ordre de saint Dominique, prieure du monastère de Chalais, près de Grenoble, dans les années de sa renaissance (1968-1974), puis cheville ouvrière et pierre d’angle de la communauté créée autour de la restauration de Boscodon, ne laisse pas indifférent, et on admire les qualités et la ténacité déployées, surtout si l’on a eu un jour la joie de passer par ces monastères, et de se laisser saisir par la beauté des pierres et l’accueil des communautés qui les font revivre. Mais là n’est pas l’essentiel du propos du présent ouvrage qui veut nous inviter à être pleinement ce que nous sommes, dans l’émerveillement de la rencontre de l’autre.

Dans ces entretiens qui eurent lieu à la maison de retraite d’Embrun, où elle entame un dernier « âge de vie », la religieuse s’affirme avec force comme sœur de tous et de toutes. C’est cela qu’elle a voulu être, et qu’elle veut être plus que jamais. Dans une totale liberté, parce que les règles changent, mais pas l’amour.

« J’ai grandi dans un monde où le sens était donné d’avance. Du coup on ne le questionnait pas, et on se concentrait sur la manière de faire, sur le fonctionnement. Moi, je me pose sans cesse la question du sens. Pourquoi fais-je comme ceci ? Pourquoi faisons-nous comme cela ? Lorsque j’agis, cela ne peut pas être parce que c’est prévu par la règle, ou même parce que c’est comme ça qu’on fait d’habitude, c’est pour une finalité. » (p. 33)

« C’est en vivant aujourd’hui que tu construis demain, et ce que tu vis aujourd’hui, c’est grâce à ce que tu as vécu hier. Donc, rien n’est indifférent : ta vie est un engendrement, mais un engendrement dans le présent, la seule chose que tu as en main. […] Il y a, bien sûr, des repères qui nous sont transmis par la société, et ils sont importants, mais ils ne peuvent pas tout décider, et une fois qu’on a décidé autrement, nous tourmenter indéfiniment. […] Si nous partons de prières toutes faites, d’enseignements tout faits comme des catéchismes, je crains que les gens ne se sentent de moins en moins rejoints, et finissent par les refuser. » (p. 59-60)

« En fait, nous n’avons plus vraiment le choix, à cause de la rapidité des changements. Les repères qui se transmettent de génération en génération ne sont plus opérationnels car, pour fonctionner, ils ont besoin d’être enracinés dans une expérience relativement constante. […] C’est un changement considérable que tout le monde ne réalise pas, parfois les chrétiens et les clercs encore moins que les autres. Je râle contre l’Église qui sait […], qui interdit, ce qui pour moi est l’opposé de ce qu’elle a fondamentalement à faire : accompagner la vie des gens. Je n’ai pas envie qu’elle les oblige à passer par un couloir. » (p. 69-70)

« Oui, je médite souvent sur le lien d’amour, et je suis surtout habitée par cette conviction : l’autre est avant tout quelqu’un que Dieu aime, et qu’Il m’envoie. Il me plaît, il ne me plaît pas, mais il est avant tout aimé de Dieu. » (p. 115)

Sœur Jeanne Marie, désormais, elle est où ? demandait le frère Dominique Cerbelaud, o.p., en conclusion de l’homélie des funérailles de la religieuse. Littéralement et dans tous les sens, elle est dans la communion des saints.

Geneviève Le Hir

Share

Ajouter un commentaire