Regard d’expatrié

Stéphane Ruault
3 avril 2015

Si ce n’était l’architecture maussade de l’édifice de briques rappelant les banlieues rouges de Madeleine Delbrêl plutôt que les arrondissements bourgeois de l’Ouest parisien, nous aurions pu nous croire encore à Paris, en cette fin de matinée dominicale. Mais non, nous sommes bien à Washington DC, sur le parvis de l’église de la Sainte Trinité dans le très huppé quartier de Georgetown.

Nous entrons ; la musique ambiante prend fin tandis que les invités au repas du Seigneur prennent place ; arrivent alors en procession les catéchumènes de l’année suivis des officiants et du prêtre. Une femme, maître de musique, dirige notre chant tandis qu’une autre s’affaire auprès des catéchumènes adultes au cours de la brève et touchante célébration de leur entrée dans cette communauté. Une femme et une autre encore se succèdent devant le lutrin pour dire les lectures du jour. Le prêtre lit l’Évangile puis nous gratifie d’une longue homélie ponctuée de traits d’esprit et empreinte d’humour. L’assemblée attentive tangue et rebondit avec bienveillance au rythme du sermon. Arrive le moment de la préparation du repas eucharistique dont les « éléments » sont apportés au prêtre par un acolyte femme, une quinquagénaire stricte, aux cheveux impeccablement coupés qui, toute vêtue d’une tunique de servante d’autel blanche, office  avec l’autorité que confèrent l’habitude et une manifeste inclination personnelle. C’est qu’ici, ce sont aux femmes presque exclusivement que sont dévolus les rôles de servant de messe : cérémoniaire, thuriféraire, céroféraire, acolyte et cruciféraire. Elles sont omniprésentes avant, pendant et à l’issue de la messe, et cela semble aller de soi.

La semaine suivante nous voit dans Chinatown, à l’église Sainte Marie Mère de Dieu. Dieu, comme cette maison semblait vide ! Le prêtre, un jeune homme, arriva. Il leva son visage sur l’assistance clairsemée et lança un « where’s everybody today ? ». Sans réponse de l’assistance, il débuta l’office sans plus tarder, accompagné par un adolescent aux irrépressibles bâillements. C’était ce jour-là la parabole des invités au festin. Le prêtre se lança dans une interminable diatribe contre les forces qui sapent les fondements du mariage. En plein synode sur la famille, il s’en prenait à Monseigneur Kasper qu’il accusait de sacrifier la sainte institution du mariage sur l’autel de la miséricorde… Plus la messe se déroulait, plus la colère du prêtre enflait. Il alla jusqu’à reprocher à l’assistance de ne pas chanter assez fort ! L’honnêteté nous oblige à reconnaitre que nous nous sommes en quelque sorte enfuis de l’église.

Que penser donc de ces messes dominicales vécues si différemment à deux semaines d’intervalles ? Sont-elles représentatives de quoi que ce soit ? Nous ne le pensons pas. En effet, nous pourrions aussi bien évoquer celle vécue dans le Massachussetts deux semaines plus tôt où les servants d’autel étaient tous des hommes à l’exception d’une adolescente, enfant de chœur, qui officiait aux côtés d’un jeune prêtre ouvert et chaleureux ; ou celle de la majestueuse Basilica of the National Shrine of the Immaculate Conception : là, la femme, ou plus généralement la nature féminine, est célébrée avec un infini respect et une place centrale lui est consacrée. En somme, nous vivons ici dans l’extraordinaire diversité de l’Église catholique qui ne parle pas d’une voix unique et monocorde.Peut-être faut-il mettre à distance ces deux récits et considérer la question de la place des femmes dans la société américaine et les luttes concrètes qu’elles y mènent contre le sexisme et toute forme de discrimination. En effet, comment penser le rôle des femmes dans l’Église sans considérer tout d’abord que l’Église elle-même s’inscrit plus généralement dans la société dont elle est issue par ses traits culturels, sociaux, moraux, historiques et avec laquelle elle a, sans cesse, à entrer en conversation ? En tapant « servant d’autel » dans Google, les résultats obtenus montrent clairement qu’en France, les femmes ont en ce domaine la portion congrue ou pas de représentation du tout - en tant qu’anciens paroissiens parisiens, inutile de préciser que la présence de jeunes filles à proximité de l’autel parait inconcevable dans la capitale. Il n’est que trop rappelé que les enfants de chœur ont donné de nombreux prêtres à l’Église et que depuis l’instruction Redemptionis Sacramentum (2004 - n° 47) « les filles ou les femmes peuvent être admises au service de l’autel, au jugement de l’Évêque diocésain ». Ainsi les servantes d’autel sont ouvertement entendues comme des exceptions laissées entre les mains d’une autorité qui n’a pas à s’expliquer sur les raisons de ses choix, sa logique ou même le bénéfice qu’elle entend tirer de cette orientation.Parce que ceci semble tout simplement inenvisageable aux États-Unis, nous sommes logiquement amenés à nous demander, sans naïveté aucune sur la société américaine, si les femmes n’y sont pas tout simplement moins exposées au machisme imbécile et si les mentalités n’ont pas plus « avancé » qu’en France. Leur combat quotidien pour faire entendre leur voix n’a pas pris fin pour autant, c’est une évidence.

Alors faut-il attendre de la société française qu’elle consente à la moitié de sa population sa place légitime et attendre de cette évolution un effet salvateur dans une Église qui parait réfractaire au changement ou, à l’inverse, espérer que l’Église soit pionnière en la matière, devançant une société civile où les débats souvent stériles n’osent pas ouvrir de manière radicale sur les questions de sens fondamental ?

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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Catherine Rabouan

Je passais sur la toile rapidement pour voir "la jupe", après avoir ouvert le site de la CCBF..
que vois-je ? ta signature !
je m'empresse de lire ton texte et c'est avec un immense plaisir que je constate que tu défends admirablement la cause des femmes, à l'exemple de ce qui se passe dans l'église américaine, mais bien sûr, je n'ai jamais douté, un seul instant, de ta position sur le sujet ! (un mail perso va suivre) C.R.

Auteur du commentaire: 
Jacques JOSEPH

Messes de minuit (catholique) à Cupertino (Californie). L'officiant est vietnamien, l'assemblée bigarrée : américains (du Sud) chinois, indiens, pakistanais, philippins, fillettes en robe à dentelles, rubans dans le cheveux, garçons en costard, petit noeud papillon ou cravate, rempli plus de la moitié de l'Eglise, quelques "non colored", bâtiment moderne très semblable à ce que l'on peut trouver dans nos banlieues. Ambiance bon enfant, tout le monde chante avec application, des femmes en aube blanche, au service de l'autel entourent le prêtre. Messe de minuit dans la banlieue de Québec (messe qui ne peut être que catholique), assistance locale, attentive, dehors il fait - 25°, l'officiant est africain francophone bien sûr, originaire du Burkina, certainement avec un nom pareil (le père Traoré), (il dessert aussi une paroisse qui s'étend sur plus de cent km le long du fleuve), des femmes aussi à l'autel, Mais c'était la nuit de Noël et si loin d'ici, non peut-être il y a encore de miracles. Messe de Minuit dans les Hautes-Alpes (France ...) L'église est pleine à craquer (cela n'arrive pas souvent), assistance en tenue d'hiver, familles, progéniture un peu dissipée, L'officiant originaire d'une grande île de l'Ocean Indien, à la communion à côté de lui, une jeune femme distribue aussi la communion, pendant que son nouveau né qu'elle porte contre elle dans un petit hamac suspendu à son cou dort...
Oui peut-être une certaine forme de 'machisme' est-il une des marque de l'homme gaulois et que même notre clergé non colored et caucasien n'y échappe pas.

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