Quelques nouvelles des religieuses des États-Unis d’Amérique

Comité de la Jupe

L’actualité braque ses projecteurs sur les religieuses américaines. (à lire aussi dans La Vie) En effet, la Congrégation pour la doctrine de la foi publie un document sévère en demandant la refonte de l’organisation catholique majeure des religieuses américaines, la Leadership Conference of Women Religious (LCWR), à laquelle adhère une écrasante majorité des religieuses américaines. Nous avons demandé à Karin Heller, qui vit aux Etats Unis, de nous faire connaître ces religieuses déterminées. Ses propos sont un témoignage ;il ne préjuge pas de l’ensemble de la vie des religieuses américaines.

Depuis 2009, les autorités vaticanes ont conduit une visite canonique auprès des religieuses américaines. La plupart des religieuses américaines ne s’occupent pas de cette « visite canonique ». Elles laissent à leurs supérieures le soin de recevoir les émissaires du Vatican. Ceux-ci sont reçus au parloir sans pouvoir aller plus loin. Pourquoi ?

L’histoire des religieuses catholiques américaines est étroitement liée à la conquête du continent américain au 19e siècle. Loin de toute autorité ecclésiastique masculine, perdues dans le Far West, ces religieuses se sont distinguées par une activité inlassable qui force l’admiration. Mère Françoise Cabrini (1850-1917), Fondatrice des Soeurs Missionnaires du Sacré Cœur a traversé en calèche et cheval le continent américain d’est en ouest, de New York à Seattle. Sur son passage elle a établi plusieurs dizaines d’écoles, d’orphelinats, d’hôpitaux et de dispensaires. Elle a été la première citoyenne américaine à être canonisée par l’Eglise catholique. Mère Joseph des Sœurs de la Providence (1823-1902) a fondé à elle seule 29 écoles et hôpitaux. Elle est considérée comme la première architecte sur le territoire de l’Etat de Washington. En 1980 sa statue a été reçue par le Congrès américain à Washington D.C. pour honorer son exceptionnelle contribution dans le domaine de la santé publique, l’éducation et le travail social. Aujourd’hui, sa fondation, l’hôpital du Sacré Cœur de Spokane, WA, fait toujours la richesse de cette ville, et attire même des patients du Canada. La bienheureuse Marie-Rose Durocher (1811-1849), fondatrice des Sœurs des Saints Noms Jésus et Marie, a doté le continent américain d’Instituts de formation féminine d’une qualité exceptionnelle dont la renommée perdure jusqu’à ce jour. Au 20ème siècle, beaucoup de religieuses ont fait des études supérieures, fondé et dirigé des Universités comme par exemple l’Université de Viterbo, établie au début du 20ème siècle par les Soeurs Franciscaines de l’Adoration perpétuelle. Un grand nombre de religieuses américaines ont obtenu des chaires de théologie prestigieuses à l’instar de Sr. Anne Carr (1934-2008), première femme nommée membre permanent de l’illustre Université de Chicago. Certaines ont été pionnières dans le domaine des théologies féministes. A l’image de Sr. Margareth Farley (Yale Divinity School) et de Sr. Elizabeth Johnson (Fordham University, New York), la majorité d’entre elles est restée profondément attachée à l’Eglise catholique.

L’histoire des Etats-Unis a forgé des religieuses qui sont des femmes fortes et indépendantes. Ces traits n’ont souvent rien pour plaire aux hommes mâles en général et aux autorités vaticanes en particulier. Depuis des décennies, les réalisations et les talents de ces religieuses ont donc été ignorés. L’image d’une Mère Teresa à l’oeuvre dans les bidonvilles de Calcutta avait bien plus pour plaire au Vatican qu’une religieuse bien établie dans sa chaire de théologie et protégée par des lois américaines à toute épreuve. A partir des années 1980, a commencé un travail de sape pour les évincer des postes de responsabilité au niveau diocésain et universitaire. En même temps, elles ont vieilli et leurs congrégations avec elles. Beaucoup d’entre elles vivent maintenant fort bien de leurs rentes, car elles ont vécu en « bonnes mères de famille », toujours capables d’adapter leur « business » aux besoins du temps, trait qui caractérise la nation américaine dans son ensemble.

Très récemment un livre d’Elizabeth Johnson, religieuse et théologienne féministe, a fait couler beaucoup d’encre. Son ouvrage intitulé « Quest for the Living God. Mapping Frontiers in the Theology of God » a conduit la commission doctrinale de la Conférence épiscopale nord-américaine à en interdire l’usage dans des établissements catholiques. Cette interdiction a été suivie de nombreuses protestations d’associations américaines de théologie catholique et de théologiens catholiques.

L’incident traduit bien le climat qui règne actuellement dans le paysage catholique nord-américain. Les évêques se contentent d’être le bras prolongé de la politique vaticane. Toute l’attention est tournée sur l’éthique sexuelle, de l’être humain au moment de sa conception et en phase terminale. Les religieuses américaines me paraissent lasses de ces vues très courtes où il n’y a pas d’autre choix que celui d’être « pour » ou « contre ».

Il n’y a pas de place pour une véritable réflexion fondée sur l’Ecriture, si importante en ce territoire anciennement calviniste, ni pour une véritable créativité théologique. Quand elles sont encore relativement jeunes, ces religieuses s’investissent dans des tâches de pastorale universitaire, paroissiale, hospitalière et sociale, où elles défendent leur indépendance, sûres qu’elles sont de toujours pouvoir compter sur leur couvent et la congrégation auxquels elles appartiennent en cas de rappel à l’ordre doctrinal ou/et disciplinaire par l’autorité masculine.

Ici, dans mon diocèse de Spokane, il y a aussi un groupe assez important de religieuses lefevbristes. En 2007 à l’instigation d’un groupe de religieuses de Mère Teresa établi dans le diocèse, la communauté s'est scindée en deux. Une douzaine de religieuses a alors rejoint l'Eglise catholique romaine. Ce groupe a pris le nom de « Sœurs de Marie, Mère de l’Eglise ». Elles se présentent en grande tenue, style 19e, guimpe et grand voile. Sans aucun doute, elles ne font aucune ombre à l’autorité masculine et se révéleront de fidèles servantes de la politique vaticane actuelle.

Karin Heller,

Karin Heller vit et enseigne aux États-Unis. Elle est Docteur en Théologie (Rome); Docteur en Histoire des Religions et Anthropologie religieuse (Sorbonne-Paris IV) ; Professeur de Théologie, Whitworth University, Spokane, WA, U.S.A.

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Commentaires

Dernière nouvelle : Les religieuses américaines ne plient pas devant les injonctions du Vatican. Leur représentante, soeur Simone Campbell, conteste que leur action de solidarité envers les personnes les plus menacées de la société soit une faute contre la foi, comme le soutient le document romain. Elles estiment que la foi peut conduire à des appréciations politiques diverses et que leur action pour la justice sociale continuera sur les mêmes bases. L'archevêque de Seattle est désormais en charge du dossier. http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5iOAzI96B0oOIheHUXqM--NBzbs_g?docId=CNG.13cab0ac4687cee335b609a436ed6d99.231

Ces femmes travaillent à évangéliser l'Église. C'est une tâche urgente. Elles ont toute notre admiration et gratidude.

Il est temps que les femmes s'affranchissent des diktats de la gérontocratie masculine vaticane : celle-ci n'a aucune compétence (si ce n'est auto-proclamée) et donc aucune autorité fondée sur nombre de sujets concernant la morale familiale et sexuelle ainsi que les actions de solidarité qui peuvent en découler... Par son action, l'Eglise catholique est actuellement directement responsable d'une part de la pauvreté dans de nombreux pays ainsi que de nombre avortements... Le jour où les violeurs, les incestueux et les pédophiles seront excommuniés et non simplement ceux qui sont concernés par l'avortement, le magistère sera un peu plus crédible en attendant que la curie soit composée à moitié de femmes.... Cela viendra bien un jour ! Courage pour les religieuses américaines, comme pour tous ceux et celles qui oeuvrent dans les bidonvilles de toute la planète, sans hésiter à "aménager" les directives du Vatican.

Hé là, doucement sur l'excommunication! Les crimes sont condamnables, les criminels sont invités au pardon... Mais je suis d'accord avec vous sur l'inexcusable collusion entre une partie dominante de la hiérarchie de l'église et les oppresseurs de tout poil.

Rassurez-vous, je ne souhaite l'excommunication de personne : le Christ pardonne sans limite et nous invite à le faire mais il faut bien avouer qu'il y a deux poids et deux mesures aujourd'hui dans notre Mère l'Eglise...

Je pense que Jeanne voulait simplement dire qu'il y avait deux poids deux mesures dans les condamnations de la hiérarchie de l'Eglise, et qu'en effet l'indulgence était grande pour les hommes, quoi qu'ils aient fait; alors que les femmes sont stigmatisées sur les problèmes d'avortement. Bien sûr, idéalement, on ne doit excommunier personne!

Merci à Karin Heller de nous avoir brossé ce tableau dynamique des religieuses américaines, leur liberté, leur investissement intellectuel, leur engagement de femmes « fortes et indépendantes ». Je veux signaler deux autres réactions au « coup de crosse » qui atteint les religieuses américaines. La première nous vient du Brésil par une religieuse, elle aussi théologienne : Yvone Gebara. Elle pointe elle aussi le fort engagement intellectuel qui a fait de ces religieuses, des philosophes, sociologues, juristes, théologiennes mais aussi l’option féministe qu’elles ont été nombreuses à prendre. Cela leur permis une nouvelle compréhension théologique et un accompagnement des mouvements pour l’émancipation des femmes. Yvone Gébara critique de manière forte ce coup de crosse de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Pour elle, c’est une violence symbolique qui provient d’une vision anthropologique unilatérale et misogyne. Il s’agit d’une mise sous tutelle qui induit que ces femmes seraient incapables de discernement sans l’aide de cet évêque nommé pour les examiner les orienter, les contrôler. Elle met en opposition l’extrême indulgence, patience, effort de dialogue accordé aux lefrévistes et l’extrême rigueur à l’encontre de ces religieuses. Deux Poids, deux mesures. Vous pouvez lire l’intégralité de son intervention sur http://iglesiadescalza.blogspot.fr La deuxième vient de France. L’ordre religieux auquel j’appartiens à écrit une « actu » sur son site internet. Cet article permet de saisir le dialogue de sourd qui existe entre une institution romaine et le prophétisme de la vie religieuse quand elle est fidèle à sa vocation. Les religieuses américaines y sont fidèles dans la mesure où elles témoignent d’une foi qui ne fait pas acception de personnes Actes 10,34-35. Qui cherche à rencontrer l'autre tel qu'il est, en entier, de manière inconditionnelle… sans lui demander ses papiers d'identité, son origine sociale, sa religion, son orientation sexuelle, qui accueille des couples qui ont recours à la contraception, des personnes homosexuelles, des femmes qui envisagent d'avorter, des hommes et des femmes qui ne vivent pas en conformité avec la loi morale de l'Eglise catholique… parce que la Bonne Nouvelle du Christ,l'Évangile de Dieu Marc 1,14 n'exclut personne ! Vous pouvez trouvez le texte en entier sur http://www.ndcenacle.org Sr Michèle Jeunet, rc

D'accord avec Paul Durand, tout en me permettant une indécente question: l’institution qui se dit l’Église est-elle évangélisable? Pour ma part, faute de patience, la réponse est non. Comment peut-on penser être en mesure d'évangéliser une "mécanique" de pouvoir destinée, quasi depuis son origine, à ordonner et exclure. Bien sûr, l’institution n'a pas fait que cela, c'est très exagéré; c'est pourtant ce sur quoi elle se recentre chaque fois qu'elle se croit en difficulté, elle prend la position défensive de la tortue chère aux légions.

Daccord avec toi Jean-Pierre. Je reste pourtant dans l'Église, par ce qu'elle ma mère, parce les Saints y tracent un autre chemin que celui des théologiens, parce qu'elle produit des prophètes et prophétesss qui ne se lassent pas malgré le mépris ou la condamnation.

Nous avons bien là une preuve que l'Esprit souffle où il veut. Et c'est justement par ce souffle mystérieux que se construit l'Église. Mais si l'Église est la communauté de ceux et celles qui croient en Jésus et célèbrent sa mort et sa résurrection pour que tous les humains soient un jour réunis dans le Royaume de Dieu il faut croire que c'est l'Esprit qui suscite les témoins -hommes et femmes - pour rendre compte de l'authenticité de cette Bonne Nouvele . Les femmes ont leurs façons propres de concrétiser cette Bonne Nouvelle. Je pense que c'est une grande faveur que Dieu nous fait en provoquant chez elles la conscience de leur mission prophétique.

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