Pourquoi je resterai dans l'Eglise - La Croix, 2 avril 2009

Comité de la Jupe

Article paru dans La Croix du 02/04/2009 19:23
source http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2369755&rubId=786

Pourquoi je resterai dans l'Eglise.

Par Anne Soupa, présidente du Comité de la jupe

Anne Soupa est journaliste, théologienne et bibliste. Elle préside le Comité de la jupe  collectif de quinze personnes créé après les propos du cardinal Vingt-Trois sur le la formation des femmes dans l'Eglise

"Devant la vague de tristesse et de déceptions qu'engendre la série noire des faux pas du magistère, la tentation est grande de partir, par lassitude, par écœurement, par refus de cautionner des actes et des positions aussi indéfendables tellement elles sont anti évangéliques. Autour de nous, ces jours-ci, fleurissent, ça et là, des décisions de ce genre, douloureuses, venues des profondeurs de nos consciences : "Le Christ, oui, une Eglise pharisienne, non ! »

Mais partir est-il le bon geste à poser? En temps de désolation, disait Ignace de Loyola, surtout ne pas prendre de décision…

Ce qui me frappe, c'est le système binaire dans lequel trop de catholiques se sentent souvent emprisonnés : être d'accord ou partir. Il n'y a pas de troisième voie, pas encore assez de force en chacun pour refuser cette alternative aliénante. Si étroit est le chemin qui concilie l'expression libre de sa conscience et le désaccord… Si malmenées ont été les figures de référence qui, dans le passé, l'ont déjà emprunté, si discréditées, si salies pour leur audace même… Si lourde est la culpabilité qui pèse sur les catholiques (et que certains alimentent) - vais-je contribuer à détruire l'Eglise, à "briser la tunique sans couture du Christ"? - que mieux vaut souffrir mille morts plutôt que de dire "non!"

Or, la preuve est faite, depuis quelques mois, que la digue s'est rompue, faisant le lit de cette troisième voie, au cours encore incertain, mais irréversible. Le Jourdain ne remonte pas en arrière… Quand la conscience a parlé, comment les mots rentreraient ils dans la gorge?

Une sorte de passage de la mer Rouge

L'expérience que font en ce moment les fidèles catholiques, pour douloureuse qu'elle soit, est une sorte de passage de la mer Rouge. De même que les Hébreux, dos à l'Egypte, un peu perdus dans le vaste désert de Sîn, ont dû apprendre à s'assumer, de même les catholiques d'aujourd'hui, par leur mobilisation, se sont mis en situation de responsabilité morale dans une Eglise qui, encore plus, est la leur. Le "non" oblige autant que le "oui". Davantage, même, car il appelle des solutions alternatives. Après l'avoir osé, tout reste à faire…

Ce qui fonderait donc le fait de rester, malgré l’amertume de ces jours, est la conviction que la critique est destinée au relèvement. Soigner un corps malade vaut mieux que l'abandonner. Et c'est pour cela qu'aujourd'hui, il est vital pour l'Eglise que ceux qui ont manifesté leur désapprobation ne la quittent pas. Pour moi, la cause est entendue, je ne partirai pas, mais j'apprendrai à me couler dans ce qui vient d'advenir et me paraît le seul, mais réel, acquis de ces temps de méchante houle : la naissance d'une opinion publique dans l'Eglise.

Une fois cette conviction posée, reste à apprendre à ajuster au mieux ses critiques avec le souci réel de vivre ensemble, dans l'Eglise. Il est incontestable que le web a favorisé l'éclosion d'une parole spontanée, plus libre. Mais celle-ci a aussi été violente, parfois à l'excès. Etait-ce l'effet de ce double anonymat, émetteur sous pseudo, destinataires fragmentés derrière l'écran ? Ou bien une caractéristique propre à la matière religieuse, à l'image de ces furieux débats qui émaillèrent les premiers siècles chrétiens, lorsque les frondes théologiques - entre évêques !- ont généré toutes sortes de violences, d'exactions, de coups de mains mercenaires, de crimes même, puisque le malheureux émissaire de l'évêque de Rome, Flavien, en est même mort ! (Brigandage d'Ephèse, en 449). Est-ce la conséquence d'une atonie du débat interne dans le monde catholique, atonie elle-même adossée à l'hypertrophie actuelle du ministère de Pierre, contraire à la plus grande tradition chrétienne?

Des lieux pour vivre le débat en Eglise!

Toujours est-il qu'il serait bon de se donner les lieux et les moments de vraiment vivre le débat en Eglise. La dernière lettre du pape montre son désir d'expliquer, de ne pas cacher ses propres erreurs. Dommage qu'elle n'ait été destinée qu'aux seuls évêques alors que les réactions de la base, celles des fidèles, dans la crise intégriste comme dans l'affaire de Recife, ont été déterminantes. Il revient maintenant aux Eglises locales, clercs et simples laïcs, aux médias catholiques (aux médias non catholiques même, qui ont hébergé les opinions « dissidentes »), de multiplier les initiatives qui prouveront qu'on peut débattre à visage découvert, dans le respect, que l'on peut s'écouter et non s'anathématiser, et surtout que l'on garde le souci de construire. Lorsque deux personnes ou deux groupes sont en face l’un de l’autre, la vindicte de certains fidèles autant que la langue de bois magistérielle ne tiennent plus : on se parle en vérité.

Aujourd'hui, nous avons tous besoin de ce contact direct, d’une proximité presque charnelle. D'incarnation, en somme. D'une Eglise qui sache inviter autour du feu et disposer les fauteuils pour faire cercle et se parler. L'heure vient, elle est venue, d'inventer dans la parole échangée l'Eglise de demain. "

Anne SOUPA

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