Normes, piège ou nécessité ?

Comité de la Jupe

Dans une société,il y a la loi : il faut un permis pour conduire une voiture. Mais nous respectons quantité d’autres normes, sans même nous en rendre compte. Qui les édicte ? Sur quels fondements ? Les sciences humaines, dans la mise à distance critique qu’elles opèrent, sont un apport intéressant pour comprendre comment les normes, présentées comme des évidences, sont en fait des constructions orientées.

L’Église catholique (à l’image, d’ailleurs, de la société civile) est une structure où les hommes s’auto-érigent en référents de la norme, et se partagent le pouvoir.

On parle alors d’un système d’androsocialité, et d’homosocialité (1)

Ce pouvoir normatif qualifie -comme tout pouvoir- l’Autre/Femme de « différent », et en vertu de cette différence, lui assigne une place dans l’imaginaire, l’espace, et la liturgie (2).

Le différent n’est dangereux que dans une structure de pouvoir. Il est crucial de se demander à partir d’où la différence est pensée. Or, la différence nommée par le pouvoir, dans le but d’établir une domination pérenne, n’est jamais présentée comme une richesse, mais comme un manque par rapport à la norme. (Par exemple, les femmes donnent la vie, mais cette richesse est présentée, à la citoyenne comme un « handicap », à la croyante comme une « impureté »).

Ce « manque » justifie une relégation, tout à la fois dans les fonctions et l’espace.

La différenciation des fonctions est utilitaire ; elle permet de légitimer un « service », c’est à dire les basses besognes dont le pouvoir se dispense.

On retrouve dans l’Église la « division du travail » civile : les tâches ingrates, répétitives, de nettoyage, d’ornement, de planification, de présence disponible, sont dévolues aux femmes.

D’autre part, l’exacerbation du sacré comme inhérent au genre dominant, contribue à donner aux femmes dans l’Église ce sentiment d’indignité si profondément ancré, dont nous avons bien de la peine à nous défaire.

Pourtant, dans la seule religion monothéiste où Dieu, pour s’incarner, a dû naître d’une femme, cette indignité est un paradoxe.

« L’aliénation est aussi dans nos têtes », disaient les premiers mouvements de femmes des années soixante dix. Si nous avons combattu les représentations infériorisantes des femmes dans la société civile ; il est une strate profonde où il est très difficile d’extirper le sentiment d’incapacité et d’obligation de soumission : le religieux et le spirituel.

Toutes les femmes nées dans les années quarante et cinquante ont connu l’obligation de se couvrir la tête pour pénétrer dans une église (et en Méditerranée la tête ET les bras !) Aucune explication n’était donnée, sinon celle de l’appartenance au sexe féminin ; mais le résultat était une sourde appréhension de ce que notre corps et notre chevelure pouvaient avoir de mauvais aux yeux de Dieu.

Et ce que je remarque souvent, c’est que lorsqu’un prêtre et deux laïcs dont une femme, donnent la communion, le plus grand nombre de personnes se dirige vers le prêtre, ensuite vers l’homme, et en dernier vers la femme.

Les femmes entre elles ne se font pas confiance, ne se reconnaissent pas « dignes  ». D’où le faible nombre de protestations contre les pratiques paroissiales discriminatoires.

Mais ne serait ce pas, surtout que, comme le remarquait le sociologue Pierre Bourdieu dans le préambule de son ouvrage « La Domination Masculine » (3), l’ordre symbolique imposé par la domination masculine est tellement ancré dans nos inconscients que nous ne le voyons plus ?

N’oublions pas que la logique de domination est reconnue par le dominé comme par le dominant.

Pour souligner ce qu’il nomme « le paradoxe de la doxa » (c’est à dire l’ensemble des croyances et pratiques considérées comme normales par une société), l’auteur cite Virginia Woolf (4) , qui compare la ségrégation des femmes à des rites d’une société archaïque, dans des termes qui renvoient vraiment à l’ostracisme connu des femmes dans l’Église :

« Ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains ( … ) ces lieux où, paré de pourpre et d’or… l’homme poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous ses femmes, sommes enfermées ( … ) sans qu’il nous soit possible de participer à aucune des nombreuses sociétés dont se compose sa société. »

Le retour en arrière de l’Église catholique nous ramènerait-il à ce schéma ?

C’est par le décryptage de ce que les pratiques ségrégatives ont d’absurde, et un regard un peu distancié, que nous pourrons avancer, et nous sentir avant tout des êtres humains face à Dieu.

MCD, et S. de C.

Notes :

(1) homosocialité= socialisation à l’intérieur du même, androsocialité= socialisation à l’intérieur du sexe masculin.

(2) l’Autre peut être aussi la personne d’une ethnie ou couleur de peau différente.

(3) Pierre Bourdieu, La Domination Masculine, Paris, Seuil, 1998.

(4) Virginia Woolf, Trois Guinées, Editions"> Des Femmes, Paris.

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