Ma rencontre avec sœur Gisèle Turcot (partie 2)

Comité de la Jupe

[caption id="" align="alignleft" width="270" caption="Basilique Cathédrale ND de Québec. Copyright : Comité de la Jupe."]
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Dans un précédent billet, nous évoquions la vie de sœur Gisèle Turcot, dont la trajectoire révèle tout un pan du catholicisme québécois.

Femmes et Ministères, premières luttes, premières déceptions, les années 70-80.

En 1980, les évêques demandent à la religieuse de devenir la secrétaire générale de l'épiscopat, poste qu'elle occupera jusqu'en 1983. De cette époque, elle garde de bons souvenirs. Si elle côtoie une Eglise en changement, Gisèle Turcot prend toutefois conscience, dès cette époque, qu'il existe une dissonance entre les aspirations d’une partie de l'Eglise québécoise et les réalités institutionnelles dictées par Rome.

Gisèle Turcot rapporte comment en 1976, elle accueille dans son bureau de la conférence épiscopale la déclaration Inter Insigniores (1) de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. «Je suis dans mon bureau», poursuit-elle, «et je me mets à réfléchir [...] faut-il former une association pour le ministère des femmes ? Tant qu'elles sont employées en pastorale, insérées avec des mandats et ne décideront pas de se regrouper, ça n'avancera pas... Je me suis demandé quelle était ma responsabilité à moi. Ici, dans mon bureau, je suis employée des évêques, je leur dois obéissance mais je veux trouver des réponses concrètes également pour les autres femmes, celles à qui je pense et qui ne sont pas là...»

Cette intuition, elle lui vient de ses discussions avec la théologienne Elizabeth-J. Lacelle de l’Université d'Ottawa qui lui fait prendre conscience des impasses de la théologie romaine officielle. A ce titre, il n'est pas étonnant qu'on retrouve Gisèle Turcot dans le réseau initial et informel des femmes québécoises, praticiennes de la pastorale (comme Annine Parent, Rolande Parrot, Céline Girard, Raymonde Jauvin) et théologiennes (comme Lise Baroni, Yvonne Bergeron, Pierrette Daviau, Micheline Laguë), qui souhaitent engager une réflexion sur la place présente des femmes dans l'institution ecclésiale... Il faut mettre en rapport différentes personnes et différentes expériences...Ce groupe sera à l'origine plus formellement en 1982 de l'association 'Femmes et ministères'. Gisèle Turcot rapporte les premiers succès comme la parution en 1988 du portrait du personnel féminin pastoral au Québec sous le titre marquant Les Soutanes roses... Cet ouvrage est loin d'avoir perdu de sa pertinence. On y voit bien comment les femmes québécoises s'engagent massivement dans l'institution, la font tourner en bonne partie, en ont une bonne connaissance et même une expertise lucide, mais n'en sont pas reconnues comme des membres à part entière.

Néanmoins Gisèle Turcot est assez réaliste sur l'efficacité de son action militante. Rétrospectivement, elle défriche peut-être de nouveaux horizons mais peine à changer l'institution. Dans sa mémoire, elle pointe le durcissement de contexte et l'essoufflement de la thématique féministe catholique dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Changement d'univers ecclésial, durcissement romain, notamment après le Synode de 1986, sécularisation plus avancée, posant la question de la réaffirmation d'une identité catholique traditionnelle, c'est le moment où l'opposition à la promotion des femmes dans l'Eglise devient également locale, notamment par la bouche de certains évêques qui ont toujours été plus réservés que leurs collègues. 1986 est la date charnière dans l'esprit de Gisèle Turcot. Pourtant, cette année-là, l'historienne féministe Micheline Dumont (2) présente à l'Assemblée des Evêques du Québec un rapport sur les principaux sujets de débats chez les féministes: famille, pouvoir, travail, langage, sexualité, etc, ainsi qu'une série de recommandations... Mais le surgissement des féministes dans le débat ainsi que l'enjeu linguistique (théorie du genre, études féministes) surprend les évêques de plus en plus mal à l'aise devant les remises en cause des dimensions insidieuses du patriarcat. C'est que les évêques avaient eu l'initiative jusque-là», analyse-t-elle, «mais avec l'entrée du discours féministe, ce ne sont plus eux qui avaient le leadership [...] ce n'était plus leur terrain...A court terme, ils s'étaient fait un souci de porter cette préoccupation [...] ils ont fait des choses, des déclarations courageuses, le 1er mai pour l'égalité salariale par exemple, sur la question de la violence conjugale aussi, ils ont accompagné la formation des agentes de pastorale [...] mais le point de départ c'est l'anthropologie sous-jacente et dès qu'il y a l'analyse féministe, là, ça ne suit plus...»

Ces années quatre-vingt constituent l'apogée de l'engagement de soeur Gisèle Turcot pour la promotion des femmes dans l'Eglise, même si, sans l'abandonner, elle le laisse progressivement de côté. Pourquoi ? Elle a été appelée à d'autres tâches, d'abord des responsabilités éditoriales dans la revue Relations des jésuites de Montréal (1985-1987), puis dans sa congrégation où elle redevient maîtresse des novices en 1993 avant d'occuper la fonction de supérieure générale de 1995 à 2005. Elle a exploité le temps libre de sa retraite à se remettre à jour en théologie au Centre Sèvres à Paris, «son congé sabbatique français» comme elle l'appelle, et désormais vit en communauté s'investissant principalement dans le groupe local de Pax Christi et animant des retraites personnelles ou collectives dans l'esprit des exercices d'Ignace de Loyola.

Anthony Favier

Notes :

  1. Inter Insigniores : Déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la Foi se prononçant contre l’admission des femmes au ministère sacerdotal.

  2. Micheline Dumont : (9) Micheline DUMONT est une des rares historiennes québécoises de sa génération à s'être intéressée aux religieuses dans la société québécoise, au-delà du mythe de la “grande noirceur” qui s'est développé au moment même de la Révolution tranquille et qui associait le catholicisme québécois à un obscurantisme archaïsant qui avait gêné le réveil national et économique. En 1968, elle est appelée par la Commission Royale d'enquête sur la situation des femmes afin d'expertiser d'un point de vue historique la question. C'est à ce moment-là qu'elle prend conscience du rôle des religieuses dans la société québécoise et qu'elle commence à y consacrer des travaux universitaires. L'ouvrage, synthèse de sa réflexion sur cette question, est Les Religieuses sont-elle féministes ? (Bellarmin, Québec, 1995).

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Commentaires

Je partage entièrement l’analyse concernant la vie de Gisèle Turcot. Comme elle, j’ai été profondément meurtrie par Inter Insigniores. Pas une seule référence à l’Ecriture ! Tout était ramené à l’autorité du Magistère qui décidait de TOUT ! Mes espoirs de voir des femmes diaconesses dans peu de temps étaient anéantis. Je me suis posée la même question que Gisèle Turcot, à savoir : QUE FAIRE ? La voie de la radicalisation choisie par certaines femmes catholiques d’alors m’a semblé une impasse. Ceux « d’en face » allaient seulement donner des réponses de plus en plus dures. Et c’est bien ce qui est arrivé avec Ordinatio sacerdotalis (1994), suivie de la déclaration de quasi infaillibilité de son enseignement en 1995. L’appareil romain a réussi à mettre Gisèle Turcot à « sa place », celle de sa congrégation qu’elle n’aurait jamais dû quitter d’après les vues vaticanes. Au moins Gisèle n’a pas été brisée, grâce probablement à une vie spirituelle solide, qui permet aux femmes de s’en tirer souvent avec moins de dégâts que les hommes ! J’ai compris que le chemin allait être long, très long, et que je ne verrai probablement pas le jour où des femmes catholiques allaient être ordonnées diaconesses. Pour avancer, ce qui est essentiel c’est de pouvoir parler à partir d’une position PUBLIQUE DANS l’Eglise sans pouvoir en être chassé ou réduit au silence. La révolution « Internet » a certainement considérablement contribué à la création d’un tel espace public ! Gisèle Turcot n’avait pas à sa disposition un tel outil. Par ailleurs, l’immense scandale de l’abus sexuel commis par des hommes d’Eglise a fini par réveiller des communautés catholiques. Qui, il y a trente ans, aurait pensé qu’un jour des victimes allaient parler et provoquer au moins un frisson au Vatican? Les grands changements dans l’histoire sont toujours liés à des événements inattendus qui font une différence. Gisèle a fait ce qu’elle POUVAIT au sein des événements de son temps. A nous de faire ce qui est possible AUJOURD’HUI ! Karin Heller, Professeure de Théologie, Université de Whitworth, Spokane, WA, U.S.A.

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