Ma rencontre avec sœur Gisèle Turcot (partie 1)

Comité de la Jupe

Anthony Favier, universitaire, chercheur, a rencontré en 2006 Gisèle Turcot, religieuse canadienne qui, par ses fonctions, a été pendant plus de trente ans un témoin privilégié de l’Eglise catholique au Canada .Il a fait une relation de cette conversation.

À l’automne 2006, je suivais un semestre d’échange à l’université de Montréal. Je venais de soutenir en France un mémoire consacré aux liens entre féminisme et vie religieuse féminine. Par curiosité et pour prolonger ce travail, j’ai effectué une série de rencontres avec des Québécoises dont l’expérience pouvait offrir des points de comparaison avec la situation française. Ce récit de vie présente le parcours de Sœur Gisèle Turcot. Une femme qui est un grand témoin de son époque et dont la mémoire est un bien précieux !

«J'étais consciente dès l'âge de 12 ans que garçons et filles n'étaient pas traités de la même façon»

Née dans une famille de cultivateur québécois, Gisèle Turcot dit avoir vite compris «les différences sociales» et celle liée au sexe. Lorsqu’elle arrive en septième (1), se pose pour la famille Turcot la question de savoir si Gisèle va poursuivre ses études. Ses parents n'ont guère les moyens. Comme pour beaucoup de Québécoises, la solution vient d’un pensionnat tenu par les sœurs de la Providence, puis l'École normale des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie. Depuis l’âge de 13-14 ans, la jeune fille se sent appelée à la vie religieuse. Dans cette congrégation ? Non, Gisèle Turcot trouve plutôt de l'inspiration du côté de l'Action Catholique où elle rencontre des aumôniers qui la marquent et qui font «toute leur place aux jeunes filles». La congrégation Notre-Dame du Bon Conseil lui parle également car les sœurs ont un apostolat à dimension sociale. Dans son diocèse, ce sont elles qui sont en charge du «service social», des loisirs, des terrains de jeux, des clubs d'adolescents, des activités du vendredi soir... A l'Ecole Normale, pour sa dissertation libre, elle choisit comme thème «le rôle des femmes dans l'histoire du Canada» où, à partir du simple manuel d'histoire de l'Abbé Lionel Groulx (2), elle fait le récit des femmes qui ont construit le Québec : Jeanne Mance, Marguerite Bourgeois, Marie de l'Incarnation, etc. Les femmes, elle les retrouve également dans le travail qu'elle commence à exercer auprès des jeunes filles de la communauté émigrée portugaise de Montréal à la fin des années soixante, puis en regroupant des mères monoparentales d’un quartier populaire. Pourtant, l'histoire devait venir chercher la sœur, simple assistante sociale, pour la mettre au premier plan d'un monde ecclésiastique québécois en plein changement.

 

L'ascension de sœur Gisèle Turcot au sein de l'Eglise du Québec

En fait, si la question des femmes a toujours intéressé Gisèle Turcot, la religieuse n’a que tardivement pris conscience du problème de l'inégalité des sexes au sein même de l'Eglise catholique. Au moment de la Révolution Tranquille (3), son engagement, la capacité de l'institution à changer suite au Concile Vatican II (1962-1965), les femmes et les religieuses qu'elle voit à l'œuvre autour d'elle lui donnent l'impression que tout est possible. On parle beaucoup, on se documente, on s'agite, les chapitres généraux dépoussièrent les règles de vie.

Gisèle Turcot connaît alors une ascension soudaine au sein de l'appareil institutionnel de l'Eglise du Québec qui donnerait raison à ses penchants optimistes. Nommée en 1975 professeure à l’École de service social de l'Université de Laval à Québec, elle est appelée peu de temps après par les évêques québécois à occuper les fonctions de Secrétaire générale adjointe pour les affaires sociales. Il faut dire qu'à l'époque, les évêques canadiens font preuve d'une grande audace sur la question de la promotion des femmes. Ce sont eux qui, vainement, en 1971, lors du Synode général, avaient osé ouvrir à Rome, devant les autres évêques du monde entier, le débat sur la place des femmes dans l'Eglise, en présentant cinq recommandations dont une sur les femmes et le ministère. La sœur rappelle ce temps où les évêques québécois offrent aux religieuses des postes de responsabilité. Il faut dire qu'ici la prise en main par l'Etat provincial québécois des secteurs entiers du social qui, jadis, étaient aux mains de l'Eglise libère un nombre important de religieuses qualifiées. C'est le moment où on voit éclore dans les diocèses et les paroisses des sœurs «chancelières» (4), des «marguillières »(5), voire des «vicaires épiscopales».

D'où vient ce souci des évêques québécois de faire autant de place aux femmes? Vue de l’extérieur, la situation québécoise reste en effet exceptionnelle et ne trouve son pareil dans aucun pays même les plus réceptifs à l'enseignement conciliaire. Cela s'enracine peut-être dans un souci d'hommes formés par l'Action catholique. Ils ne veulent pas se désolidariser de l'ébullition identitaire et réformatrice que connaît alors le Québec qui vit sa Révolution Tranquille. En 1979, le Conseil du statut de la femme du Québec produit un Livre blanc (énoncé politique) assorti de 357 recommandations. Une seule en soi concerne directement la religion et l'Eglise catholique. Elle pointe la responsabilité de l'institution dans la socialisation des rôles féminins au Québec et l’appelait par conséquent à la revoir. Les membres du Comité épiscopal des affaires sociales y voient un enjeu, réel pour l’Eglise. Gisèle Turcot, en tant que Secrétaire adjointe du comité des affaires sociales, fait le Verbatim aux évêques de deux tables rondes qui ont réuni une bonne douzaine de femmes invitées à commenter le Livre blanc. A la demande de la conférence épiscopale, chaque diocèse est invité à se doter de «répondantes à la condition féminine». Il s'agit d'une permanente, employée, en charge de l'avancement des questions concernant l'égalité des hommes et des femmes dans l'Eglise...

 

Anthony Favier

 

Notes :

1) La « septième » québécoise est équivalente à la deuxième année de collège en France

2) Equivalent du “petit Lavisse” français.

3) La « Révolution Tranquille » est définie à la fois comme politique : l’avènement d’une social-démocratie, avec la reprise en main par l’Etat de tous les secteurs auparavant gérés par l’Eglise : santé, éducation, aides sociales ; et idéologique : peu à peu, l’emprise de la religion sur les citoyens cesse, et le nationalisme lié au religieux (être francophone et catholique en opposition aux anglophones protestants) change et se laïcise : c’est l’émergence du Parti Québécois.

4) Dans un diocèse catholique, le chancelier est le collaborateur spécialisé de l'évêque en ce qui concerne les questions financières et administratives.

5) Dans une paroisse catholique québécoise, les marguilliers forment le “conseil de fabrique” c'est-à-dire le conseil de gestion financier des biens de la communauté paroissiale.

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Commentaires

oui MERCI une possibilité peut être en france créer un conseil permanent sur la place de la femme en Eglise....une vigilance et une aide

Bonjour M.Favier. Je viens de voir sur la télé de Radio-Canada, à Second Regard, une rencontre avec MMe Anne Soupa et C. Pedotti. Je suis femme cath. québéc. La question de la place de la femme ds l`Église me tient très à coeur. Comment pourrait-il en être autrem.?C`est l`appel de Dieu-Lui-Même, au coeur de l`être humain:de se devenir, de se réaliser, de s`épanouir. C`est le bBonheur auquel Dieu ns appelle!!! Et, comment cela pourrait-il se réaliser si un être hoe féminin ne peut occuper tte sa place? "Je Suis la Voie, la Vérité et la Vie" et pour moi ça passe par et ds l`Église cath. Mais il faut que les HOMMES d`église se DÉPOSSEDENT DE CE QUI NE LEUR A JAMAIS APPARTENU EN PROPRE:lÉGLISE du CHRIST,L`ESPRIT SAINT,la proclamation de la Parole, les ministères... de tt ce dont ils se sont accaparés, à la suite desâges par la "Tradition" quìls ont créé eux-m^s et derrìère laquelle ils se cachent sous prétexte de ne plus pouvoir rien changer. En comparaison d`avec la France:Dieu merci, je vis au Qc. Mais même ici des "petits esprits" ordonnés, il y en a encore beaucoup:la connaissance ne crée pas l`intelligence! C`est une évidence!

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