Les pèlerinages des pères de famille

Comité de la Jupe

Depuis quelques années, d’ordinaire le premier week-end de Juillet, des pèlerinages de pères de famille sont proposés, vers Vézelay, Cotignac, Sainte-Anne d’Auray… L’initiative en revient à des laïcs, des hommes, partis à quelques-uns, à la fin des années 90, vers Cotignac, ancien lieu de pèlerinage dans le Haut Var. Un paroissien de Chatou et ses amis, trouvant que Cotignac était trop loin de la région parisienne et que le sanctuaire était trop petit, porta son choix sur Vézelay, aux confins de la Bourgogne. Le Prieur de la Communauté des Moines de Jérusalem les accueillit et depuis 2006 c’est vers Vézelay que marchent les pères de famille de la région parisienne.

Qui sont ces participants ? Il faudrait une analyse sociologique précise. Toutefois, d’après les témoignages recueillis, les différentes générations sont assez bien représentées. C’est une population urbaine, qui a fait des études supérieures, appartient majoritairement à un milieu bourgeois et qui est de sensibilité plutôt « classique », sans être traditionaliste. Les effectifs ont crû sensiblement ces dernières années : 850 à Vézelay cette année, d’après les organisateurs, 600 en 2010.

On peut se demander pourquoi l’Église a répondu favorablement à la demande de ces laïcs, alors qu’il est rare qu’elle réserve les pèlerinages à une population aussi ciblée ; son message est d’ordinaire universel et les lieux de culte sont ouverts à tous.

D’abord, il y avait une demande à honorer ; l’identité masculine se cherche aujourd’hui, déstabilisée par l’évolution des mœurs, l’autonomie des femmes… Il faut en prendre acte. Ensuite, les femmes forment souvent la majeure partie des assemblées et il est réconfortant pour les prêtres que des hommes soient présents en nombre. Enfin c’est probablement pour l’Église, qui est une institution à la structure patriarcale, une manière de se conforter dans son organisation, de valoriser la paternité qui lui semble mise à mal dans la modernité occidentale : paternité de Dieu, paternité spirituelle des prêtres, paternité humaine. Il existe là, d’une manière sous-jacente, une théologie et une anthropologie. On aimerait connaître la teneur des conférences ou des homélies prononcées au cours de ces deux jours. Il est difficile de le savoir et d’accéder aux textes.

Un numéro de Paris Notre-Dame (24 mars 2011) évoque le pèlerinage des pères de famille organisé par le diocèse entre le sanctuaire de Saint-Joseph des Carmes et celui de Saint-Joseph Artisan le 19 mars 2011. Les participants étaient 450. On y apprend que le thème de la paternité a été traité. Un encart à la page suivante présente un éclairage théologique du père Alexis Leproux : «  Les livres de Moïse (Pentateuque) constituent un fondement réflexif pour poser la relation familiale et sociale […] Le sacrifice dIsaac révèle la filiation, lhospitalité des trois hommes à Mambré permet de comprendre la dimension de la paternité comme accueil de létranger, et laccueil de la vie par Sarah, la maternité comme la reconnaissance de ce qui se passe en elle. La révélation mosaïque donne ainsi une réponse à la question de la personne humaine, tout en nous renvoyant au dialogue avec la société dans ce quelle vit de bienla place des femmes, les valeurs de légalité » (p. 7)

Serait-ce que seuls les hommes ont à pratiquer la charité à l’égard des étrangers ? Les femmes sont-elles vouées à la pure intériorité ? La maternité est-elle le tout de leur vie ? L’anthropologie biblique s’inscrit dans un cadre fondamentalement patriarcal. Le moins que l’on puisse dire est que présenter la loi mosaïque comme une référence pour notre époque pose question. La fin des propos, qui évoquent l’autonomie nouvelle des femmes comme un bien, semble rassurer à bon compte, sans cohérence avec ce qui précède, et l’ensemble présente un caractère inquiétant, à teneur fortement conservatrice.

Il existe aujourd’hui dans l’Église, et dans l’Église de France en particulier, un désir de restauration, qui s’appuie sur la tradition et qui est nostalgique d’une société d’ordre, à caractère nettement patriarcal. Les pèlerinages des pères de famille s’inscrivent dans cette tendance. Il faut être vigilant, éviter que ce ne devienne un vecteur de la nouvelle évangélisation. Plus positivement, il faut proposer une autre manière d’être en Église – et c’est une composante de la Conférence catholique des Baptisés francophones. Au sein de nos familles il y a aussi quelque chose à faire, s’efforcer de vivre chrétiennement, en élaborant, en inventant peut-être, au jour le jour, des relations plus satisfaisantes, plus égalitaires, sans nostalgie pour un passé révolu.

Sylvie de Chalus

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