Les cinq mères de Moïse

Comité de la Jupe
17 juin 2016

Rien n'interdit d'imaginer que Moïse, un jour où sa famille est réunie, a aussi rappelé à ses deux fils la prodigieuse conjonction à laquelle il doit la vie, tant elle met en évidence la belle attention, la sollicitude et l'amour qu'il a reçus à travers de redoutables périls.

Regardons ces deux enfants qui entourent leur père, intimidés mais bien décidés à ne rien perdre du récit de ses exploits. Moïse installe sur ses genoux le plus jeune, Eliézer, tandis que Gershom s'assoit en tailleur sur la natte qui couvre le sol de la tente. Et Moïse raconte...

- Eliézer, mon fils, ouvre ta petite main et compte tes doigts.

- II y en a cinq, père.

- Sache qu'il m'a fallu l'aide de cinq femmes pour que nous soyons ensemble aujourd'hui, tous en vie. Avant que je naisse, mon peuple vivait en Égypte et devait travailler dur pour le service de Pharaon. Mais les Hébreux étaient si nombreux que le roi avait peur. Alors il a donné un ordre aux sages-femmes, celles qui aident les futures mamans à faire naître leurs bébés : « Tuez les garçons, laissez vivre les filles ! »

Eliezer se serre contre la poitrine de son père. Gershom se hâte d'ajouter :

- Les mamans n'avaient qu'à rien dire aux sages-femmes !

- Bravo Gershom, puisses-tu être aussi rusé qu'elles ! Mais Shiphra et Pua – ce sont leurs noms – ont décidé d'aider quand même les mamans et de laisser vivre les garçons. Elles ont désobéi : pas les filles sans les garçons ! Et elles ont même menti à Pharaon, en lui disant que les mamans se débrouillaient toutes seules.

Gershom sursaute :

- Désobéir, mais c'est le contraire de ce que nous apprend notre grand-père Jéthro !

- Gershom, tu es grand, tu peux comprendre que parfois il faut mentir contre un ordre cruel qui mène à la mort. Ces femmes ont vraiment sauvé la vie de beaucoup d'hommes de notre peuple. D'ailleurs, Pharaon, voyant qu'il n'arriverait pas à les faire obéir, a demandé à tout le monde de jeter les bébés garçons dans le Fleuve.

- Même aux mamans ? Est-ce qu'elles ont désobéi ?

- Devine.

C'est Jéthro qui du fond de la tente intervient :

- Petits, n'aviez-vous pas deviné que votre père avait été jeté au Fleuve, puisque son nom, Moshe, signifie « sauvé des eaux » ?

- Mais toi, tu es toujours vivant...

Les enfants s'agitent. Sans y être invité, Gershom monte sur l'autre genou de Moïse, qui le maintient tendrement de son bras.

- C'est une longue histoire... D'abord, Eliézer, regarde ta main, dis « Pua » et « Shiphra », et ferme le petit doigt.

- Mais elles sont deux ?

- Une seule s'est occupée de chaque enfant, elles comptent pour une. Combien de doigts restent ouverts ?

- Quatre, père.

- Laisse bien ta main ouverte ainsi. Parlons des trois autres femmes. Quand je suis né, ma mère a trouvé que j'étais beau, et elle m'a d'abord caché, ne pouvant se résoudre à me jeter dans le Fleuve.

- Est-ce que je ferme un autre doigt ?

- Patience... Ma mère a confectionné pour moi un petit berceau de roseaux enduit d'une colle qui lui permettait de flotter, avec un couvercle pour protéger ma peau et mes yeux. Puis elle s'est résolue à me déposer dans le grand Fleuve d'Égypte, celui qui apporte la vie aux Égyptiens.

- Mais tu allais mourir !

- Peut-être.

- Ta maman devait être triste ?

- Sans doute, la vie est parfois cruelle ; mais tu oublies que ma mère était très rusée, comme les deux sages-femmes. Elle avait demandé à ma sœur de se poster sur la rive du Fleuve pour voir.

- Moi aussi j'aurais été voir ce qui se passe, dit Gershom.

- Est-ce que je ferme un autre doigt ?

- Écoute plutôt. Voilà que la fille de Pharaon se promène et qu'elle voit un étrange paquet dériver sur le Fleuve. Qu'est-ce que c'est ? Elle envoie sa servante le prendre.

- Ah, mais c'est peut-être pour te tuer ?

- Eliézer, tu es stupide, tu vois bien que Papa est là. Mais Papa, comment la servante a-t-elle fait pour ramener le berceau ?

- Elle a pris un grand bâton fourchu qui s'accroche au montant du berceau.

Gershom, impatient de parler :

- Je sais, il faut tirer très doucement, sinon, patatras, le bébé tombe dans l'eau et meurt.

- Ah ça, mon fils, je vais finir par croire que tu y étais déjà ! En effet, la servante a été habile ; elle a porté la corbeille jusqu'à sa maîtresse.

- Alors je ferme un doigt ?

- Oui, tu fermes l'index, c'est le doigt qui montre ce qu'il faut faire. La servante a été efficace.

- Combien de doigts te reste-t-il ?

- Trois, Père.

- Ensuite la fille de Pharaon a soulevé le couvercle, et elle m'a découvert dedans.

- Tu devais avoir faim !

- Sûrement, et je n'étais plus avec ma maman. J'étais devenu un petit bébé errant, sans parents, sans domicile, ballotté au fil de l'eau... Un sans terre, un émigré...

- Tiens c'est mon prénom ! Gershom, cela veut dire : « Je suis un immigré en terre étrangère ».

- Gershom, mon aimé, tu portes ce prénom parce que ton histoire vient de la mienne.

Fier et troublé, Gershom quitte les genoux de son père et, depuis la natte, il boit ses paroles.

- Mais la fille de Pharaon avait le cœur tendre. Elle s'est dit qu'un bébé vivant c'était plus important qu'un ordre, même s'il venait de son père.

- Alors elle a désobéi ?

- Mais oui !

- Elle a désobéi à Pharaon ? Alors là, c'est grave !

- Bien sûr. Tu vois à quel point cette femme voulait que la vie triomphe sur la mort. Elle m'a sauvé.

- Cela fait deux désobéissantes.

- Désobéissantes aux hommes, mais obéissantes à Dieu qui veut la vie de son peuple.

- Trois, car les sages-femmes sont déjà deux.

- Si tu veux. Alors la fille de Pharaon a reconnu que j'étais un petit des Hébreux, elle m'a consolé.

- Tu as dû arrêter de pleurer. Mais il fallait aussi que tu manges.

- Il y avait sûrement du pain ou des dattes.

- Mais Eliézer, les bébés n'ont pas de dents, ils ne boivent que le lait de leur maman, ou celui d'une autre femme qui a un bébé et peut donner du lait aux deux.

- Une nourrice, tu sais bien, Eliézer, comme Ayala dans notre famille.

- Croyez-vous qu'on trouve une nourrice facilement chez la fille de Pharaon, qui n'est pas encore une maman et vit avec des jeunes filles comme elle ? Comment faire ?

- Ben... il suffit d'aller chercher une nourrice chez les Hébreux, puisqu'ils ont beaucoup d'enfants.

- Bien vu Eliézer ! C'est ce qu'a proposé ma sœur à la fille de Pharaon.

- Ah, elle était encore là, ta sœur ?

- Bien sûr, notre mère lui avait dit de ne pas me perdre des yeux. Alors elle m'a suivi partout.

- Est-ce que je lui donne un doigt ?

- Tu peux lui donner le pouce, car elle a été aussi utile qu'un pouce. Combien de doigts te reste-t-il ?

- Les deux du milieu.

- Maintenant, devinez qui ma sœur a été chercher ?

D'une seule voix, les deux enfants :

- « Maman » !

- Oui... mais ma maman à moi, votre grand-mère.

- Ta maman n'a pas eu peur de venir chez la fille de Pharaon ?

- Elle était trop contente de me savoir en vie.

- Je suis sûr qu'elle se doutait que la fille de Pharaon était son amie, puisque toutes les deux voulaient que tu vives.

Sans bruit, Cippora s'approche et s'assoit. Un sourire dans les yeux, Moïse poursuivit :

- Ma maman ne devait surtout pas dire qu'elle était ma maman.

- Mais pourquoi ?

Un silence envahit la tente. Moïse semblait même presqu'embarrassé.

- Je vais essayer de vous expliquer, dit enfin Jethro en caressant sa barbe grise. Si votre grand-mère avait dit la vérité, la fille de Pharaon n'aurait plus eu rien à faire alors que c'est elle qui venait de sauver l'enfant. Il était bien préférable qu'elle soit honorée comme une mère adoptive, pour qu'elle prenne soin de l'enfant, à sa manière.

- Grâce à ce petit secret bien gardé, la fille de Pharaon a trouvé elle-même la bonne solution. Elle a demandé à ma mère de devenir nourrice du bébé abandonné. Et elle a même payé pour cela.

Cippora sursaute :

Ta mère a été payée pour nourrir son propre enfant, comme une étrangère !

Moïse fixe son épouse :

- Oui, comme une étrangère... Je vois beaucoup d'humilité dans ce renoncement... Nos enfants ne nous appartiennent pas. Ils sont à Dieu. Nous devons seulement en prendre soin jusqu'à leur âge adulte, sans gloriole ni désir de posséder.

- C'est quand l'âge adulte ?

- À douze ans. Tu as le temps.

- Moi je suis pressé.

- Oh, cela vient si vite ! murmure Cippora.

- Mais toi, Papa, tu as été encore plus pressé !

- Je n'ai pas choisi, ni ma mère non plus. Heureusement, pour que je vive, elle accepté d'être une sorte de mère de l'ombre. Elle était trop contente de me retrouver, de me cajoler, de me donner son lait, de jouir de me voir grandir. Mais sa joie allait être courte : dès que j'ai été capable de manger de la nourriture solide, elle m'a rendu à la fille de Pharaon, qui m'a élevé comme son fils.

- Alors tu as eu deux mamans ?

- Si tu veux. Et j'ai grandi en apprenant la langue et les mœurs des Égyptiens. J'ai été un enfant choyé. Toutes ces femmes ont pris soin de moi, elles ont été la main de Dieu sur moi.

- Toi, mon Moïse, tu as beaucoup donné, mais tu as aussi beaucoup reçu. Je souhaite qu'il en soit ainsi pour chacun de nous, observe Cippora, attendrie.

- Et moi, qu'est-ce que je fais avec mes deux doigts ?

- Devinez !

Eliézer se dépêche, avant que son frère ne lui prenne la parole.

- Le plus grand doigt va à ta maman, parce que c'est ta vraie maman. Et la fille de Pharaon qui a désobéi, et t'a sauvé la vie, a droit à l'autre doigt.

- Bravo Eliézer, à chaque fois que tu ouvriras ta main, tu sauras que, même si tu ne t'en souviens pas, tu as été sauvé cinq fois – et même bien davantage – par tous ceux qui ont pris soin de toi.

Eliézer, tout sourire, s'exerce à ouvrir et fermer sa main et conclut :

- Cela fait toute une main qui désobéit !

- Et même bien davantage, car il y a eu d'autres Hébreux qui surent obéir à Dieu, malgré des ordres méchants. Mes enfants essayez de faire en sorte que vos deux mains obéissent à Dieu, pour la vie et non pour la mort. Voilà ce que ces femmes courageuses et rusées nous apprennent.

Anne Soupa – L’Osservatore Romano – 1er juin 2016

http://www.osservatoreromano.va/fr/news/les-cinq-meres

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