L'enfant violée et l'archevêque de Recife, par Christine Pedotti

Comité de la Jupe

Cet article a été écrit pour le "Contrejournal" de Libération sur la sollicitation du journal.

On dirait un cas d’école rédigé par un moraliste fou ; une pauvre gosse de 9 ans, un beau-père violeur, une grossesse gémellaire de 15 semaines.

Question de cours : l’avortement est-il autorisé (en idiome catholique on dit licite).

L’archevêque de Recife n’a pas chipoté. C’est niet, excommunication immédiate ; dura lex, sed lex (la loi est dure, mais c’est la loi).

Cette histoire de loi m’en rappelle une autre : On jette une femme surprise en flagrant délit d’adultère aux pieds de Jésus. « Selon notre loi, elle doit mourir ! » disent les hommes religieux de l’époque. « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre », répond Jésus. Et tous s’en vont en commençant par les plus âgés. Heureusement que l’archevêque de Recife n’était pas là, sinon : blang ! On imagine le pavé que la femme aurait pris sur la tête.

On pourrait se consoler en se disant que l’archevêque de Recife est un cas isolé, une sorte de fou de Dieu extrémiste. Mais pas du tout, à Rome, le très sérieux cardinal Re, proche du pape, apporte sans nuance son soutien à son confrère brésilien. Blang, deuxième pavé sur la tête de la petite fille et de sa mère.

La condamnation tombe sur l’enfant violée et ignore le beau-père criminel. Il paraît qu’il est contre l’avortement – bel exemple de sens moral !

Comment une telle dureté de cœur est-elle possible ? On me souffle que si l’archevêque eut été femme… Non, je fais crédit à la plupart des hommes d’être capables de cette humanité, de cette compassion, dont l’archevêque et son confrère romain semblent si fort dépourvus.

La petite fille risque sa vie ? Qu’importe ! Ces hommes-là sont prêts à ordonner un sacrifice humain pour soutenir leur loi. Ils osent prétendre que la vie non advenue d’un fœtus humain (même de deux) vaut plus que la vie, la tragique et terrible vie de cette petite fille. Les fœtus sont des vies innocentes argumentent les Tartuffes. Comme si la vie de la fillette ne l’était pas ! La vie de la petite fille est une vie humaine, tragiquement. Elle a vu le mal, elle en est la victime. Où est Dieu dans tout ça ?

Où est Dieu ? demandait un déporté devant l’enfant pendu par les bourreaux nazis. Il est là, répondait un croyant (juif) en montrant l’enfant.

Oui, si Dieu est quelque part, il est avec cette pauvre gosse, il est de son côté.

Doit-on en conclure que je suis pour l’avortement ? Soyons sérieux, on n’est pas pour l’avortement, pas plus qu’on est pour la guerre. Mais parfois, il faut faire la guerre. Ce n’est jamais de gaîté de cœur. C’est toujours parce que tout ce qu’on aurait dû faire pour l’éviter ne l’a pas été ou a raté, et des responsabilités sont engagées, personnelles et collectives. Pour l’avortement, nulle ne s’y résout de gaîté de cœur. Mais tout ce qui aurait dû être fait pour que cela soit évité ne l’a pas été, ou a raté. Et sans doute y a-t-il des responsabilités en jeu, de femmes… et d’hommes.

Ensuite, de la même façon qu’il y a des « lois de la guerre », il y a, différentes suivant les pays, des lois pour accompagner les détresses individuelles et le malheur social.

Aux hommes de religion si sûrs de leur bon droit divin, je rappelle cette autre histoire de l’Évangile : Entre Jérusalem et Jéricho, des bandits tabassent un voyageur et le laissent pour mort. Passent un prêtre, puis un religieux, et tous deux se détournent par crainte de l’impureté. Passe un étranger, un mécréant, un Samaritain. Il s’arrête, soigne le blessé, le dépose à l’auberge, paie pour les soins à venir ; promet qu’il reviendra prendre des nouvelles. Qui s’est montré le prochain de l’homme blessé demande Jésus ? Qui lui a fait miséricorde ? À l’époque, les hommes religieux qui ont entendu cette histoire ne l’ont pas aimée. Pas sûr que certains hommes religieux d’aujourd’hui l’aiment davantage !

Christine Pedotti, femme, catholique, membre fondatrice du Comité de la jupe

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