Le grand méchant genre

Comité de la Jupe

Voici deux fois que j’entends parler à la messe, dans une homélie, puis une prière universelle, d’une certaine « théorie du genre » promue ces derniers temps dans notre pays. Je ne vais pas vous cacher que les deux fois, j’ai sursauté, sans doute fort peu discrètement, et beaucoup râlé in petto. L’expression avait également été utilisée, ai-je appris, dans certaines réponses au questionnaire qui a précédé le synode sur la famille ; ce jour-là aussi, j’avais râlé. Ayant fini de râler dans le vide, j’ai songé à écrire ce texte pour vous demander, amis catholiques, de cesser d’utiliser cette expression qui, ne m’en veuillez pas, ne veut strictement rien dire.

Il n’existe pas de « théorie du genre » ; il n’existe même pas d’« idéologie du genre », syntagme qui tend à remplacer le premier dans la rhétorique « anti-genre » volontiers brandie par certains. Il existe un concept scientifique, le « genre » (gender en anglais). Le genre n’est pas une élucubration de militants visant à détruire la différence sexuelle interne à l’humanité, comme certains semblent le croire. Le terme « genre » est né dans le champ des sciences humaines et sociales – sociologie, histoire, philosophie – où il est usité depuis quelques décennies pour désigner ce qu’on appelle également le « sexe social », à savoir l’ensemble des comportements caractéristiques d’un sexe (homme, femme) qui ne sont pas strictement biologiques. Plus exactement, le genre a été défini pour penser les différences non-biologiques entre l’homme et la femme. 

Ne vous méprenez pas : oui, le concept de genre a été pensé dans un contexte militant, féministe en l’occurrence, puis « LGBT » (lesbiennes, gays, bisexuels et trans). Il permettait (et permet encore) de réfléchir sur les rapports sociaux entre hommes et femmes d’abord, entre majorité hétérosexuelle et minorité LGBT ensuite. Ceci n’obère pas en soi sa validité scientifique. Les historiens qui font de l’histoire des femmes travaillent sur le genre : ils tentent de connaître quels sont les rôles qu’une société, à un moment donné, attribue aux femmes. Les sociologues qui travaillent sur les tâches ménagères ou la féminisation d’un corps de métier travaillent sur le genre. Le « masculin » est aujourd’hui l’objet de nombreuses études, car il est tout aussi construit que le « féminin ». Les scientifiques (oui, lorsqu’on est historien, sociologue, philosophe, on est scientifique) qui travaillent sur le genre ne nient pas l’existence de deux sexes au sein de l’humanité (je laisse de côté la question pourtant douloureuse des intersexués) ; ils mettent en cause, en revanche, l’idée que de l’existence de deux sexes découlent nécessairement et « naturellement » des différences de comportement qui relèveraient d’une « nature féminine » ou d’une « nature masculine ». Certains craignent que l’approche du genre dans le cadre scolaire (qui n’est pas nouvelle, par ailleurs) ne déstabilise leurs enfants. Que craignez-vous ? Que votre petit garçon accepte de jouer à la poupée avec ses copines ? Que votre petite fille ose dire à ses copains qu’elle voudrait bien jouer au foot avec eux ? Que Jules qui adore le rose vienne sans peur à l’école avec son T-shirt rose fuchsia parce que ses copains ne se moqueront plus de lui ? Que Juliette qui est fascinée par les voitures ose demander son orientation en mécanique plutôt qu’en secrétariat ?

Le genre est un concept utile et potentiellement libérateur. Oui, nous avons tous des comportements normés par le corps social dans lequel nous vivons. Certain-e-s d’entre nous vivent très bien dans ces normes ; rassurez-vous, il n’est nullement question d’empêcher Albert de jouer au rugby et Charlotte d’apprendre le point de croix ; de contraindre Robert à changer les couches et Caroline à changer les pneus ; de remplacer une contrainte par une autre. Simplement de permettre à tous ceux qui sont un peu, voire beaucoup, hors normes, d’exister. Comme le dit Judith Butler, dont la pensée est si souvent maltraitée ces derniers temps, de rendre « vivables » des vies que la norme socio-culturelle rend « invivables ». Nous avons tous des exemples vécus, par nous ou par nos proches, du « genre » auquel nous sommes assigné-e-s et des difficultés, plus ou moins lourdes – non, ce n’est pas toujours dramatique, mais ce peut l’être –, qu’il y a à ne pas y correspondre. Penser que ces normes ne sont pas des absolus intemporels et naturels aide à accepter autrui tel qu’il est, et non tel que nous pensons qu’il devrait être.

Le genre n’est pas une théorie ; il est un fait social, conceptualisé sous ce terme. Il ne concerne ni l’identité sexuelle (on peut être de sexe féminin et de genre masculin), ni l’orientation sexuelle (on peut être de sexe féminin, de genre masculin et hétérosexuelle –toute autre combinaison est possible). Lutter contre les stéréotypes de genre ne revient pas à faire la « promotion de l’homosexualité » ; cela aide, par contre, à lutter contre l’homophobie, en évitant qu’un garçon de genre féminin ne se fasse traiter de « tapette », quelle que soit son orientation sexuelle réelle ; ou qu’une lesbienne ne se fasse traiter d’« hommasse », quel que soit son genre. Cela permet de comprendre que « Papa porte une robe », pour reprendre le titre d’un album volontiers vilipendé, fût-ce sans avoir été lu, n’est pas synonyme de « Papa est transsexuel » ou « Papa est homosexuel » (et ce, quoi qu’on pense par ailleurs de l’homosexualité, qui n’est pas le sujet de ce texte). Cela permet d’apprendre à Robert et Caroline que savoir changer les couches et les pneus ne ruine pas leur état d’homme et de femme ; à Robert qu’il n’a pas à croire Caroline plus vouée que lui aux tâches ménagères, et à Caroline que Robert a le droit de détester les voitures (mais que ce n’est pas grave non plus si l’une aime les premières et l’autre les secondes, du moment que chacun s’y retrouve « librement et sans contrainte », comme on dit dans d’autres circonstances).

Le sexe biologique existe (avec beaucoup plus de complexité qu’on ne le présente, mais posons qu’il existe) ; le genre aussi. Il n’existe pas de « théorie du genre » ; parmi les courants philosophiques utilisant le concept de genre, certains développent à partir de ce fait des conceptions philosophiques sur l’être que l’on peut discuter, dont on peut débattre, dont on doit débattre, et sur lesquelles, là encore, je ne me prononcerai pas. Mais il me semble que la messe paroissiale n’est pas le lieu de ces débats intellectuels ; il me semble qu’évoquer une fantasmagorique « théorie du genre » n’apporte rien au débat, et vient décrédibiliser tout un champ des sciences sociales dont l’utilité n’est pourtant plus à prouver (ne devrait plus être à prouver ?). Amis catholiques, n’ayez pas peur du « grand méchant genre » : il vous aidera juste à mieux comprendre les rapports sociaux dont nous sommes tous acteurs et à relativiser bon nombre de jugements qui, parfois sous couvert de charité et de « correction fraternelle », peuvent être proprement destructeurs. 

 

Véronique Beaulande 

 
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Commentaires

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Michel Elias
Chère Véronique, merci pour votre excellent texte. Malheureusement je ne suis pas d'accord sur un point: il existe bel et bien une théorie et une idéologie du genre, c'est celle véhiculée officiellement par l'eglise catholique romaine. Selon cette théorie, les hommes et les femmes serient compémentaires, ayant chacun un rôle déini naturellement (comme les animaux) et qu'on ne peut pas changer. Cette "complémentarité" signifie dans les faits que les femmes ne peuvent pas faire tout ce que font les hommes (et inversément évidemment). Concrètement, les femmes ne peuvent pas être prêtres, leur vocation c'est le "care", etc... Tout cela est très idéologiquement lourd. Les femmes sont naturellement dévolues aux tâches qui demandent de l'abnégation, du silence, de l'humilité et qui sont évidemment moins payée.  

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Véronique
Bonjour Michel, merci de votre commentaire. Il me semble cependant qu'en assimilant théorie du genre et discours de l'Eglise, même si je comprends bien votre logique, on risque de participer à la décrédibilisation du terme même de genre. J'ai simplifié en disant que "théorie du genre" ne voulait rien dire ; c'est un des sujets de la thèse de linguistique d'Anne-Charlotte Husson : le syntagme a un sens dans la rhétorique de ceux qui s'y opposent (enfin, s'opposent au phantasme qu'ils désignent ainsi). Mais dans cette rhétorique, le genre ne peut pas exister : la "théorie du genre", fondée sur l'idée d'un "sexe social" (en sciences sociales, genre et sexe social sont synonymes, mais le terme de "genre" s'est imposé parce que facilitant la compréhension du concept lui-même), est au mieux une grave erreur, au pire un mensonge volontaire, les sexes et leur complémentarité naturelle des comportements étant la réalité que cette "théorie du genre" veut détruire (pour promouvoir in fine l'homosexualité). Il y a une idéologie derrière cette rhétorique, oui, mais la qualifier de théorie du genre risque d'empêcher l'usage serein du terme même de genre. Le syntagme peut être analysé sur le plan linguistique, comme son usage peut l'être sur un plan sociologique, mais je pense que l'expression doit être bannie dès qu'on est en dehors de ce champ scientifique très spécifique.  Je ne suis pas certaine d'être très claire dans ma réponse. En résumé, je suis d'accord avec vous sauf sur l'usage du terme "théorie du genre" pour désigner cette idéologie qui semble dominante dans les milieux catholiques aujourd'hui : "théorie du sexe" serait plus juste, pour le coup.

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Jean-Pierre
Séparer, par cartésianisme, inné et acquis est sans doute une étape nécessaire. Cependant, le constat semble fait aujourd'hui que les connaissances sur l'inné -génétique, neurologie, hormobal y compris au niveau foetal et après- rejoignent, et réciproquement, celles sur le genre. Ainsi les interactions existent certainement et sont loin d'être accessoires et encore moins à la marge. Il se peut, que, comme souvent, le philosophe et le théologien, doivent s'accomoder des sciences puisque le passé leur  a appris combien les nier est ridicule. Cela gène forcément toutes les religions contraintes à réviser leurs croyances sur le bien et le mal, ... donc à perdre, une fois de plus, une parcelle de pouvoir qui, en l'occurrence est un "gros morceau".

Auteur du commentaire: 
Jean-Pierre
L'idée de "théorie du genre" a été soutenue par l'institution gênée aux entournures sur les questions du sexe. L'institution s'est alignée sur la théorie du "tout inné" contre celle du "tout acquis". L'institution  répugne à reconnaître qu'il y a mélange d'inné et d'acquis. Malgré le rôle important irremplaçable de la pédagogie familliale et sociale, "nos enfants ne sont pas nos enfants, ..." (Khalil Gibran, le prophète 1923: http://www.poesie.net/gibran1.htm).

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