Le genre grammatical : un débat franco-français ?

Jacques JOSEPH
25 novembre 2017

Je ne suis ni linguiste, ni écrivain, ni journaliste, ni ethnologue, je n'enseigne ni le français ni la grammaire et j'avoue à ma grande honte que je ne m'étais jamais posé la question de savoir si l'affectation du genre dans le langage pouvait présenter ou non un caractère sexiste et discriminant.

Pour moi, élevé à l'ancienne dans le respect des règles de grammaire et l'art de la belle phrase, ayant fait mes premières armes linguistiques dans les écoles de la République nouvellement réinstallées dans le paysage scolaire alsacien de l'immédiate après-guerre (39-45), donc dans une région qui venait d'être ballottée en moins d'un siècle entre deux langues aussi antinomiques que l'allemand et le français, entouré d'enfants imbibés, souvent malgré eux, de culture germanique, la question du genre dans le langage ne se posait guère. Pourtant elle était omniprésente.

Dans les familles alsaciennes des années 50, il n'était pas rare que les grands-parents, quand ils vivaient encore, ne parlassent que l'allemand ou le dialecte. Les plus jeunes passaient directement d'une langue à l'autre dans la conversation courante, ce qui produisait un sabir parfois pittoresque. D'ailleurs le sermon de la grand-messe de 10 heures était dans la plupart des paroisses fait dans la langue de Goethe. Mais le français et ses règles avaient repris leurs droits dans les écoles et elles devaient s'imposer à tous : on ne dirait plus "le lune" et "la soleil" mais "la lune" et "le soleil" (en allemand respectivement "der (m.) Mond" et "die (f.) Sonne"), il fallait extirper des têtes blondes perturbées par 5 ans d'annexion au Reich éternel les habitudes et les concepts imposés à marche forcée à une population souvent rétive par les maîtres venus de l'autre côté du Rhin. Il fallait remplacer une norme par une autre. L'inversion des genres dans la gymnastique intellectuelle que mes jeunes condisciples étaient obligés de faire pour passer de l'allemand au français était courante et suscitait alors en cas d'erreur, dans cette période du linguistiquement correct, l’ire de l'instituteur et toujours le rire de camarades élevés eux dans la langue de Molière. À l'époque que je vous décris, je n'aurais jamais pu imaginer que le genre des mots pourrait devenir un objet de controverses et serait perçu comme le marqueur d'une vision du monde, jusqu’à en agiter le monde politique. Le débat actuel me laisse un peu perplexe et demande quand même réflexion.

Les arguments avancés par les uns et les autres seraient comiques s'ils n'étaient pas le révélateur d'un mal plus profond qui traverse la société française en ce début de XXIe siècle. L’argument avancé par certains membres de l'Académie française (féminin) "On est en train de tuer la langue" me semble un peu court et pas très digne de personnes membre d'une institution dont l'un des rôles est de réfléchir sereinement afin d'éclairer le débat et éventuellement d'accompagner les changements. La langue évolue sous l'effet des usages et des habitudes. Le Québec en la matière fait des efforts persistants pour imposer l'usage du français avec un certain succès, mais là il ne s'agit pas toujours de genre mais plutôt de survie dans un monde anglophone.

L'argument avancé par "un féminisme militant" n'est pas à évacuer sans débat : "la construction d'un langage genré au fil des temps est-il l'image d'une organisation hiérarchisée où le masculin l'emporte sur le féminin ou bien à l'inverse le langage influence-t-il les comportements ? " L'histoire récente nous apprend que l'utilisation des mots n'est pas sans conséquences s'ils s'infiltrent dans le langage ; Victor Klemperer par exemple a montré dans un livre magnifique Mes soldats de papier (2 tomes, Editions du Seuil, 2000) comment un langage orienté et manipulé s’était insinué dans la société allemande des années 1930 au point de la pervertir. « Le juif", "l'arabe", "les filles" nous montrent qu'il y a bien là une question. Et l'on peut donc se poser légitimement celle de savoir de quoi le choix du genre (par habitude, usage etc.) dans notre langue est le révélateur et ce que cela induit dans les rapports entre les hommes et les femmes. Faire une place à l'expérimentation avec des jeunes cerveaux peut certainement aider la société à y voir un peu plus clair.

Notre amie Monique Hébrard, nous le rappelle avec humour en nous invitant à découvrir sans provocation quelques règles de la langue, toujours discutables bien sûr !

Pour finir, je citerai ces propos de Berthold Brecht : « N’acceptez pas comme telle la coutume reçue, cherchez en la nécessité… Ne dites jamais c’est naturel afin que rien ne passe pour immuable. »

Jacques JOSEPH

Share

Ajouter un commentaire