Le draveur de la Gatineau

Anne Soupa

Depuis hier, Monseigneur Paul-André Durocher a inscrit son nom dans le cœur des femmes et des hommes catholiques qui attendent que « ça bouge vraiment » au sujet de la place des femmes dans l’Église. 

Monseigneur  Durocher est archevêque de la ville de Gatineau (Québec), où coule une jolie rivière du même nom, tumultueuse en sa source, sage une fois arrivée dans les plaines de l’Ontario. Il est en outre président de la Conférence des évêques catholiques du Canada. Âgé de 61 ans, c’est un francophone de l’Ontario, même s’il est actuellement archevêque d’une ville du Québec, située juste en face de la capitale fédérale, Ottawa. De l’autre côté de la rivière, le monde est anglophone et anglican. Monseigneur Durocher sait donc ce que c’est que d’être minoritaire, par sa langue et par sa religion. Il a sans doute aussi entendu, la semaine passée, quelques commentaires acides de femmes et d’hommes catholiques au sujet de la nomination de Mary Irwin Gibson, la nouvelle évêque anglicane de Montréal, première femme à porter cette responsabilité : « Et nous, catholiques, toujours les derniers ? »

Monseigneur Durocher a donc fait hier une communication concernant l’accès des femmes au diaconat permanent. Il souhaite que les participants au Synode sur la famille étudient la possibilité d’ouvrir le diaconat aux femmes. 

Prudent, il a pris bien soin de distinguer le diaconat de la prêtrise, arguant que les évangiles et la tradition des premiers siècles du christianisme font état de diaconesses (Phoebée, en Romains 16, 1-2) en précisant que ces dernières n’en sont pas pour autant devenues prêtres. Il installe son propos dans le cadre redéfini par le pape Benoît XVI qui, en octobre 2009, dans le motu proprio Omnium in mentem, avait dissocié le diaconat du presbytérat et de l’épiscopat. Ouvrir le diaconat aux femmes leur permettrait de prêcher et de célébrer des baptêmes, des mariages et des funérailles. Restent exclus du champ eucharistie et sacrement de la pénitence. Dommage, mais sans doute pense-t-il que mieux vaut tenir que courir.

Prudent encore, Monseigneur Durocher a pris soin de consacrer une part importante des 3 minutes qui lui étaient accordées à la question – souvent abordée par l’Église – des violences subies par les femmes au cours de leur vie conjugale. Selon l’OMS, elles touchent 30% des femmes dans le monde. Prenant appui sur l’exhortation apostolique Familiaris consortio (1981) de Jean-Paul II, qui dénonçait cette situation, Monseigneur Durocher a constaté que depuis trente ans, les chiffres étaient toujours aussi accablants.

Mais son allocution ne s’arrête pas là : « En tant que synode», ajoute-t-il, nous devrions statuer avec clarté que nous ne saurions cautionner l’idée voulant que la femme puisse être dominée par l’homme, ni assujettie à sa violence, encore moins en ayant recours au texte biblique », notamment à travers une interprétation erronée du texte de saint Paul demandant aux femmes d’être soumises à leurs époux.

Poussant le fer jusqu’au bout, il a enfin demandé qu’on n’hésite pas à faire appel aux femmes dans des « postes de responsabilité » où elles disposent d’un « pouvoir décisionnel », que ce soit à la Curie, dans les chancelleries diocésaines ou au sein d’initiatives ecclésiales à grand déploiement. (Source : Catholic News Service) 

En somme, Monseigneur Durocher a tiré du sac un bon paquet de sujets en souffrance : responsabilité ministérielle, action contre les violences, accès à la gouvernance, reconsidération de la considération seconde de la femme (je rappelle que Jean-Paul II, puis Benoît XVI ont gratifié la femme d’une « vocation » particulière, la maternité, alors que les hommes n’en n’ont pas besoin, ce qui est une manière indirecte de dénier aux femmes le statut plénier d’êtres humains, puisqu’elles sont destinées à un « usage » précis). Reste la prêtrise, qu’il lui est stratégiquement impossible d’aborder. 

Monseigneur Durocher, homme de son temps, ouvert sur la différence, est sans doute aussi le dernier « draveur » de la Gatineau, cette activité ancestrale des hommes des bois, maintenant presque disparue. Agiles et intrépides, les draveurs acheminaient par voie d’eau les troncs d’arbres depuis les forêts glacées du nord du Canada jusqu’au sud, aux États Unis. 

Parfois les troncs franchissaient les récifs, parfois ils se perdaient sur les rives, et il fallait aller les remettre dans le flot. « Sautons chutes et rapides, nageons adroitement, courons sur la lisère qui suit le grand courant », dit la chanson (Les draveurs de la Gatineau)… 

Depuis hier soir, dans la barque de Pierre, il y a aussi Monseigneur Durocher. Pour l’heure, il a lancé les troncs au meilleur endroit possible, le grand lit du Synode. Reste à les maintenir dans le plein lit de la rivière pour qu’ils arrivent jusqu’au sud, loin des embuscades assassines de certains prélats… 

Anne Soupa

Cf : synode-famille.blogs.la-croix.com/le-dernier-draveur-de-la-gatineau/2015/10/07/

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