L'autorité du moindre mal vient du Christ, par Elisabeth Dufourcq

Comité de la Jupe

11196Le Saint Père est venu en Afrique, pour "dénoncer les forces extérieures qui exploitent les faiblesses du cœur humain, attisent les guerres pour vendre des armes, soutiennent ceux qui sont au pouvoir au mépris des droits de l'homme et des principes démocratiques"(Document de 60 pages distribué aux évêques à la suite de la messe célébrée le 19 mars dans le stade de Yaoundé.).

Qui, mieux que le chef spirituel d'une religion qui dispute à l'Islam le titre de plus grande religion du monde, est aujourd'hui assez indépendant pour dire ces choses-là ? Personne. La place du pape dans le monde est irremplaçable. Le nier serait faire une politique du pire. Du reste, lorsque le Saint Père constate, avec d'autres, que "le préservatif ne résout pas le problème du Sida", il joue son rôle de guide paternel, soucieux de conjurer le fléau dans toutes ses dimensions.

On est d'autant plus blessé de voir son autorité tournée en dérision. Une fois de plus, le mal est fait. En un éclair, Benoît XVI a dévoilé au monde stupéfait l'ignorance du cercle qui l'informe. Non, Très Saint Père, l'usage responsable du préservatif  n'"aggrave" pas le SIDA ! Le XXe siècle nous a trop appris qu'à partir de généralisations biaisées, une logique implacable peut conduire à des catastrophes.

Au delà de toute polémique,  l'explication désarmée que certaines personnes autorisées furent contraintes de donner a posteriori dénote aussi une méconnaissance pathétique des méthodes qui  permettent de faire reculer les épidémies.

En termes de prévention ou de traitement à l'échelle de populations touchées par des maladies transmissibles, en effet, la plupart des progrès accomplis depuis près d'un siècle, l'ont été grâce à des comparaisons très précises de fréquences et de gravité des risques, en d'autres termes, grâce au calcul des probabilités, sans lequel aucun traitement ni aucun médicament n'est aujourd'hui validé.

Réfléchissons un instant à l'explication donnée :

-         La probabilité qu'un homme soit infecté et transmette son infection à une femme par un préservatif emprunté à un ami existerait-elle si cet homme avait normalement accès à des préservatifs ?

-         A l'échelle de l'Afrique, le risque d'infection par un préservatif vieux ou sale est-il un cas plus fréquent que les millions de transmissions infligées, faute de préservatifs, par des rapports sexuels non protégés?

Soyons sérieux : les dissertations sur la loi naturelle selon Aristote et saint Thomas, risquent de prendre des accents prométhéens lorsqu'elles placent le concept au-dessus de la vie. Quand le mal est mortel, toute femme le sait, il faut choisir le moindre pour le conjurer.

Le nier est dangereux.

Que faire ? C'est un devoir des laïcs, d'oser dire, au moins qu'une réflexion sur la loi naturelle ne peut être préparée sans danger par un cénacle d'hommes qui s'appuient sur des textes antiques et médiévaux et ont, de surcroît,  prononcé le vœu de renoncer à toute vie sexuelle. Ce vœu est respectable et respecté en termes de noces mystiques, mais il est lourd de conséquences, en termes d'expérience de la vie. Que des hommes comblent le manque qu'ils ont choisi ou que la logique de l'institution leur impose, en légiférant entre eux sur la vie des couples, c'est, non seulement imiter ceux qui n'ont que "mépris pour les principes démocratiques", mais s'exposer à la risée.

Dans la vie de tous les jours et de toutes les nuits, en effet, ce sont les cas imprévus et parfois limites qui révèlent, à l'évidence, les limites de la Loi, même si cette loi indique l'absolu.

Le Christ n'a jamais nié ce paradoxe. Il n'abroge pas un iota de la Loi, mais Il guérit un jour de sabbat et ne condamne pas la femme adultère. Il se laisse toucher par une femme intouchable et l'envoie, guérie, en mission : "Va, ta foi t'a sauvée" Non pas "Je te sauve", mais, avec un infini respect de l'Esprit présent en elle : "Ta foi t'a sauvée".

Il faut imiter le Christ lorsqu'il soigne. Vous qui informez le Saint Père, n'aggravez le malaise de ceux qui quittent l'Eglise à bas bruit !

Elisabeth Dufourcq

Ancien ingénieur de recherches dans l'unité INSERM

Maladies tropicales et Sida de la Pitié Salpétrière ( 1984-1995)

Ancien membre du comité national d'Ethique

Auteur de l'Histoire des Chrétiennes ( Bayard réédition 2009)

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Commentaires

On croirait que le pape a dit « faites l’amour avec qui vous voulez, comme vous voulez, du moment que c’est sans préservatif, qui est le péché suprême ». Il a d’abord parlé avec amour des malades, soulignant la compassion nécessaire, l‘action des organismes catholiques, et il en a d’ailleurs rencontré des responsables pendant son séjour. Il a même réclamé en Afrique la gratuité des soins pour cette maladie. L’Eglise est très présente dans la lutte contre le sida. Il a ensuite rappelé quel était l’enseignement de l’Eglise. Tout le monde n’est pas obligé d’être d’accord, mais c’est la doctrine de l’Eglise. L’Eglise condamne le vagabondage sexuel et pense qu’un accent exclusif sur le préservatif favorise ce vagabondage, sans apporter une sécurité absolue. La sécurité absolue et la conception de l’Eglise de la sexualité passent par la monogamie, la fidélité, et sinon l’abstinence en dehors du mariage. C’est exigeant. Mais que voulez-vous qu’un pape dise d’autre ? Tout le monde n’approche pas cet idéal. Tout le monde ne partage pas la morale catholique. C’est un fait. Et si l’on n‘y est pas fidèle, mieux vaut en outre ne pas risquer ou donner la mort. Mais le discours qui consiste à dire, avec le préservatif tout est permis, est également faux, médicalement faux, car rien n’est sur à 100%, et moralement faux. Tout ceci est compliqué, nuancé, délicat à expliquer. Cela ne se résume pas en 30 secondes à la télévision. La conférence donnée par le pape dans l’avion comportait de très nombreuses questions, y compris sur la crise économique et les réponses de la prochaine encyclique sociale. On a préféré retenir la seule question du sida et dans cette question la phrase sur le préservatif, écartant tout le reste. Le Pape n’avait pourtant fait que dire que la distribution systématique de préservatifs ne permet pas de dépasser le problème du sida, mais peut l’aggraver, en donnant le sentiment que tout est possible, tout est permis. La pensée de l’Eglise en général et de Benoit XVI en particulier est nuancée, complexe, riche. Elle ne se résume pas en deux ou trois slogans, reprenant des bouts de phrases sorties de leur contexte. Certes, personne n’est obligé d’être catholique ou d’avoir la foi et de partager les idées de l’Eglise. Mais tout le monde a un devoir d’honnêteté. Transformer le pape en bouc émissaire universel est une malhonnêteté. Prétendre l’opposer à Jean-Paul II est un mensonge. Quant aux catholiques, au lieu de crier avec les loups, ils feraient mieux de serrer les rangs et d’aider à faire connaitre l’extraordinaire richesse de ce grand pape. cet article peut être lu dans son intégralité ici : http://benoit-et-moi.fr:80/2009-I/0455009a4e0a77304/0455009bd40702a2d.html

Il est normal que le monde ne comprenne pas la logique d’un saint. Dans la logique d’un saint, le préservatif est un mensonge, un écran entre la vérité et la vérité, un instrument pour ne pas assumer ses actes. Il est dommage qu’un pasteur en charge de millions d’âmes ne comprenne pas la logique d’un homme vivant dans le monde. Dans la logique d’un homme vivant dans le monde, d’un homme ordinaire, le préservatif est un rempart contre le défaut de compassion, un instrument pour assumer ses actes en refusant qu’ils risquent de donner la mort. Dans la logique d’un homme ordinaire, il est humainement urgent d’éviter la mort de millions d’enfants, de femmes et d’hommes. Car l’abstinence sexuelle n’est pas dans la logique de la vie d’un homme ordinaire. L’homme ordinaire ne vit pas dans un cadre protecteur et doré, l’homme ordinaire ne vit pas que de prière et d’étude, l’homme ordinaire vit au cœur du chaos du rude monde, il doit gagner sa vie, préparer chaque jour les repas pour ses enfants, supporter les tensions générées par la promiscuité en famille et au travail, supporter l’insécurité permanente, les guerres de toute sorte, conflits armés ou sociaux ou intimes, supporter bien souvent de vivre dans un tunnel dont il ne voit pas le bout. L’homme ordinaire sait bien qu’il lui faut accueillir, s’il ne veut risquer son âme, risquer de plonger dans la déréliction complète ou la fermeture aux autres, accueillir les moments de joie que lui offre pourtant la vie. Repas partagés en famille, entre amis, entre collègues… Tendresse, jeux et rires avec les enfants… Et bien sûr joies sexuelles : qu’elles soient simples instants d’exultation de la chair ou partage de l’amour, elles sont tout de même une consolation, un temps de rencontre importante, même si elle est sommaire. La vie de l’homme dans le monde fait qu’il est souvent amené à connaître plus d’un partenaire au cours de sa vie (que celui qui n'en a jamais connu ou désiré qu'un seul lui jette la pierre) ; que cela lui soit l’occasion de transmettre la mort rajoute beaucoup de malheur à son malheur. L’homme qui vit dans le tunnel a sa sainteté, aussi, car il est dur de vivre ainsi. Il aime le pasteur qui a su accomplir la très difficile tâche de trouver la lumière, et peut la lui montrer. C’est pourquoi le pasteur doit dépasser sa propre sainteté, afin de montrer à l’homme qui vit dans le monde qu’il l’aime vraiment. Afin de ne pas seulement lui montrer la lumière, mais de la lui rendre accessible. En lui prêchant constamment, non pas la radicalité, mais la modération, et le choix d’accomplir en son âme et conscience un chemin de vie réellement possible, en esprit d’amour. Dans une compassion les uns envers les autres dont le pasteur doit donner le premier l’exemple, sur la terre comme au ciel : non pas seulement idéale mais vivable, et protégeant la vie. ... et d'un autre côté... Moi aussi je suis Noire et je suis Africaine. Moi aussi je vis dans un monde qui s’acharne à me piller, me faire souffrir, me dévaster, moi aussi je suis entourée de forces négatives – et moi aussi je continue pourtant à savoir chanter, danser, rêver longuement, connaître l’invisible, aimer Dieu, vivre en plein cœur du paradis terrestre, malgré le mal. Moi aussi j’aime la vie et j’aime jouir de mon corps, mais j’ai aussi envie d’amour pur et de douceur et de respect entre les êtres. Moi aussi je suis une femme qui se bat chaque jour pour sa liberté, et je ne la reconnais pas dans les magazines féminins occidentaux, mais je m’interroge quand je vois des témoignages de femmes victimes de viols de guerre qui ont refusé d’avorter, et vivent une relation d’une extraordinaire humanité avec l’enfant qui leur est ainsi né. Moi aussi, ne perdant pas de vue qu’il est capital qu’en définitive je puisse décider moi-même face à Dieu, j’aime qu’une autre voix puisse me parler et m’autoriser une autre voie. Moi aussi je sais reconnaître un grand maître spirituel, je sais reconnaître son amour et son courage, je sais reconnaître mon désir du bien dans son habit blanc. Moi aussi je sais que ce désir est une question de vie ou de mort, et je sais qu’aller toujours plus avant dans ce désir rend la vie belle, rayonnante, éternelle. Moi aussi j’ai suffisamment d’oreille pour entendre une parole qui touche le ciel, moi aussi j’aime Benoît XVI. (ces textes sont parus sur mon blog)

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