La place des femmes dans l'Église passe aussi par le langage.

Anna Mardoc
4 mars 2016

La présence des femmes dans l’Église n’est plus à démontrer, mais qu’en est-il de leur place et de leur visibilité ? Une personne ou un groupe n’existe que lorsqu’elle/il est nommé-e, lorsque le langage l’inclut, lorsqu’elle/il peut être désigné-e et avoir ainsi la même visibilité, la même place que les autres ; la société, les pairs, l'autorité reconnaît alors son existence et son importance.

Le langage de l’Église gomme de manière quasi-systématique la présence sémantique des femmes dans les différents textes et paroles énoncés, sans faire l’effort d’employer des termes communs aux deux genres afin de souligner qu’homme et femme ne font qu’un en Christ, ou de nommer l’assemblée, en tant qu’un seul corps, chacun-e pouvant s’y reconnaître à la fois individuellement et collectivement : dans la lignée d’une tradition séculaire patriarcale, l’Église promeut « le masculin l’emportant sur le féminin ».

Dans les antiennes, les prières, les homélies, les divers textes lus pendant les offices ou écrits, la masculinité signifie l’universalité. Les mots « frère », « fils », « homme », reviennent à chaque fois, amputés de leur moitié (la moitié de l’humanité). Rendue volontairement invisible puisque n’étant pas nommée, cette moitié reste à sa place, une place humble et simple, dans l’ombre, une majorité invisible bien moins menaçante qu’elle ne le serait si elle était reconnue, désignée, actrice.  

Le mot « frère » est sciemment ajouté « de main d'homme » au début de chaque lettre paulinienne lue en Église, alors même qu'il n'y figure pas dans les Écritures. Si l'ajout est fait alors qu'il n'apporte rien de plus au texte, pourquoi insister sur ce mot ? Ou alors, s'il est si important de nommer l'assemblée destinataire, nommons les sœurs à qui s'adressent tout autant les écrits de  Paul ! Il en va de même chaque fois qu'est prononcé le mot « frère » afin de ne pas le déposséder de son équivalent féminin « sœur ».

Le mot « fils », employé pour désigner notre filiation au Père, est encore plus rarement féminisé. Et pourtant, nous sommes bien des filles de Dieu, créées comme telles, reconnues par Lui et par l’Église dans notre genre. C'est ne reconnaître que l'humanité sexuée du Christ de penser que parce qu'il est homme, il n'y a que des fils, car hommes et femmes nous sommes fils et filles de Dieu.

Enfin, le mot « homme » est dans notre langue bien trop utilisé pour désigner l'humanité. Hommes et femmes forment l'humanité et utiliser le même mot pour désigner à la fois le « mâle » et l'« humanité » est assez lourd de sens quant à la considération de celles que l'on nomment en variable d'ajustement. À nous de deviner si nous sommes inclues dans l'humanité ou si la parole ne s'adresse qu'aux hommes ! L'utilisation du mot « homme » pour désigner l'humanité est tout sauf neutre et paritaire, ce n'est ni anecdotique, ni anodin et y remédier peut se faire très simplement, en utilisant les termes « être humain », « personne », ou en systématisant le mot « femme » aux côtés du mot « homme ».

Il peut être avancé comme argument qu'il est plus préjudiciable à l'homme que le mot qui le désigne soit à la fois utilisé pour lui-même (homme-mâle) et pour l'humanité (homme-humanité), alors que la femme, elle, a un nom qui lui est propre et que c'est par sa présence que l'homme-humanité devient homme-mâle. La justification est alors toute trouvée de laisser à l'homme ses deux appellations, d'effacer la femme, peut-être afin que l'homme ne s'offusque pas trop d'être confondu dans la masse humaine. La présence tacite des femmes dans l'homme-humanité suffit-elle ? Est-elle juste ? Et si c'est en présence de la femme que l'homme-humanité devient homme-mâle, pourquoi ne pas rendre sa pleine place à chacun-e, femme, homme et les deux dans l'humanité où la présence de chacun-e est respectée ?

Il est un autre mot dont le féminin n'existe pas en Église : ma « prochaine » n'existe pas. Mon « prochain », lui, fait pleinement partie de ma vie, celui que je dois aimer. Il est homme et femme, mais nommé homme et non pas femme. Le cœur, lui, n'a que faire du langage inclusif mais par amour, ne voudrais-je pas nommer celle que j'aime, celle pour qui je prie, celle pour qui je dois donner ma vie, « ma prochaine » ?

Et contrairement à ce qu'il pourrait y paraître, le fait de nommer la présence des femmes aux côtés de celle des hommes pour qu'elles prennent toute leur place et ne soient plus systématiquement annexées dans la notion d’homme-humanité n'entraînerait pas de lourdeur stylistique ou rédactionnelle ; et si certaines personnes avaient du mal à s'habituer à la présence (sémantique) des femmes dans les textes et les paroles, cette gêne serait, je le crois, sans proportion avec la gratitude ressentie par les femmes d'être nommées et ainsi reconnues à part entière dans l'assemblée des chrétien-nes, des paroissien-nes.

À nous, peuple de Dieu, baptisé-es en Christ, de ne faire qu'un en Lui mais pour ne faire qu'un, il faut d'abord être reconnu-e comme personne, nommé-e, comme Dieu nous appelle par notre nom pour ensuite nous donner à lui. Ce n'est pas à l'homme de décider de faire humanité, femme et homme en lumière doivent être inclus-es dans le langage du monde autant qu'elle/il sont nommé-es par Dieu.

Anna Mardoc

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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Marie jeanne
Merci Anna! Je viens de poster un commentaire sur le sujet sur le site du "Comité de la Jupe". Je ne sais pas s'il sera publié... J'ai tellement souffert de la non reconnaissance, voir du mépris, au sein de l'Eglise que je lui ai tourné le dos... Mais ma souffrance demeure inguérissable  

Auteur du commentaire: 
Anne-Marie de la Haye
Entièrement d'accord avec vous, Anna, Oh combien!  Il y a quelques mois, une personne avec qui nous préparions des obsèques nous avait dit: je choisirais bien le psaume 102, mais il y a un verset qui me gêne: "comme la tendresse d'un père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint"; pourquoi seulement les fils? Nous lui avons répondu qu'il avait entièrement raison (oui, c'était un humain mâle), et désormais nous lisons "comme la tendresse d'un père pour ses enfants". Remplacer "l'homme", au sens générique, par "l'humanité" ou "l'être humain", selon ce qui convient le mieux dans la phrase, ne présente aucune difficulté. Je préfère remplacer "les hommes" par "les humains" plutôt que "les hommes et les femmes", pour deux raisons; d'une part, l'ajout alourdit la phrsae, et surtout, mentionner systématiquement les deux sexes à la place d'un mot unique désignant l'espèce humaine tend à accréditer l'idée que, décidément, un homme et une femme, ce n'est pas pareil; en termes plus abstraits, cela essentialise la différence des sexes, et ce n'est guère mieux que l'invisibilité des femmes.  Avec le mot "frère", on est bien obligé de compléter par "frères et soeurs"; le français ne possède pas de terme neutre pour désigner collectivement les descendants d'un même parent. Y a-t-il encore des prêtres qui commencent leur homélie par "mes bien chers frères", ou qui s'adressent aux paroissiens en les appelant "mes frères"? Notre curé dit "mes amis"; c'est masculin, mais comme le féminin amie se prononce de la même façon, cela inclut plus facilement, dans l'imagination de ceux qui écoutent, un ensemble mixte. Personnellement, ça me convient.   

Auteur du commentaire: 
Pascale
  Non seulement la femme n'est pas nommée mais surtout elle n'existe jamais dans les instances symboliques, institutionnelles, décisionnelles, officielles de l'Eglise. C'est une autre manière de gommer son existence. Elle vit ( elle travaille dans l'Eglise, s'active)mais n'a pas d'existence,  elle parle mais n'a pas de parole, de verbe qui porte sens écouté, elle pense (on ne peut l'empécher) mais ne représente pas, on veut donc qu'elle procrée mais ne crée pas. D'autres Eglises la gomme plus radicalement dans son corps même. Si la société n'avait pas évolué au delà des religions, où en seraient les femmes? Ceci m'éloigne douloureusement de l'Eglise malgré la merveille des sacrements et d'une spiritualité juive et chrétienne porteuse de lumière.  

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