La cause des femmes, un luxe d’occidentales ? Non.

Joshua J. Mc Elwee
20/01/2017

La cause des femmes, un luxe d’occidentales ? Non.

Pour preuve cet interview d’un jésuite africain, le père Orobatoun, qui milite pour une meilleure inclusion des femmes dans les structures ecclésiastiques.

Quand des théologiens ou d’autres commentateurs soulèvent des questions concernant l’exclusion des femmes d’un rôle décisionnaire dans l’Église catholique, les critiques pointent souvent que de telles considérations ne proviennent que d’un sous-groupe de fidèles occidentaux : en Afrique ou dans d’autres régions du monde où la foi catholique est en plein essor, les gens auraient bien d’autres soucis. Et pourtant, une des voix les plus fortes ces dernières années pour l’inclusion totale des femmes dans le ministère catholique provient d’un jésuite et prêtre nigérian.

En 2012, il vint à la première conférence annuelle de théologie aux États-Unis avec un message sans concession : la discrimination envers les femmes dans la communauté catholique est si manifeste que l’Église « chancelle et manque de compromettre sa propre identité en tant que sacrement de base en vue du salut ». Le niveau de participation des femmes dans l’Église nous conduit à une question extrêmement dérangeante : « Nous nous tenons devant Dieu, comme Caïn, confronté à une question que nous ne pouvons pas écarter d’un simple coup de baguette magique du Magistère. Cette question est la suivante : Église, où est ta sœur, ֤֤Église où est ta mère ? »

Depuis, de telles paroles directes sur la situation des femmes dans l’É֤glise sont devenues monnaie courante pour le père Orobator qui dirige le Hekima University College, institut jésuite kényan. En mars 2015, c’est au Vatican même qu’il adressa cette même question, devant cette fois-ci la seconde conférence « Voices of Faith », y déclarant que les filles en Afrique sont souvent traitées comme si elles étaient « les enfants d’un Dieu moindre ».

Le père Orobator, âgé de 49 ans, a été chef de la province jésuite de l’Afrique de l’Est. Il a été aussi l’un des délégués envoyés à Rome pour l’élection en octobre du supérieur général de l’ordre et beaucoup, parmi les plus influents, parlent ouvertement de lui comme le prochain supérieur. Il est aussi très influent dans les cercles catholiques de théologie aux États-Unis, venant souvent dans des universités ou collèges catholiques afin d’y présenter ses idées. Il a publié quelques livres sur le sujet, livres souvent mentionnés par ceux qui traitent de l’expérience catholique africaine, de la lutte contre la violence sur le continent et de l’éthique féministe théologique.

Dans une interview d’octobre au journal National Catholic Reporter, juste après l’élection du supérieur des jésuites, le père Orobator a loué le pape François pour avoir créé une nouvelle commission devant étudier la possibilité pour les femmes de devenir diacres. Pour lui, c’est une « question réelle et actuelle ». Il a déclaré espérer que le pape ne s’arrêterait pas là et « arriverait maintenant à une position claire et bien définie car le moment est maintenant. [….] Cela implique la vie de gens, de gens qui se sentent appelés à un ministère dans l’Église mais, qui, en même temps, ressentent le fait qu’ils ne peuvent pas répondre à cet appel et le vivre. » Et d’insister : « J’espère que l’on ne fera pas attendre la réponse pendant des décennies. »

En 2015, lors d’une conférence pan-africaine de théologie dans son propre collège à Nairobi au Kenya, il déclara se sentir obligé de parler du statut des femmes dans l’Église face à l’expérience de discrimination basée sur le sexe que sa mère ou ses sœurs avaient vécue au Nigéria. C’est que la lutte pour l’inclusion des femmes est pour lui quelque chose de personnel et presque égoïste de sa part, et qu’il se sent incomplet tant que les femmes ne seront pas mieux représentées dans les structures ecclésiastiques : « Je me sens presque violé pare que je pense que mon humanité qui devrait être totale et complète sur la base de la mutualité et de l’égalité n’est pas en mesure d’avoir cette expérience totale. L’humanité n’est pas pour un seul côté ; elle est pour les deux. Elle est pour l’homme et pour la femme. Elle est mâle et elle est femelle – c’est l’ensemble. Je ressens que quelque chose en moi va continuer à être violé tant que cette totalité n’est pas réalisée, ou tant que j’y participe de manière inconsciente, par inadvertance, ou même simplement par le fait que j’appartiens à cette institution qui la pérennise. Par ma participation à ce processus d’exclusion, je me sens violé. Je me sens responsable. Voilà ma conviction la plus intime, conclut-il. Tant qu’il y a exclusion, nous ne formons pas un tout. Nous ne sommes pas complets. Nous ne sommes pas un seul corps. Une partie de notre unité est violée et nous en sommes responsables. »

Symboles africains, images de Dieu.

La vision du père Orobator d’une Église plus inclusive tire son origine de symboles et d’images qui sont très loin de l’expérience américaine ou de celle de l’Europe de l’ouest. Dans son livre Theology brewed in an African pot (La théologie à la mode africaine), paru en 2008, le jésuite se focalisait sur la compréhension qu’ont les Africains de la Trinité en se basant sur une réflexion sur l’archétype d’un certain type de femme dans la culture nigériane, connu sous le nom d’Obirin meta.

En Yoruba, obirin signifie ‘femme’ et meta le chiffre ‘trois’. C’est l’image de la mère travaillant de trois manières simultanées : balançant peut-être un lourd pot d’eau sur la tête, un enfant accroché à son dos et un autre en elle. Prolongeant cette image, le père Orobator décrit le tableau d’un artiste jésuite ougandais Kizito Busobozi qui montre une femme de type Obirin meta balançant un fagot sur sa tête, portant un bébé sur son dos et avec un homme barbu à son sein. « L’image de la femme africaine nous présente une manière unique de comprendre cette réalité que nous nommons la Trinité, écrit-il. Quand on parle de Dieu, il ne serait pas déplacé de penser à Dieu en utilisant le symbole de la Obirin meta. »

En 2015, il déclarait encore dans une interview que, d’après lui, les raisons pour lesquelles les femmes sont exclues de l’Église proviennent de la façon dont la communauté religieuse imagine et décrit Dieu : « Nous avons formé une image qui nous convient parfaitement mais elle est tronquée – tronquée de la richesse de notre symbolisme. »

Il compare la façon dont nous décrivons Dieu aujourd’hui à celle du Christ dans ses paraboles ou ses enseignements : « Regardez comment Jésus compare la foi à la graine de moutarde ou au grain semé. Il y a une telle richesse qu’il serait presque un péché de la réduire à une seule chose, une seule partie et de vouloir conserver cette seule chose pour toute l’éternité. Nous n’arrivons jamais à tout atteindre. C’est impossible. Voilà la base même du mystère : on ne peut l’atteindre complètement. On découvre toujours quelque chose de nouveau chaque fois qu’on le considère, chaque fois qu’on cherche, chaque fois qu’on regarde. Mais nous avons développé une tradition théologique qui est si monolithique, si orientée vers un seul aspect, un seul côté. Et nous l’avons quasiment inscrite dans le marbre sous forme de codes et de croyances, de doctrines et de dogmes auxquels nous sommes si attachés que nous ne pouvons pas les abandonner. Ce serait pour nous détruire l’image même de Dieu, ou plutôt notre image de Dieu. »

Il ajoute que la question qui confronte la communauté des croyants au niveau mondial est la suivante : « Où trouvons-nous les ressources pour générer des images encore plus riches de Dieu ? » Sa réponse est la suivante : « Par une combinaison d’analyse des Écritures et par notre exploration de nos expériences humaines. Par cela je n’entends pas simplement l’expérience des hommes ou des femmes, mais celle des deux, précise-t-il. Quand ma mère salue notre Dieu, elle utilise une multiplicité d’images. C’est Dieu qui est père ; c’est Dieu qui est mère. C’est Dieu qui pourvoit ; C’est Dieu qui est fort ; c’est Dieu qui est miséricordieux. Voilà comment j’ai grandi. Si Dieu est un père pour moi, je veux aussi pouvoir le célébrer dans l’expérience que ma mère en a. C’est alors qu’il devient complet pour moi. »

L’Inégalité de l’expérience féminine.

Converti au catholicisme à partir de sa religion traditionnelle africaine, le père Orobator indique que sa décision de parler des femmes et de leur exclusion dans l’Église vient principalement de ce qu’ont vécu sa mère et ses sœurs dans la société nigériane. Quand il grandissait, sa mère agissait en tant que prêtresse, dit-il, « avec toute la liberté du monde pour exprimer, pour participer et pour être pleinement intégrée à notre expérience religieuse. Mais en dehors de cette expérience religieuse, où ma mère et mes sœurs se sentaient appréciées et valorisées, le reste de la société les traitaient de mon point de vue de manière désobligeante. Désobligeante envers mes sœurs qui n’ont jamais eu l’opportunité d’être éduquées comme moi je l’ai été ; car moi j’étais un homme et elles, des femmes. Désobligeante envers ma mère qui n’a pu aller à l’école et être éduquée parce qu’elle était une femme. D’un côté, dans l’espace religieux il y avait bien une sorte de réciprocité et presque d’égalité et de liberté pour être partie prenante dans une expérience éminemment formatrice, mais de l’autre, il y avait aussi un tel amas, une telle évidence d’exclusion et de marginalisation. En devenant catholique il y a en quelque sorte une réédition de cette expérience, de cette structure qui, d’un côté vous accepte et vous reconnaît, mais de l’autre vous exclut. Je me demande pourquoi il en est ainsi. Qui en tire avantage ? »

En devenant jésuite, le père Orobator sait qu’ il a reçu les moyens et la position institutionnelle qui lui permettent de parler d’une façon que les femmes n’ont pas : « Je me suis rendu compte que j’avais certains privilèges et que je peux en tirer parti parce que je suis un homme, un jésuite, un prêtre dans une Église qui se proclame la championne de la justice, de l’égalité, de la réciprocité, toutes ces qualités dont d’autres ne peuvent se prévaloir, uniquement à cause de leur genre. Et cela me ramène à mon expérience d’avant le catholicisme et je demande : pourquoi une telle dualité ? Pourquoi ce système poussif dans lequel les gens sont placés à des niveaux différents et parfois uniquement à cause de leur genre ? Pourquoi ? Je ne peux pas vivre dans cette dualité », déclare-t-il sans ambages. Et de donner l’exemple de ses sœurs qui sont, dit-il, « désavantagées pour la vie » parce qu’elles n’ont pas eu comme lui, en tant que jésuite, la possibilité d’aller au lycée ou à l’université.

« Quelque chose en moi se révolte contre un tel système. Quelque chose en moi refuse le fait que sur un simple critère créé par nous, on puisse déterminer qui est accepté et qui est rejeté, qui est admis et qui ne l’est pas. J’ai cette difficulté fondamentale, je dirai même existentielle, à accepter une telle dichotomie, de tels arrangements fondés sur des normes qui, d’après moi, ne viennent pas des Évangiles mais qui sont des éléments d’une tradition qui, dans ma lecture de celle-ci, ont été pris hors de contexte ou qui ne s’appliquent plus à notre contexte actuel. En tant que jésuite, j’ai rencontré des femmes qui sont compétentes, dans quelque domaine que ce soit et en particulier en théologie et en religion. Je pense que par leur compétence, la profondeur de leur conviction religieuse, elles contribuent à enrichir les ressources et les dons qui bâtissent l’Église. Et cela me semblerait pour le moins irrationnel de ne pas les prendre en considération, de ne pas être ouvert à ce qu’elles peuvent apporter, à cette richesse de ressources et de dons dont le corps de l’Église, que nous appelons corps du Christ, a tant besoin. »

Son Action en faveur des femmes

C’est par des actions fortes que les paroles du père Orobator sur une meilleure inclusion des femmes dans l’Église se sont traduites.

Il y a quelques années, un groupe international de théologie appelé le Catholic Theological Ethics in the World Church a récolté des fonds afin que sept femmes africaines puissent poursuivre leurs études de doctorat dans les universités catholiques africaines. Elles sont parmi les toutes premières femmes du continent à avoir cette opportunité et leurs soutiens espèrent que leur éducation aidera à faire avancer la cause des femmes comme cela fut le cas dans les années 1960 et 1970 aux États-Unis. Suite à ces initiatives, le nombre de femmes enseignant la théologie ou participant de manière active dans les structures ecclésiales avait alors augmenté de manière significative.

Le père Orobator a servi de mentor académique à plusieurs de ces femmes, leur consacrant du temps et des efforts pour les aider à poursuivre leurs recherches et avancer vers le doctorat. La première de ces étudiantes, Sœur Veronica Rop, a reçu son doctorat en mai de l’Université catholique d’Afrique de l’Est, institution affiliée à Hekima.

Le père jésuite travaille aussi pour que plus de femmes soient enrôlées à Hekima, un collège universitaire où beaucoup de futurs jésuites font aussi leurs classes. Il est en discussion avec des groupes étrangers pour trouver des fonds pour financer des bourses pour les femmes de l’Afrique de l’est afin qu’elles puissent obtenir les mêmes ressources que les jeunes jésuites reçoivent de leur ordre.

Le père Orobator pense qu’il faut absolument avoir plus de femmes dans les cours où sont inscrits les futurs prêtres : « Il est sain pour les jésuites et pour tous ceux qui étudient en vue du ministère de se trouver dans un environnement qui reflète au mieux la vie réelle. Sinon, les séminaristes peuvent avoir l’impression d’être spéciaux, séquestrés, consacrés. Je pense que c’est aussi une bonne formation que d’apprendre à échanger, dans notre langage quotidien, dans nos discours théologiques, afin qu’au minimum, nous remarquions que nous ne sommes pas les seuls. C’est très important. Quand j’ai enseigné la Christologie ou la Trinité et soulevé des questions concernant le féminisme, je pense sincèrement que la réaction aurait été bien différente, s’il y avait eu des femmes dans la salle, que celle que j’ai eue devant un public de jésuites, tous hommes. »

« La façon dont vous vivez, dont vous bougez, votre façon d’être » 

Le père Orobator est formé par son expérience de la foi, somme de cultures, d’attitudes, de religions et de schéma de pensée différents. Une petite fenêtre sur cette somme peut être donnée par le léger son provenant de son côté gauche quand il parle en agitant les mains. Un bracelet de cauris enserre son poignet gauche. Ces petits coquillages, souvenirs de vacances pour d’autres, représentent quelque chose que d’autres catholiques africains remarquent immédiatement pour s’en inquiéter : comment lui, un catholique maintenant, peut-il conserver ce lien avec son passé, avec sa religion traditionnelle africaine ? Mais lui dit avoir porté ce bracelet depuis son plus jeune âge et le considérer donc comme un marqueur de ce qu’il est et d’où il vient : « Je ne vois pas en quoi cela est en conflit avec le fait d’être chrétien. Je le porte parce que c’était si important dans ma tradition religieuse africaine. Ces coquillages jouaient un rôle de médiation très important avec Dieu. On offrait de tels coquillages à Dieu ou aux dieux comme offrande ou en signe de quelque chose que vous abandonniez. Cela me rappelle que je suis toujours dans une telle relation avec Dieu. Je n’en suis pas coupé. Je ne dis pas que je pratique une religion africaine ou que c’est du syncrétisme. Je pense qu’il y a une religion africaine et qu’il y a le christianisme, mais si l’on a eu l’expérience des deux, il est alors difficile de dire où l’une s’arrête et où l’autre commence. »

C’est une des façons pour lui de maintenir les liens avec sa religion traditionnelle, parce que les religions traditionnelles africaines n’ont pas de normes ou de façons de se conduire obligatoires, prédéterminées comme c’est le cas dans la plupart des confessions chrétiennes : « Cela relevait beaucoup plus de la façon dont vous viviez ou dont vous vous comportiez. » Il trouve donc, dans sa pratique de la religion traditionnelle, une relation concrète à Dieu : « Cela ne passe pas par des concepts abstraits. C’est un symbolisme vraiment très concret de rapports, d’amitié, de rencontre directe qui me pousse à vouloir aller toujours plus loin, vers cette expérience que j’appelle Dieu. »

Quand on lui demande de décrire la nature quasi viscérale de cette expérience, le père Orobator parle de la prière comme d’une expérience active de sons, d’images et de goûts et non « comme simplement essayer d’être en méditation immobile ». Il est intéressant de remarquer que son expérience de la prière reflète celle que saint Ignace de Loyola au 16e siècle, un des pères fondateurs des jésuites, enseignait à ses condisciples. Pour les exercices spirituels, Ignace encourageait ses condisciples à se mettre pleinement dans les situations des Évangiles, comme celle du Christ aidant l’aveugle à retrouver la vue ou parlant à la femme au bord du puits, et d’imaginer tous les aspects physiques des situations : le soleil tapant sur l’eau, ou l’odeur de la crasse et de la boue du manteau de l’aveugle.

Le père Orobator déclare que sa prière n’est pas quelque chose d’abstrait : « Je suis dans mon corps et je parle à Dieu. Dans le monde africain traditionnel, il y a cette présence. Vous êtes entouré par un monde de dieux et d’esprits. Je pense que dans mon expérience en tant que chrétien, quand je prie par exemple, je ne suis pas transporté ailleurs, plus haut, mes sens ne sont pas suspendus. Je sens que Dieu me rencontre ici et maintenant. Et j’essaie de lui rendre la pareille, de répondre et d’être présent à son invitation et à sa rencontre. »

Joshua J. Mc Elwee – traduction de l’anglais par Sylvie Rockmore (qu’elle en soit ici remerciée)

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