Julia Kristeva aux Bernardins

Comité de la Jupe

[caption id="" align="alignleft" width="220" caption="Julia Kristeva"]
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Julia Kristeva, écrivain et psychanalyste, a donné au Collège des Bernardins, le 12 avril dernier, une conférence sur le Génie féminin. Professeur à lUniversité Paris 7-Diderot, elle est lauteure dune trentaine douvrages, traduits en anglais. Elle a été invitée par Benoît XVI en 2011 à la rencontre dAssise. Elle ne sinscrit dans aucune tradition religieuse, bien quelle se réfère parfois à des figures ou des œuvres du Christianisme, mais sintéresse aux conditions dun nouvel humanisme.

Julia Kristeva, qui croise les disciplines dans une approche féconde, s’est penchée sur trois figures féminines : la philosophe Hannah Arendt, dont les travaux sur le totalitarisme sont bien connus, la psychanalyste Mélanie Klein, disciple dissidente de Freud, et l’écrivain Colette. Elle a consacré un ouvrage à chacun de ces trois auteurs (1), trilogie éditée aujourd’hui en Folio-essai et c’est à travers ces trois figures de femmes du XXe siècle qu’elle s’est penchée sur le « génie féminin ».

« Génie », dans la mesure où ces femmes ont opéré une percée au-delà de leur situation biologique, familiale et sociale. Il s’agit d’une initiative consciente du sujet face aux pesanteurs multiples et cette initiative s’inscrit en termes de liberté et de créativité – et ici, Julia Kristeva reprend de son propre aveu des termes de Simone de Beauvoir, dont la pensée l’a marquée, même si elle s’en est éloignée.

L’approche psychanalytique, en effet, insiste sur la différence des sexes et la sexualité. Le triangle constitué par le père, la mère et l’enfant est primordial. L’enfant, fille ou garçon, vit quelque chose de différent qui marque sa manière d’être au monde. En même temps Julia Kristeva échappe à l’essentialisme en insistant sur l’historicité et la singularité des personnes, qui s’exprime en actes. Elle a recours au concept d’ «eccéité», emprunté à l’auteur médiéval Duns Scot, concept d’individuation.

Dans la vie de ces trois femmes, elle voit des traits communs, qui s’expriment cependant d’une manière différente. Elle perçoit une dimension féminine dans le rapport à l’autre, la conception de la vie et le rapport au temps. Les exemples les plus développés l’ont été à propos de la temporalité : Hannah Arendt, qui n’a pourtant pas connu la maternité, montre, face aux totalitarismes et à leur pouvoir de mort, l’importance de la liberté, acte de prendre l’initiative, de faire advenir du nouveau, par la capacité de penser et de s’étonner. Pour Mélanie Klein, l’analyse est une anamnèse du passé qui permet un recommencement. Colette, dans ses œuvres littéraires, a un lexique marqué par l’éclosion. Elle chante la chair du monde, la naissance du jour, pratiquant une osmose entre la parole et le monde. Et dans sa pratique de psychanalyste, Julia Kristeva a été témoin de ces renaissances de femmes marquées par les impasses et les échecs.

La soirée s’est terminée par la projection d’un film, Reliance, sur la maternité (2). La pensée d’un « Éternel féminin », indépendant de l’histoire et intrinsèquement lié à la seule maternité, n’est pas la pensée de Julia Kristeva. Elle pense la maternité comme la possibilité d’un changement temporel, d’un renouveau. La maternité rend possible de nouveaux commencements. L’auteur montre que le corps est en relation avec l’esprit, qu’il n’y a pas dichotomie et que l’être parlant, sexué, produit du sens. Il s’agit alors de donner du sens à la survie de l’espèce humaine.

L’auditorium des Bernardins était plein à craquer. L’assistance était composée surtout d’étudiants – la soirée était organisée conjointement avec l’Espace Cardinal, aumônerie des étudiants du Quartier latin. Julia Kristeva prend ses interlocuteurs au sérieux, la qualité d’attention était exceptionnelle, les questions des jeunes gens pertinentes et les réponses ont enrichi la conférence, ce qui n’est pas toujours le cas. Le Collège des Bernardins, en favorisant ainsi les rencontres entre Chrétiens et intellectuels qui s’interrogent sur les conditions d’un nouvel humanisme, joue pleinement son rôle au cœur de la Cité.

Sylvie de Chalus

Notes :

1) Le Génie féminin, Arendt, Klein, Colette, Fayard 1999-2002

2) La vidéo est accessible en ligne, ainsi que le texte, dense : www.kristeva.fr/reliance.html

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Commentaires

Est-il -sera-t-il- possible d'accéder aussi au CR du débat?

On ne peut pas dire qu’il y ait eu débat. Ce sont uniquement des étudiants qui ont pris la parole, ils ont seulement demandé des explicitations de ce qui avait été dit auparavant. Julia Kristeva a répondu longuement à chaque fois – quatre interventions, si j’ai bien compté. C’était plutôt le prolongement de la conférence. On peut aller voir le site de Julia Kristeva. Ses positions sont originales, contestées par certains courants féministes, notamment aux USA. Sa pensée est parfois difficile, car elle a recours à la psychanalyse et à son vocabulaire, mais ses œuvres donnent à réfléchir, proposent des pistes intéressantes, hors des sentiers battus. On comprend que l’Eglise catholique soit intéressée par sa position sur la maternité, et par l’importance qu’elle lui donne. Le film « Reliance » est visible en ligne, comme il est dit en note. Il vaut la peine d’être visionné.

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