Ilia Delio, une religieuse américaine qui ne manque pas de tonus ! (1/3)

Comité de la Jupe
1er juillet 2016

Les religieuses américaines (regroupées dans la LCWR) ont été sous le feu des projecteurs à l’occasion du bras de fer qui les opposa au Vatican. En 2012, leur présidente, Pat Farell, avait prononcé, à l’occasion de leur assemblée annuelle, une conférence remarquable (mise en ligne sur ce site sous le titre « la tranquille intranquillité des religieuses américaines » ¹ ). Une année plus tard, en 2013, c’est Ilia Delio, tout aussi tonique, qui tient une conférence. Ces propos des religieuses américaines, d’une lucidité étonnante, sont très peu couverts par la presse catholique francophone. Aussi le Comité de la Jupe considère-t-il nécessaire d’en rendre compte, même longtemps après.

« Nous sommes en train de mourir – et c’est OK », a déclaré la religieuse franciscaine Ilia Delio à une assemblée de 150 religieuses de l’ordre de St Joseph à Brentwood (N.Y.) à la fin juin (de l’année 2014). « Cela veut tout simplement dire que quelque chose de nouveau est en train de naître. Il nous faut redevenir jeunes. »

Voilà une déclaration audacieuse, encore plus audacieuse quand on considère que l’âge moyen du groupe devant elle avoisinait les 72 ans. Mais Ilia Delio ne s’occupe pas de l’âge biologique. Elle voit sur le long terme : 13,8 milliards d’années exactement. Soit l’âge de l’univers. De cette perspective, ce qui peut nous sembler comme une révolution, comme un avenir incertain pour la vie religieuse, n’est en fait qu’un stade naturel dans un processus d’évolution en cours : « Si tout ce dont nous nous soucions c’est l’échec actuel, alors nous pensons que c’est fini. Nous voyons la fin. Mais c’est là un système de pensée fermé. »

En fait, c’est par le biais de la théorie des systèmes, idée fort courante dans l’étude de l’évolution, que Ilia Delio comprend le différend qui opposait le Vatican et la Leadership Conference of Women Religious (LCWR) ². Un système ouvert reste ouvert sur son environnement et répond aux changements par sa propre réorganisation. Après le Concile de Vatican II, la plupart des ordres religieux féminins ont effectué une telle réorganisation, transformant leurs structures de conformités rigides en des communautés collaboratives qui n’étaient plus basées sur la hiérarchie. « Un système ouvert peut s’ouvrir à ce qui est nouveau. De nouvelles forces d’attraction se font jour dans le système et le tirent, dans la durée, vers de nouvelles formes de vie. Le chaos devient donc une grâce salvatrice », explique-t-elle, en adaptant ici la théorie du chaos, bien connue en physique.

Voilà donc comment pense Ilia Delio, pour qui la plupart des questions portant sur l’Église ou la théologie peuvent se résoudre par des analogies avec le monde scientifique. Car la franciscaine est une de ces théologiennes d’une espèce rare qui combine à la fois doctorats en sciences et en théologie. Cependant, au tréfonds d’elle-même, elle est professeure. Elle voudrait transmettre à tous sa vision : la grande inter-connectivité des êtres humains, de Dieu et de l’univers.

Sa personnalité attachante l’a rendue populaire, non seulement chez les religieuses, mais aussi dans les cercles religieux et académiques. L’étendue de son savoir transforme parfois ses présentations en des moments intenses et de longue durée. Ainsi, quand elle parla devant l’assemblée des LCWR en 2013, cela prit deux sessions d’une durée totale de deux heures et demie, suivies d’une heure pour les questions… Son esprit fonctionne un peu comme un oiseau-mouche en plein vol : dans ses discours, elle peut passer rapidement et de manière très précise de la physique à la théologie médiévale, puis aux mystiques du 20e siècle. Elle va d’une source à l’autre et les utilise pour les enrichir mutuellement et générer une vision nouvelle et complexe de Dieu et de l’univers.

Sa façon d’écrire, par contre, est connue pour donner du fil à retordre aux théologiens les plus sophistiqués. C’est pourquoi, afin de pouvoir suivre sa présentation lors de l’assemblée LCWR, plus d’une communauté de religieuses a dû développer un guide pour accompagner la lecture de son livre « The Unbearable Wholeness of Being » (L’insupportable unité de l’être – non traduit). Ce n’est pas que sa pensée soit absconse, mais son terreau théologique est si riche qu’elle ne peut s’empêcher de relier idées scientifiques et idées théologiques. Le résultat peut facilement noyer qui n’est pas prêt pour ces concepts nouveaux.

Pourtant, elle insiste sur le fait que son message est finalement très simple : « Je veux que chacun comprenne qu’il est aimé, créé par cet amour, en ce moment précis où nous sommes, par un Dieu d’amour inconditionnel.Nous émergeons de ce long processus cosmique que nous appelons évolution. Mais l’évolution concerne une relation profonde. Nous sommes créés pour l’amour et c’est ce qui nous tire plus avant. »

Mais ce qui est peut-être le plus curieux n’est pas sa compréhension de l’évolution, mais son évolution personnelle… à suivre dans un second volet !

D’après Jamie Manson, The Evolution of Ilia Delio in « National Catholic Reporter », numéro du 15-28 août 2014. Et http://ncronline.org/blogs/grace-margins/evolution-ilia-delio – Traduction de Sylvie Rockmore

¹ Cf alpha.comitedelajupe.fr/?q=content/la-tranquille-intranquillité-des-sœurs-américaines (24 octobre 2012) – Lire aussi : http://alpha.comitedelajupe.fr/?q=content/quelques-nouvelles-des-religieuses-des-états-unis-d’Amérique (23 avril 2012) et http://alpha.comitedelajupe.fr/?q=content/le-bras-de-fer-tenu-des-religieuses-américaines (10 juin 2012)

² Cf article du 23 avril 2015 paru sur ce site : http://alpha.comitedelajupe.fr/?q=content/fin-du-conflit-entre-le-vatica...éricaines

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