Ilia Delio, une femme libre – 3/3

Comité de la Jupe
25 juillet 2016

La recherche de sens, soif de notre époque, est un souci qui motive une grande partie de l’œuvre de Delio. Bien qu’elle soit maintenant Professeure invitée et Directeure des études catholiques à l’Université de Georgetown, elle semble peu encline à traiter de théologie au sens universitaire traditionnel. « Je voudrais faire de la théologie avec les gens dans les centres commerciaux, dans les jardins publics ou sur ‘Facebook’, dit-elle. Je crains que nous ne soyons devenus l’espèce la plus éloignée de la nature. On tue pour vivre, mais nous essayons de contrôler la nature et nous nous rejetons les uns les autres. Le monde est très beau, pourtant nous en faisons souvent un monde terrifiant. »

Ilia Delio pense que toute la création parle le langage d’amour divin, même dans des créatures aussi effrayantes que les méduses ou les serpents. Dans leurs habitats naturels, ces créatures ont une beauté et sont bonnes : « Je les appelle les ‘petites paroles de Dieu’. » Elle explique : « Il nous est très difficile d’appréhender un tel concept, car nous voulons tellement tout régenter. Nous pensons que tout doit se conformer à notre mentalité et à ce que nous pensons être bon et beau. Mais ce faisant, nous rejetons l’invitation à aimer que Dieu nous adresse. – Ce qui me motive en partie c’est que je pense que Dieu veut juste être Dieu, d’une manière bonne et aimante. » Et elle ajoute : « Il ne veut pas nous contrôler, mais être une source de compassion, d’unité et de justice. »

Le défi, déclare Ilia Delio, est que « la seule manière dont Dieu peut être Dieu au cœur de ce monde est par nous, voix conscientes de cet univers en évolution ». Notre incapacité à voir la présence aimante de Dieu dans la création tout entière nous a conduits à cette lente et continue détérioration de notre environnement et à une violence toujours accrue les uns envers les autres. « Évidemment que les émissions télévisées telles que ‘Law and Order’ ou ‘Criminal Minds’ sont si suivies ! Elles renforcent l’idée que nous sommes totalement dépravés et que Dieu n’est pas dans ce monde. […] Mais moi je pense que nous sommes devenus des systèmes fermés, anormaux et séparés. Du coup, nous ne nous sentons pas chez nous dans ce cosmos. Nous ne sommes pas chez nous dans la nature, nous ne sommes pas à l’aise avec les autres. Nous sommes en fait perdus dans l’espace. »

Pour Ilia Delio, la religion tend souvent à perpétuer cette coupure entre Dieu et la création : « L’Église ne conduit pas les gens vers un nouveau niveau de conscience, mais bien plutôt vers un nouveau niveau de division. » Or, juge-t-elle, « la religion devrait nous rendre conscients de devenir une partie du tout, mais ce n’est pas ce que l’on enseigne. Ce n’est pas ce que l’on pratique. On ne le trouve pas dans les rites. On ne crée pas une communauté qui valorise la richesse de chaque personne dans sa diversité. »

L’identité religieuse d’Ilia Delio continue d’évoluer selon son approfondissement de la présence de Dieu dans chaque particularité de la vie. Cependant, quand elle a eu son premier poste d’enseignante à Washington Theological Union en 1997, elle était, selon ses propres termes, encore « tenue par le voile » : « En ne portant plus le voile, j’ai laissé tomber les derniers signes extérieurs de la vie religieuse. » Et de se souvenir : « Je me suis alors rendu compte que la vie tout entière est religieuse, car tout entière elle recherche une relation profonde. »

Ilia Delio appartient maintenant à une communauté religieuse qui tente de vivre la vie religieuse en système ouvert. Connue sous le nom de « Franciscaines de Washington DC », cette petite communauté de femmes consacrées cherche à vivifier le charisme franciscain au 21e siècle. Ces franciscaines essaient de s’éloigner des divisions économiques et ecclésiales, comme ces distinctions qui séparent les laïques des consacrés. « À l’époque médiévale, ‘religieux/consacré’ voulait dire que l’on avait une grâce spéciale. ‘Laïque’ voulait dire que vous étiez illettré, littéralement parlant ‘dur comme un roc’. Eh bien, le corps du Christ ne fonctionne pas ainsi. Nous avons un seul baptême, une seule foi, un seul espoir », nous explique Delio.

Elle travaille aussi à étendre notre compréhension de la catholicité. Son livre à venir, intitulé Making all Things New, sera le premier d’une série sur la Catholicity and the Evolving Univers. Les différents volumes seront rédigés par des auteurs différents et elle en sera l’éditrice en chef. « On nous a toujours appris que ‘catholique’ voulait dire ‘universel’, mais cette idée est basée sur la traduction par l’Église primitive du grec katholikos par le terme latin universalis », nous explique-t-elle. Le mot « universel » ne rend pas adéquatement la richesse du terme « katholiko» tel que les Grecs anciens le comprenaient. « Katholikos » signifie la totalité ou « à-travers-le-tout ». « Il signifie une conscience active de la totalité ou la recherche de la possibilité de la totalité. » Cependant, dès le 3e siècle, le mot « catholique » a perdu peu à peu son sens de « tendre-vers-le-tout » pour devenir de plus en plus synonyme d’orthodoxie. Éventuellement, on l’employa pour distinguer les orthodoxes des hérétiques.

« Nous savons bien que Jésus était juif, mais il était ‘catholique’ car il cherchait à tendre-vers-le-tout/la totalité. Il est venu apporter la vie et l’apporter dans sa totalité. – Jésus nous a appris que le salut consiste à restaurer l’intégrité et à guérir […] Il ne s’agit pas de cette grâce qui nous sauve d’un monde dépravé, déchu. Il s’agit de la grâce de l’amour qui nous guérit. Voilà je pense ce que signifie être sauvé. C’est être guéri, devenir un et être envoyé pour devenir nous aussi des faiseurs d’unité. »

Si la catholicité s’est rabougrie dans notre milieu présent, c’est parce qu’elle s’est transformée en une suite de préceptes légalistes et de règles. La croyance, pense Delio, perd son pouvoir transformateur quand elle n’est plus reliée à la réalité concrète vécue : « Notre façon de penser sur quelque sujet que ce soit, voilà la catholicité. J’espère que cette série de livres couvrira les dimensions de la catholicité dans un univers en changement avec une attention toute particulière à la théologie, la spiritualité, les sciences, les arts, l’économie et l’environnement. »

Si dans son jeune âge Ilia Delio voulait transcender le monde, maintenant elle veut s’immerger dans le monde : « Le chemin franciscain est le chemin vers le concret. C’est voir l’amour de Dieu dans le lépreux, dans les fleurs et les oiseaux, dans la lune. St François nous a appris à voir la conscience de Dieu dans le concret. »

Mais de même que c’était le cas pour son homonyme Elijah, Ilia Delio de fait se trouve parfois seule sur la montagne. Comme le prophète, elle est quasiment libérée des institutions. Si elle vit en effet une forme renouvelée de vie religieuse, elle est aussi une professeure sans titularisation à l’Université Georgetown. Elle est tout à fait à l’aise dans ce chaos et insiste pour dire que c’est en fait une grâce : « Pour moi, c’est un don de ne pas être trop stable dans quoique ce soit. Je pense que cela me procure une créativité sans bornes. »

« C’est ainsi que Dieu agit, pense-t-elle. Dans l’histoire, Dieu libère certains de leurs chaînes pour qu’ils soient libres de se donner radicalement afin de créer et de participer à quelque chose de nouveau. »

D’après Jamie Manson, The Evolution of Ilia Delio in « National Catholic Reporter », numéro du 15-28 août 2014. Et http://ncronline.org/blogs/grace-margins/evolution-ilia-delio – Traduction de Sylvie Rockmore

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