Hildegarde von Bingen : les dessous d’une promotion tardive (1)

Comité de la Jupe

Lannonce romaine de la prochaine canonisation et proclamation comme « Docteure de lEglise » dHildegarde von Bingen (1098-1179) a fait sursauter les média autour de Noël. On peut se réjouir de cette reconnaissance par les autorités vaticanes huit siècles après la mort de la « Sybille du Rhin ». Quant à la signification de cette promotion tardive, il faut dabord aller la chercher dans les deux audiences publiques tenues par Benoît XVI le 1er et 8 septembre 2010. Consacrées à la personne et à la vie dHildegarde, le Pape y dresse un portrait de la « sainte » bien cadré par « Mulieris dignitatem » et dédié à lexaltation du « génie féminin » selon les vues vaticanes.

Les femmes du 21e siècle, chrétiennes et catholiques favorables à un dialogue avec le monde dans l’esprit des ouvertures théologiques créées par Vatican II ne s’y tromperont pas. La transposition de l’image d’une femme à la jointure entre le 11e et le 12e siècle à la femme d’aujourd’hui ne peut en rester à quelques remarques exaltantes sur les dons exceptionnels d’Hildegarde en tant qu’abbesse, compositrice, philosophe, apothicaire, « conseillère » des grands de son temps et écologiste avant l’heure. En attendant les discours officiels de cette promotion tardive, tâchons de découvrir un visage d’Hildegarde plus près de la réalité historique.

Hildegarde vit à la fin d’un âge où les « doubles monastères » offrent un accès aux études supérieures indistinctement aux hommes et aux femmes vivant selon la règle de saint Benoît. Cette égalité des chances s’enracine dans la conviction profonde d’une égalité entre les sexes mise en pratique par le christianisme du premier millénaire. Après Hildegarde au contraire, s’ouvre un âge qui exclut toutes les femmes des universités naissantes dont l’Université de Paris fut une des plus renommées. L’exclusion des femmes de la vie universitaire est essentiellement due à la loi du célibat ecclésiastique promue par les réformes grégoriennes (11e - 13e siècles). Il fallait à tout prix séparer le clergé des femmes pour garantir la chasteté du clergé, condition incontournable pour célébrer la messe et toucher le corps et le sang sacrés du Christ. Le destin d’Abélard et d’Héloïse est une illustration parfaite de l’incompatibilité d’une vie d’étude avec le cadre ouvert d’une école cathédrale ou université accueillant des hommes et des femmes. Alors que les monastères garantissaient un environnement relativement sûr pour maintenir une conduite chaste pour les hommes et les femmes, il n’en était plus ainsi avec l’établissement d’écoles attachées à une cathédrale.

Hildegarde est encore un témoin de ce que peut produire un échange intellectuel pratiqué entre hommes et femmes pour le progrès de la vie humaine à la lumière de l’Evangile du Christ. Par leur décision d’exclure les femmes du débat intellectuel public, les autorités ecclésiastiques ont mis un arrêt brutal à un développement très prometteur. Ils ont privé l’Eglise et l’humanité d’un progrès en sciences humaines, théologiques et spirituelles pour le millénaire suivant.

Héloïse est un parfait exemple de cette évolution qui culminera dans la réduction de toutes les abbesses à l’état laïc. Elle sera témoin et protagoniste de la bataille âpre qui opposera l’Ecole de Laon à Abélard, soutenu par d’autres théologiens de son époque. Cette école avait produit des Glossalia ordinaria qui stipulaient l’exclusion des femmes de l’ordination diaconale. Cette ordination encore conférée aux abbesses faisait d’elles des membres du clergé. Abélard et Héloïse perdirent cette bataille. Par la suite, toute trace écrite faisant référence à des femmes ordonnées du premier millénaire a été éradiquée, minimisée, dégradée. Ainsi fut établie la conviction qu’une ordination des femmes n’avait jamais eu lieu dans l’Eglise depuis Jésus Christ. Une fois ce constat entré dans les documents compilés par les réformes grégoriennes, il ne restait plus qu’à le « copier et coller » d’un siècle à l’autre. En même temps, le sacerdoce mâle a été exalté à tel point d’en faire un état métaphysique spécial, élevant l’individu mâle ordonné au-dessus de toutes les autres catégories humaines, et assorti d’un sceau indélébile.

En outre, jusqu’au temps d’Hildegarde, la clôture monastique était considérée comme un espace interdit à ce qui venait du dehors et nullement comme un lieu dont on ne devait pas sortir. Après Hildegarde, elle est devenue une prison volontaire pour femmes, voire un refuge interdit aux hommes mâles où les femmes pouvaient encore donner tant bien que mal libre cours à leurs aspirations de créativité intellectuelle et sociale.

Hildegarde se conçoit encore dans un monde où elle peut parler les yeux dans les yeux avec le Pape, l’empereur d’Allemagne, l’évêque de Mayence, de Cologne, de Würzburg, de Trèves ou de Bamberg. Elle prêche du haut de la chaire dans leurs cathédrales car étant abbesse elle est aussi diaconesse. Dans ses prêches, dépourvus de toute onction ecclésiastique et de toute peur de rester politiquement correcte, elle développe une solide théologie de l’Incarnation face aux erreurs dualistes du catharisme et elle fustige le clergé avide de richesses et d’honneurs.

Karin Heller, Docteur en Théologie (Rome); Docteur en Histoire des Religions et Anthropologie religieuse (Sorbonne-Paris IV) ; Professeur de Théologie, Whitworth University, Spokane, WA, U.S.A.

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Commentaires

Merci à Madame Karin Heller! Son article documenté et précis illustre bien la constante tendance des mâles de l'espèce humaine à contrôler les femmes. Je souhaite qu'elle puisse distraire quelques minutes de son emploi du temps certainement chargé pour vérifier si ma manière d'expliquer cette dérive par l'invention du sacré est pertinente, crédible, utilisable... (CF Acteurs du changement? Les femmes, dans ce même site)

Bonjour Paul, Un grand MERCI pour votre commentaire. Désolée de vous répondre avec quelque retard! Le « sacré » peut être exprimé en termes féminins et masculins. La grande question est alors de savoir « qui contrôle qui? », car le sacré est toujours une question de pouvoir. Au cours de l’histoire de l’humanité l’homme mâle s’est largement assuré la suprématie de ce pouvoir. L’Histoire des Religions nous apprend que partout où des croyances sont devenues des systèmes organisés, les hommes mâles se sont appropriés ce pouvoir sacré. Au 19e siècle aux Etats-Unis, la conquête de l’Ouest a établi une certaine égalité entre les hommes et les femmes compte tenu d’une situation où tout était à organiser. Les femmes ont commencé à planter des églises et à assurer des fonctions de pasteure au même titre que les hommes. La fondation d’une ville ou d’une église une fois accomplie, les femmes ont été gentiment priées de rentrer dans le rang et de reprendre des rôles "adaptés aux femmes"! La missionnaire Aimée McPhearson en est un exemple flagrant. Elle a fondé une « mega-église » qui rassemblait à ses débuts plus de 5000 personnes par service religieux!!! Elle était la première femme à prêcher à la radio. Puis,sa fondation une fois transformée en « église organisée », elle a été évincée du gouvernement et les hommes ont pris les commandes jusqu’à ce jour. Le Vatican utilise les mêmes méthodes. Il y a quelques années j’ai été témoin de l’histoire suivante: On envoie une femme munie de toutes les bénédictions papales dans le « désert » africain pour y fonder un Institut pontifical. Puis, l’Institut une fois sur pied et en bonne marche, on déclare que seul un prêtre peut le diriger! Tout cela donne à réfléchir. Il est clair qu’à l’heure actuelle les femmes sont de moins en moins prêtes à faire « les servantes du Seigneur » de la sorte! Avec mes amitiés du Pacific North West! Karin Heller, Professeure de Théologie, Whitworth University, Spokane, WA, 99251, U.S.A.

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