Hildegarde von Bingen et l’égalité homme-femme (2)

Comité de la Jupe

Après un premier article qui montrait combien les femmes du premier millénaire bénéficiaient dans lEglise dune position respectée, voici ce qui se disait aux 11 et 12e siècles sur les « natures » féminine et masculine. Le débat nétait pas moins vif quaujourdhui !

Pour Hildegarde la vision de la relation homme-femme est ancrée dans une complémentarité, basée sur une égalité entre les sexes. Elle exprime sa pensée en utilisant un langage emprunté à la fois à Aristote et Platon tout en prenant des distances par rapport à eux. Elle explique l’être humain à l’aide des quatre éléments de la nature (feu, eau, air, terre). Aristote oppose les hommes et les femmes et rend l’homme supérieur à la femme et associe l’homme au feu et au vent et la femme à l’eau et à la terre. Hildegarde, au contraire, associe l’homme au feu et à la terre et la femme à l’air et à l’eau. Ainsi, elle établit un équilibre entre des éléments légers et lourds, inférieurs et supérieurs, fonctionnant au bénéfice des deux sexes. Appuyée sur sa lecture des récits de Genèse 1-2, elle s’oppose encore à Aristote qui réclame la soumission de la femme à l’homme, au motif que la femme ne contrôle pas ses émotions. A nouveau, Hildegarde rompt avec cette vision bipolaire en lui opposant l’argument suivant : la femme étant créée à partir de la chair de l’homme et non pas de la terre, elle jouit d’une plus grande stabilité que l’homme. Elle est donc non seulement en mesure de contrôler ses émotions, mais elle le fait à partir d’une position qui la favorise par rapport à l’homme mâle. Enfin, à la conviction bipolaire aristotélicienne du respect imposé à la femme par l’homme mâle, elle oppose le respect que la femme inspire elle-même grâce à la pratique des vertus à la suite du Christ.

Hildegarde a développé une étonnante analyse de l’interaction entre facteurs psychologiques et biologiques chez les hommes et des femmes. Elle voyait dans un homme dont la sexualité était faite de feu et de vent, le caractère balancé et la fertilité modérée, un homme qui ne cherchait pas la possession d’une femme, mais l’union avec une femme en tant que personne intégrale. Ce type d’homme faisait un bon mari comme un bon serviteur de Dieu engagé dans le célibat. De même elle voyait dans une femme dont les muscles avaient une structure de terre et dont le sang était mélangé d’air une personne qui aime la compagnie d’un homme sans en avoir besoin. Hildegarde reconnaissait dans ce type de femme une personne « très fertile », à la fois faite pour le mariage et apte à supporter une vie de chasteté. Pour Hildegarde l’homme d’une grande perfection se devait être en relation avec une femme que cela soit dans le mariage ou dans une relation d’amitié spirituelle. Sans aucun doute Hildegarde aurait émis des réserves quant à un célibat ecclésiastique imposé à tout type d’homme ou une vie religieuse à tout type de femme. Elle savait trop bien que les hommes et les femmes n’étaient pas égaux devant « dame nature ».

Dans le domaine des vertus Hildegarde adopte une attitude plutôt platonicienne qui reconnaît aux deux sexes la capacité d’exercer les mêmes vertus. Platon comme Hildegarde ne regardaient pas le silence ou l’obédience comme une vertu particulièrement féminine et la prise de parole publique ou le commandement réservés aux seuls mâles. A deux reprises Hildegarde refusa de se plier aux injonctions de son Père Abbé et de son évêque. Elle a rompu avec la tradition des double monastères et établissait des monastères où seules des femmes étaient aux commandes. La vertu de la femme consiste à bâtir et à parler au même titre que l’homme. Ces activités ne sont pas le signe d’une abolition de la différence homme-femme. Hildegarde n’aurait pas adoptée la théorie de l’indifférence des sexes, car à la suite de saint Paul elle sait que « ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages » (1 Co 1, 27).

Entre les historiens le débat est ouvert pour savoir si Hildegarde est elle-même allée à Paris en 1174 ou si son légataire littéraire Bruno de Strasbourg s’en est chargé. Dans les deux cas, le but d’un tel voyage était l’intégration des œuvres d’Hildegarde dans le cursus des études théologiques. Hélas, ce ne sont pas les œuvres d’Hildegarde qui furent choisies par les autorités ecclésiastiques pour enrichir le curriculum académique, mais bien celles d’Aristote dont la lecture fut rendue obligatoire en 1255. La recherche de la vérité comme une œuvre commune des hommes et des femmes était bel et bien finie et la victoire de la bipolarité sexuelle aristotélicienne était garantie pour les prochains mille ans. Hildegarde et ses œuvres sont tombées dans l’oubli, ce qui les a probablement sauvées d’une destruction complète ou partielle de la part d’un clergé se pensant « définitivement » au-dessus des femmes !

Certes, nous nous réjouissons de la promotion tardive d’Hildegarde au rang de « docteure de l’Eglise » par les mêmes autorités qui l’ont condamnée au silence pendant tant de siècles. Au cours des festivités à venir, quelle image d’Hildegarde sera présentée aux catholiques ? Pour ma part, je ne croirai à la sincérité d’une telle promotion que si une femme de la trempe d’Hildegarde est invitée au Vatican pour y prêcher une retraite de Carême !

Karin Heller, Docteur en Théologie (Rome); Docteur en Histoire des Religions et Anthropologie religieuse (Sorbonne-Paris IV) ; Professeur de Théologie, Whitworth University, Spokane, WA, U.S.A.

Brève bibliographie qui sous-tend cet article :

  1. Sr. Prudence Allen, The Concept of Woman. The Aristotelian Revolution, 750 BC- AD1250, Eerdmans, Grand Rapids, 1985, 292-315. 468-473.

  2. Barbara Newman, Sister of Wisdom. St. Hildegards Theology of the Feminine, University of California Press, Berkeley-Los Angeles, 1987.

  3. Gary Macy, The Hidden History of Womens Ordination. Female Clergy in the Medieval West. Oxford University Press, 2008.

  4. Régine Pernoud, Hildegarde von Bingen. Conscience inspirée du XIIe siècle, Editions du Rocher, 1994.

  5. DVD Vision: From the Life of Hildegard von Bingen, directed by Margarethe von Trotta, starring Barbara Sukowa, 2010.

 

 

 

 

 

 

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