Gerson, François, les femmes et la miséricorde

Comité de la Jupe

« À quoi bon affliger davantage encore ceux qui sont déjà dans la peine ? » : ainsi s’interroge le grand théologien (aujourd’hui largement oublié du « grand public ») Jean Gerson au début du XVe siècle. Cette citation hors contexte semble relever de l’évidence. Mais de quoi nous parle Gerson dans le texte dont est extraite cette phrase, et pourquoi l’évoquer en ce XXIe siècle ? Gerson évoque les femmes – et dans une moindre mesure leurs époux – suspectes d’avortement ou d’infanticide, à tout le moins par négligence, au pire volontairement, auxquelles des confesseurs cruels (c’est lui qui l’écrit) imposent de lourdes pénitences publiques. Revenons quelques instants au Moyen Âge : la pénitence dont il s’agit est infligée par l’évêque ou par ses délégués ; elle est dite « solennelle » et consiste en l’expulsion rituelle de l’église un mercredi des Cendres, pour un temps de pénitence (très concret, comprenant jeûne, vêtement approprié, privation de l’eucharistie…) qui peut être de plusieurs années jusqu’à réintégration officielle dans la même église un Jeudi saint. On imagine volontiers le poids d’un tel rituel, sa force symbolique, sa violence morale aussi – même si le pénitent reste pleinement membre de l’Église et sait que sa pénitence s’achèvera un jour. Gerson dit deux choses différentes dans ce petit texte(1). D’une part, il écarte l’hypothèse du crime, considérant que l’amour parental la rend peu probable mais aussi, manifestement, que l’acte criminel, s’il a eu lieu, n’obère pas la douleur parentale – ce qui laisse supposer la prise en compte de formes de « nécessité », au moins ressenties comme telles par les parents. D’autre part, il estime que la pénitence rituelle imposée dans ces cas, associée à des jeûnes sévères – et, sur ce point, il ne semble pas distinguer entre un accident et un acte volontaire – est une « stupide et inhumaine cruauté ». Il exhorte les confesseurs à se souvenir « que le joug du Christ est doux à porter ».

Gerson ne dit pas qu’avortement et infanticide, même accidentels et commis par négligence, ne sont pas des péchés. Son propos est une invitation à la miséricorde, à la compassion primordiale pour les parents, et particulièrement les mères. À quelques semaines de l’ouverture de l’année de la Miséricorde voulue par le pape François, Gerson, grand prédicateur et théologien, attentif aux femmes, qu’il considère par ailleurs comme particulièrement capables de saisir l’étendue de l’amour divin, comme éducatrices premières dans la foi, mais aussi comme soutiens, voire correctrices, de leurs époux plus enclins au péché, nous dit quelque chose d’important. Le pardon se donne dans l’amour, dans la compassion ; François souhaite envoyer des confesseurs exceptionnels dans tous les diocèses. On peut débattre sur le sens de cette mesure, qui peut sembler retirer aux évêques une part de leurs responsabilités ; à mon sens, le pape François souhaite manifester d’abord que la grâce de Dieu s’offre à tous et toutes. On sait que ces confesseurs pourront absoudre les excommunications encourues ipso facto pour avoir participé d’une manière ou d’une autre à une IVG : c’est bien la douleur des femmes qui est alors prise en compte(2). Gerson s’inquiétait que « l’excessive sévérité des pénitences » n’écarte les fidèles de la confession, et suppliait, « au nom de la miséricorde de notre Seigneur Jésus Christ », que ces méthodes soient abandonnées et condamnées par les prélats. En ces temps où fleurissent certains anathèmes, où certains plaident pour le retour de formes de pénitence publique – je songe notamment à certaines propositions concernant les divorcés-remariés –, je trouve qu’écouter cette parole vieille de six siècles n’est pas vain. « À quoi bon affliger davantage encore ceux qui sont déjà dans la peine ? », en rajoutant de l’humiliation, de la culpabilisation, du tourment moral, alors que la Bonne Nouvelle est celle du Salut offert par Dieu, infiniment miséricordieux et compatissant, attendant patiemment que nous nous jetions dans Ses bras.

 

1 Édité, traduit et commenté dans GAUVARD Claude et OUY Gilbert, « Gerson et l’infanticide : Défense des femmes et critique de la pénitence publique », dans MÜHLETHALERJean-Claude et BILLOTTE Denis (dir.), "Riens ne m’est seur que la chose incertaine". Études sur l’art d’écrire au Moyen Âge offertes à Eric Hicks, Genève, Slatkine, 2001, p. 45-66.

2 Je ne débats pas ici de la légitimité ou non de l’excommunication ipso facto en ce cas, mais seulement du sens de la mesure prise par François à partir de cet état du droit.

Share

Ajouter un commentaire