Fin du conflit entre le Vatican et les religieuses américaines

Comité de la Jupe

Article paru dans le New York Times, 16 avril 2015 - Laurie Goodstein, avec Gaia Pianigiani.

Traduction de Gérard Flesch

Le Vatican a brutalement mis fin – avec deux ans d’avance – à sa mainmise sur le principal groupe d’opinion des religieuses américaines, permettant au pape François de mettre un terme à une confrontation engagée par son prédécesseur, et qui avait déclenché un tollé parmi les catholiques américains qui s’étaient engagés dans la défense des religieuses. Ceci anticipant une visite de François aux États-Unis, au cas où le Vatican et les évêques américains auraient eu hâte de trouver une issue à un épisode qui a été perçu par de nombreux catholiques comme une inquisition vexante et injuste envers des religieuses qui passent leur temps dans les écoles religieuses, dans les hôpitaux et dans les institutions caritatives.

Sous Benoit XVI, en 2012, la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) avait chargé trois évêques de remanier le groupe des religieuses – la LCWR, Leadership Conference of Women Religious – avec le souci de ramener les discours et les publications qui s’éloignaient de la doctrine catholique dans des domaines tels que l’ordination réservée aux hommes, le contrôle des naissances et la sexualité, et la place centrale de Jésus dans la foi. Mais François a montré dans ses deux années de pontificat qu’il était moins intéressé par le maintien des limites de la doctrine que par les preuves de miséricorde et d’amour envers les pauvres et les personnes fragiles, travail dans lequel sont justement engagés depuis longtemps la plupart des ordres religieux féminins concernés par l’enquête.

Mettre fin au conflit avec les religieuses est un des nombreux changements de cap que François a engagés. Il a aussi œuvré à réformer la Curie, administration centrale du Vatican, instituant un contrôle plus strict des finances du Vatican, et il a créé une commission qui s’occupe des abus sexuels commis par le clergé. Il n’a engagé aucune évolution doctrinale – ce mercredi, il a confirmé l’enseignement de l’Eglise selon lequel le mariage n’existe qu’entre un homme et une femme – mais les catholiques du monde entier disent qu’il a fait beaucoup pour rendre plus accueillant le discours de l’Eglise.

Y a contribué, ce jeudi, une rencontre inattendue avec quatre des responsables de la LCWR : les quatre femmes ont été photographiées dans son bureau, et ont déclaré ensuite qu’elles étaient « profondément touchées » par « les propos de gratitude » du pape envers les vies et les ministères des sœurs catholiques. « Il les a rencontrées à peine une heure, avec une densité inhabituelle, » a dit Eileen Burke-Sullivan, théologienne et consultante pour les ordres religieux féminins, et vice-doyen de l’Université de Creighton pour le ministère et la mission, une école jésuite d’Omaha. « J’ai l’impression que cela ressemble à des excuses que l’Église catholique serait en train de faire officiellement. »

François ne s’est jamais exprimé ouvertement en public sur cet imbroglio avec les religieuses américaines. Mais il a parlé de créer de plus larges opportunités pour les femmes dans l’Église, et de la valeur des religieuses et des prêtres dans les ordres religieux. Il est lui-même de l’ordre des jésuites.

Un signal clair de ce que le Vatican sous François adoptait une approche plus conciliante envers les sœurs américaines vint en décembre, avec l’annonce des conclusions d’une autre enquête faite par les congrégations américaines, et révélée par une visite apostolique à son sujet. Cette démarche reposait sur l’envoi d’un questionnaire à 350 communautés religieuses, et sur des rencontres par des équipes d’enquêteurs auprès de 90 d’entre elles, portant sur divers sujets depuis leurs pratiques de la prière jusqu’à leurs modes de vie. Ces deux enquêtes sur les ordres religieux féminins ont été déclenchées sous la pression de prélats américains, et quelques étrangers aussi, qui accusaient les sœurs de désobéir aux évêques et de s’éloigner de la doctrine catholique. Ce qui a déclenché dans tout le pays des protestations de laïcs catholiques, par des pétitions et l’envoi de lettres au Vatican, prenant la défense des sœurs. C’est allé jusqu’à un mouvement avec son propre hymne, « L’amour ne peut être réduit au silence », composé par une sœur chanteuse folk de Chicago.

Les nouvelles en sont parvenues par un bref rapport publié conjointement par la LCWR, et par les trois évêques mandatés par le Vatican trois ans auparavant pour reprendre en main et remanier l’organisation. Le rapport en fait une démarche de collaboration, disant : « Nos conversations approfondies ont été marquées d’un esprit de prière, d’amour de l’Église, de respect mutuel et de coopération. Nos échanges ont été mutuellement bénéfiques. »

C’est bien loin d’il y a trois ans, lorsque la Congrégation pour la doctrine de la foi, conduite par le cardinal américain William Levada, avait publié un rapport estimant que la LCWR avait « de sérieux problèmes doctrinaux ». Il disait alors que les sœurs faisaient la promotion « d’un féminisme radical incompatible avec la foi catholique ». Il accusait aussi les religieuses de passer plus de temps à œuvrer contre la pauvreté et les injustices sociales que contre l’avortement et le mariage homosexuel.

En 2012, la CDF avait nommé l’archevêque J.P. Sartain de Seattle, aidé des évêques de Hartford, Mgr L. Blair, et de Springfield (Illinois), Mgr T.J. Paprocki, pour consacrer jusqu’à cinq années à assister et superviser la LCWR.

Les responsables du groupe des religieuses, qui représentent près de 80 % des sœurs catholiques des Etats-Unis, n’ont cessé de souligner que les accusations étaient infondées, et que le Vatican ne comprenait tout simplement pas la culture et la démarche des communautés de religieuses américaines, dont beaucoup soulignent leur pratique de débats ouverts et de prises de décisions en commun.

En fin de compte, le rapport publié mardi disait que le groupe des religieuses devrait être attentif au choix des orateurs et des programmes de ses conférences, et devait faire superviser ses publications par des « théologiens compétents ». Il ne précise pas qui devrait choisir les théologiens, et en effet les communautés religieuses féminines disposent largement de théologiens qualifiés et compétents. Le rapport disait que le but est de « promouvoir une rigueur scientifique qui garantisse une authenticité théologique et évite les énoncés ambigües au regard de la doctrine de l’Eglise, ou qui pourraient être interprétés comme contraires à cette dernière ».

Mardi, ni les sœurs, ni les évêques concernés n’ont accordé d’interviews. La Congrégation pour la doctrine de la foi n’a pas voulu non plus s’exprimer. Le groupe des religieuses a dit que la CDF leur avait demandé à toutes de ne pas parler aux médias d’information avant un mois.

Le Révérend F. Lombardi, un porte-parole du Vatican, a déclaré lors d’une interview téléphonique : « Une fois qu’ils auront discuté et clarifié les points soulevés, ils publieront un rapport commun. » Sœur S. Holland, présidente de la LCWR a déclaré : « nous sommes ravies de la fin du mandat, qui a requis de longs et exigeants échanges pour se comprendre et pour dégager des perspectives sur les points critiques de la vie religieuse et de sa pratique. » L’archevêque Sartain, sur le même ton, a déclaré : « Nos travaux en commun se sont passés dans un climat d’amour de l’Église, et de profond respect pour la place essentielle de la vie religieuse aux États-Unis, et un tel dialogue de fond entre les évêques et les religieuses a été mutuellement bénéfique, et est une bénédiction du Seigneur. »

Le règlement amiable a été un grand soulagement pour les sœurs et pour leurs partisans, qui avaient craint que le Vatican puisse dissoudre la LCWR, ou en prendre le contrôle permanent, a dit le révérend J. Martin, directeur éditorial du magazine jésuite America, qui a souvent commenté le conflit. « Ce qu’on voit chez ces religieuses, c’est un vrai courage, confiant dans l’autorité de l’Eglise et dans ceux qui l’exercent, » a-t’il déclaré. Il a dit qu’il n’y avait pas de moyen de connaitre l’implication du pape François dans le règlement du problème, mais que « en tant que membre d’un ordre religieux, et ayant lui-même subi plusieurs fois les attaques de ses supérieurs, il pouvait avoir quelque sympathie naturelle pour les sœurs ».

Crédit photo: 
image: CAP
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