Femmes et Prédicateurs : La transmission de la foi aux XII° et XIII° siècles

Comité de la Jupe

Lhistorienne Nicole Bériou, dans La Religion de ma Mère, consacre un chapitre à la transmission de la foi aux XII° et XIII° siècles. Quelle place était faite à la contribution féminine ?La formation intellectuelle des clercs, à cette époque, sest affirmée dans quelques grandes écoles cathédrales, surtout à Laon, avec la lecture suivie et commentée du texte biblique et les débats théologiques surgis au fil de la lecture. Les femmes se voyaient cantonnées, dans lexpression de la foi, à la sphère privée, lenseignement et la prédication étant le domaine réservé aux clercs. En voici un extrait :

Débats universitaires

Un bilan suggestif des résultats de tous ces changements ressort du texte de la question disputée sous la direction de maître Gautier de Château-Thierry, vers 1245, à Paris. Les deux premiers points abordent, en effet, la question du ministère de la prédication et de l’enseignement (doctrina) de la foi : conviennent-ils à l’un et l’autre sexe, ou aux hommes seuls ? Á tous les hommes, ou seulement à ceux qui ont reçu les ordres ?

Á l’appui de la thèse en faveur de la participation active des femmes à l’enseignement de la foi, on pouvait se prévaloir de l’épître à Tite, qui évoque les femmes âgées occupées à apprendre aux plus jeunes comment elles devaient aimer leur mari et leurs enfants, être chastes, réservées, et bonnes femmes d’intérieur (Tt2). La phrase du Christ rapportée par saint Matthieu (12,50) : «  Quiconque fait la volonté de mon Père est ma mère et mon frère ou ma sœur » portait une glose qui permettait aussi de soutenir le droit des femmes à transmettre la foi. Selon saint Grégoire, il fallait comprendre en effet « ma mère en enseignant «  et « mon frère ou ma sœur en agissant », ce qui laissait entendre que le mot « mère » convenait à l’un et l’autre sexe, comme la capacité d’enseigner. Ne trouvait-on pas, en outre, des femmes qui avaient tenu une place éminente dans l’Église, comme Marie-Madeleine, « l’apôtre des apôtres », ou les femmes qui avaient prophétisé, ou encore les abbesses qui, du fait de leur juridiction, pouvaient exercer une prééminence spirituelle sur les hommes ?

De tels arguments ne troublèrent pas le maître en théologie Gautier de Château-Thierry, qui  distingua dans la solution de cette question trois types d’enseignement de la foi : énoncer en privé les articles de la foi, expliquer la parole de Dieu selon son sens littéral, et l’interpréter selon les autres sens. Dans le premier cas, on pouvait s’en remettre à la compétence des femmes d’un certain âge, capables d’apprendre aux enfants leurs prières, et d’exhorter les petites filles, en privé, à bien se comporter. Le reste revenait aux clercs : les diacres et les prêtres devaient expliquer la parole selon le sens littéral, ceux qui étaient chargés de l’office pastoral devaient le faire plus complètement, selon les autres sens. Ainsi, les femmes, et les hommes laïcs avec elles, étaient cantonnés dans l’énonciation de la foi et dans l’exhortation morale. Maître Gautier songeait en particulier aux mères qui enseigneraient de la sorte « par la parole et par l’exemple », selon la formule consacrée.

Il fallait encore récuser les arguments en faveur d’un plus grand rôle reconnu aux femmes. Selon maître Gautier, la carence de prédicateurs masculins dans les premiers temps de l’Eglise permettait de comprendre que saint Paul ait envoyé sainte Thècle prêcher, et que d’autres femmes comme sainte Marie-Madeleine, sainte Catherine d’Alexandrie, ou sainte Lucie aient prêché, elles aussi. Les temps avaient changé, et l’Église pouvait se passer désormais de cet expédient. D’ailleurs, le privilège dont Marie-Madeleine avait joui par la volonté même du Christ ne pouvait être confondu avec la loi commune applicable au sexe féminin dans son ensemble.

De telles affirmations permettent de mesurer le chemin parcouru depuis le temps où Dhuoda, au IX° siècle, commentait librement l’Écriture. Au XII° siècle encore, la moniale Hildegarde de Bingen pouvait prêcher publiquement sans soulever aucune contestation, et on se complaisait à célébrer en Marie-Madeleine la sainte femme qui avait converti Marseille et sa région par sa prédication. Il semble aussi que, entre la fin du IX° et le milieu du XII° siècle, plusieurs hagiographes (hommes ou femmes ?) aient écrit la Vie de saintes femmes en admettant leur participation active à la mission ecclésiale de conversion, soit dans les familles, soit dans l’Église.

Ces temps étaient désormais révolus, au moins dans l’esprit des clercs qui fixaient peu à peu la « saine doctrine », au sein des cercles étroits du milieu universitaire. Il restait à diffuser ces idées, et à en promouvoir une mise en œuvre efficace.

Nicole Bériou, sous la direction de J. Delumeau, La Religion de ma mère, p. 64-66

Le Cerf, 1992

(Les notes et références de pied de page, très érudites, n’ont pas été reproduites.)

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