Femmes, Église, Monde, le supplément de L’Osservatore Romano

Sylvie DE CHALUS
12/10/2016

En mai 2012 est paru un supplément féminin à LOsservatore Romano, le journal du Vatican, intitulé Femmes, Église, Monde. C’est l’historienne Lucetta Scaraffia qui l’a lancé et qui en est la coordinatrice. Symboliquement, le premier numéro avait choisi la thématique de la Visitation, la rencontre de deux femmes, Élisabeth et Marie. Quatre ans plus tard, c’est un succès. Ce supplément mensuel s’étoffe, il est imprimé en couleur sous format magazine, deux nouvelles rubriques apparaissent, l’une dédiée à l’art, l’autre à la Bible. Il est tiré à 12000 exemplaires et on peut le lire en accès gratuit sur Internet, en sept langues, sur le site de L’Osservatore Romano 1. La nouvelle formule est sortie en mai 2016, reprenant quatre ans plus tard la thématique de la Visitation. Le 3 mai, il a été présenté au Vatican par le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint Siège, en présence de Mgr Dario Edoardo Vogano, préfet du Secrétariat pour la communication. En 2012, Lucetta Scaraffia avait reçu l’appui de Benoît XVI. C’est dire qu’il y a bien une volonté officielle de donner des informations sur la présence des femmes dans la vie de l’Église et de faire connaître leurs paroles et leur action.

Pourtant, un « supplément féminin », qui plus est au Vatican, milieu essentiellement masculin… l’expression peut faire sourire, quand elle ne provoque pas des plaisanteries plus ou moins fines. Que peut-on bien trouver dans ce supplément chaque mois ?

Une première réponse est un point de vue féminin sur l’Église et sur le monde. Les articles sont le plus souvent – mais non exclusivement – signés par des femmes, des laïques comme des religieuses. Ils ont comme objectif de faire connaître l’action des femmes dans le domaine social ou caritatif. Approche classique, convenue pourrait-on dire, mais l’ouverture à d’autres continents que l’Europe ouvre des perspectives très intéressantes, souvent méconnues – tout un numéro consacré à l’Afrique en octobre 2014, à nouveau en novembre 2015 « Le long chemin des femmes africaines » –, et les exemples ne manquent pas de femmes qui prennent en mains leur avenir et qui n’en restent pas à l’état de victimes secourues, comme ces femmes du Kenya qui ont lutté contre la déforestation (« Un couloir protégé par les femmes au Kenya », novembre 2015). Sont données des informations que l’on ne trouve pas communément et qui justifient pleinement le dernier terme du titre, le monde.

Une seconde réponse est l’importance donnée aux figures féminines de l’Écriture. Le premier numéro s’ouvrait avec la Visitation. D’autres figures de femmes, notamment dans l’Ancien Testament, sont présentées dans chaque numéro de la nouvelle formule. On sait que, dans l’Église, les figures masculines sont les plus nombreuses, les textes qui parlent des femmes rarement retenus dans la liturgie. Un discours androcentré a tendance à laisser les femmes dans l’ombre. Ces articles mettent les femmes remarquables de l’Ancien Testament en pleine lumière, donnent du relief à d’autres figures à peine esquissées. Si Judith et Esther évoquent des souvenirs, que connaît le lecteur d’Anne, mère de Samuel (juin 2016) ? de Bethsabée (juillet 2016) ? Sait-il que Debora a été une femme juge (mai 2016) ? Ces articles vont dans le sens d’une production éditoriale récente qui montre que la Bible comprend de beaux portraits de femmes, peu repris et commentés dans la tradition théologique qui a suivi, peu connus des Chrétiens.

En troisième lieu, la tradition historique est convoquée. Les femmes ont su, à des époques différentes, dans des aires géographiques variées, faire preuve de leurs talents. Il s’agit bien des femmes, qui ont vécu leur foi dans la diversité de leurs caractères, dans la diversité des périodes, des figures multiples, et non pas de la Femme dont traite trop souvent la théologie catholique, dans l’unicité d’une nature soustraite à l’histoire. Or, des exemples empruntés au passé nous montrent que les femmes ont parfois rempli des fonctions qui leur sont interdites aujourd’hui. On sait que, depuis le concile de Trente, il faut être ordonné pour prononcer l’homélie, ce qui exclut de facto les femmes, y compris les religieuses. Pourtant l’histoire nous apprend qu’Hildegarde de Bingen, canonisée par Benoît XVI, prêcha entre 1148 et 1170 à Cologne et à Trêves, à la demande des évêques (« Comme si les étoiles ne brillaient pas », mars 2016 2). Sur le même sujet, Enzo Bianchi, prieur de la communauté de Bose, réfléchit aux conditions qui permettraient à des laïcs – et donc à des femmes – de prononcer l’homélie (« À trois conditions », mars 2016 3). Quand on regarde, dans certains diocèses de France, les pratiques liturgiques récentes, qui réduisent les femmes à l’invisibilité et au silence, une telle proposition paraît hardie… et on peut la lire sur un site officiel du Vatican !

Une quatrième entrée est bien intéressante et on ne s’attend pas à la trouver ici. Il s’agit de l’historicité des comportements, des mentalités. En France, une revue universitaire comme Clio a cette approche, recourant à une méthode qui se sert de l’histoire, de la sociologie, de la psychologie, pour mener des études sur le genre. Un numéro très intéressant traite des prêtres (« Femmes et prêtres », septembre 2015). La représentation qu’ils se font des femmes est produite par une éducation, un imaginaire, des figures de référence, une théologie. L’article de Caterina Ciriello montre que les séminaristes, formés dans un milieu exclusivement masculin, ne voient que des femmes de condition subalterne. Dans leurs conclusions, les rédacteurs forment le souhait que des femmes soient présentes dans leur formation, en tant que professeurs, ce qui permettrait de faire évoluer les représentations et les mentalités et d’éviter une domination masculine, vécue comme « naturelle ». Lucetta Scaraffia est historienne de métier et elle fait appel à des rédacteurs qui ont recours, dans leurs analyses, aux méthodes des sciences humaines, qui permettent de renouveler l’approche des sujets.

C’est donc un supplément bien intéressant, qu’il vaut la peine de lire chaque mois. On peut penser parfois que la tendance va dans le sens du différentialisme – les hommes et les femmes sont radicalement différents et leur fonction symbolique doit être bien différenciée –, le numéro de juin 2016 (« Enquête sur l’identité féminine ») l’illustre particulièrement, parlant dans l’éditorial de l’expérience de la maternité, selon la pure tradition catholique : « Une enquête qui ne peut partir que du cœur de la différence, la maternité, déclinée dans ce numéro comme la capacité de prendre soin, que les femmes savent exercer dans tous les domaines, dans la vie privée comme dans la vie publique. » On lit aussi dans l’éditorial du numéro d’avril 2014 (« Nouveaux rôles, nouveaux devoirs ») : « Notre présence au cours de ces années s’est fondée sur une idée très simple: l’Église composée en grande partie de femmes, doit donner une place à leurs capacités et à leur contribution. “Pensons à la Vierge dans l’Eglise – a dit récemment le Pape – qui crée quelque chose que ne peuvent faire ni les évêques ni les Papes. C’est elle le génie féminin.ˮ Le choix d’une page sur la théologie de la femme a renforcé l’idée originelle. » Mais, dans l’article suivant, celui de la bibliste Dorothée Bauschke, c’est une tout autre conception : « Compatriote et contemporaine d’Élisabeth Schüssler-Fiorenza, j’ai reçu d’elle le fait de penser l’Église comme une “communauté de disciples égauxˮ, tout en m’appuyant sur la tradition de Matthieu que le pape François a rappelée dans son Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix du 1er janvier 2014. »

Et dans un long article de décembre 2014, au titre malheureusement mal choisi en français, « Pour une profonde théologie de la femme », il s’agit d’un dialogue entre théologiens dont les conceptions diffèrent passablement. C’est une pensée en train de s’élaborer, inaboutie, mais vivante.

Aucune langue de buis dans ce supplément. C’est bien rafraîchissant ! Il n’y a pas de ligne éditoriale rigide, les articles ne vont pas toujours dans le même sens, on sent une véritable liberté de ton. Jusqu’à parler de Simone de Beauvoir dans le numéro de septembre, « La femme existe-t-elle ? » 4

Les approches sont variées, les sujets aussi. Il faut espérer que les appuis au sein de la Curie et au sein de L’Osservatore Romano demeurent et que ce supplément perdure, en gardant la liberté qui est aujourd’hui la sienne.

Sylvie de Chalus

1 http://www.osservatoreromano.va/fr/section/femmes-eglise-monde.

2 Cf Comité de la Jupe, publication du 13 mai 2016

3 Cf Comité de la Jupe, publication du 21 avril 2016

4 http://www.la-croix.com/Religion/Pape/L-Osservatore-Romano-rend-hommage-a-Simone-de-Beauvoir-2016-09-02-1200786314.

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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Michelle
Merci, Sylvie, pour cet article aussi bien écrit que bien documenté. je relève un point qui est en effet trés important: que les séminaristes bénéficient de l'enseignement de professeurEs, des femmes qui détiennent un savoir et sont dans un parcours de réflexion, serait plus que salutaire.

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