Femme et prêtre catholique, chair et âme

Christina MOREIRA
28/11/2016

Christina Moreira, une Française qui vit en Espagne, exerce son ministère dans une petite communauté de base dont elle a la charge pastorale, charge qui lui a été confiée par la communauté assemblée. Elle a été ordonnée prêtre par l'évêque Bridget Mary Meehan, à Sarasota, Floride (USA – elle habitait alors en Amérique du Sud), en mars 2015. Cette ordination a été rendue possible grâce au mouvement des Femmes Prêtres Catholiques Romaines (ARCWP-RCWP) auquel elle appartient (http://romancatholicwomenpriests.org/NEWhistory.htm).

Femme et prêtre catholique, chair et âme

Le pape vient, pour la troisième fois en son pontificat, de ratifier que jamais, au grand jamais, il n’y aura de prêtres catholiques femmes parce que saint Jean-Paul II en a décidé ainsi. Je me pince vite fait et je vérifie que j’existe, femme et prêtre, en chair et en os, pourvue d’une âme, créée à l’image de Dieu, ordonnée selon le rite romain et dans la lignée apostolique.

Je précise d’emblée que je connais les canons concernant mon genre, ceux qui sanctionnent non pas l’ordination mais le fait que je sois femme et ordonnée : c’est ma féminité et pas autre chose qui me voue à la plus grave des sanctions. Et je n’ignore pas que d’aucuns voient là une faute au moins égale aux pires infamies commises sur des enfants. J’ai pris sur moi de désobéir à une règle injuste, d’obéir plutôt à Dieu qu’aux hommes, en somme d’accomplir autant que faire se pourra mon mandat d’apôtre.

Lorsque la vocation se fait finalement jour dans mon esprit, un long processus s’enclenche, où la tête et le corps font mine de ne pas comprendre, et le cœur s’affole. Mais je réalise que le mot impossible n’existe pas dans le lexique divin. Je m’organise alors pour obéir à cet appel, ce que d’autres femmes font depuis 2002. Je fais donc partie d’une communauté de femmes prêtres catholiques romaines, de diacres et évêques, un mouvement qui se veut dynamique et à la recherche, d’ores et déjà, d’un nouveau modèle d’Église.

Deux associations sœurs, ARCWP (Association of Roman Catholic Women Priests1) et RCWP (Roman Catholic Women Priests) assurent les ordinations et hébergent ces cercles de femmes qui s’épaulent, réfléchissent et prient ensemble, refont déjà l’Église qui n’est plus celle de demain mais bien celle d’aujourd’hui car nous sommes déjà plus de 200. Comment se fait-il que l’on ne nous voie pas ? Nous sommes présentes sur les réseaux sociaux mais également sur le terrain, auprès de communautés bien vivantes, et surtout, auprès des plus exclu-e-s.

Si nous proclamons haut et fort que nous aimons notre Église et comptons bien y rester2, nous n’en sommes pas moins conscientes que le vieux moule ne saurait nous accueillir sans aménagements. En effet, beaucoup savent que le vœu de célibat imposé aux valeureux mâles depuis des siècles (pas depuis toujours comme on le croit) ne durera pas. Son imposition indiscriminée a été source de souffrance et d’anti-témoignage chrétien. Il aurait été plus simple d’en faire une option de vie que chacun décide en conscience, en prenant ses dispositions et les moyens.

Dans notre mouvance, la liberté fait partie des essentiels ; pas de vraie offrande de vie ni d’engagement valide sans liberté. La liberté d’aimer est primordiale et nous la préservons. Nous avons donc la possibilité de nous marier, avant et après l’ordination. Nous prenons le temps de construire, dans la joie et l’espoir, une communauté d’égales au fonctionnement circulaire et démocratique qui prend forme en même temps que nos communautés se construisent autour des mêmes valeurs. Peu à peu, nous effaçons dans les mots, dans les mentalités et la réalité matérielle le clivage clerc-laïque. Il s’agit pour nous d’avancer, ici et maintenant, vers une ministérialité diverse et vitale, où chaque personne peut mettre ses charismes au service des autres et de son propre épanouissement. Le chantier est vaste et difficile car les vieilles structures ont la vie dure, et la pluralité des cultures, des langues, des codes symboliques nous oblige souvent à nous remettre en question, à douter et tout recommencer, parfois.

Ma vocation, telle que je la vis, ne me demande pas de couper du lien mais d’en tisser. La famille est pour moi le lieu par excellence, le lieu naturel de la rencontre du divin et de l’humain. Il n’a jamais été question d’y renoncer. De même que je ne saurais me couper de mes liens ancestraux humains, qui tissent mon histoire, je ne saurais me couper de la terre, du vivant, qui est également le milieu où Dieu se manifeste. Pourquoi briser du lien au lieu d’en construire ?

Cette même vocation m’enjoint de donner, ou plutôt, de partager la Vie et la vie est ce qui se vit, ce dont on accouche. Lors de mon ordination presbytérale, l’évêque évoquait notre rôle d’accoucheuses de l’Esprit. Je me reconnais dans cette tâche de faire venir à la lumière, dans le concret et la matière, l’Esprit qui habite toute chose et toute personne, et tout-e baptisé-e.

Nous polarisons tout le sens du sacré et, faut-il le dire, nous en faisons du pouvoir, en ces personnes que sont les prêtres. Toute l’échelle pyramidale des personnes ordonnées au sein de l’Église catholique romaine témoigne bien de cette perversion du sens en pouvoir. Je pense que le pouvoir vertical n’a pas sa place au sein d’une communauté de frères et sœurs, c’est un pouvoir qui soumet l’autre. Et c’est un pouvoir qui annule la puissance de l’Amour, la seule dont je désire faire ma source de sens, pour une quête qui est le seul élan vital qui vaut quelque chose dans ma vie de baptisée. Or n’est-elle pas présente, cette quête, n’est-elle pas brûlante au cœur de chaque humain, a fortiori au cœur de chaque disciple du Christ qu’est un ou une baptisée ?

Et c’est là que je vais la chercher, c’est mon travail, réveiller l’Esprit qui sommeille en mes frères et sœurs. Réveiller l’Haleine divine en toute la création car je la cherche partout. C’est ma raison de vivre. Comme Marie de Nazareth, “la première en chemin”, mon modèle m’invite à un retour au milieu divin qu’est la famille de Dieu incarné, présent dans la chair, toutes les chairs, quel que soit le chemin que prend l’amour dans ces chairs. L’amour est amour, sous toutes les formes diverses, mais c’est le même, issu de la Grande Source d’amour

La communauté comme famille agrandie, et radicalement inclusive et accueillante, lieu du partage du Pain et de la Parole par excellence : une nouvelle ecclésiologie déjà à l’œuvre dans notre mouvement. Nous devrions tous être inquiets de la pauvreté des réponses à l’appel à servir la Table du Seigneur qui nous est adressé collectivement. Mon ministère s’inscrit dans la démarche de la communauté famille, sans elle il n’a aucun lieu d’être.

D’où disponibilité totale, ouverture à la vie et à l’Esprit, écoute constante et attention aux signes, surtout à ceux de la souffrance. Disponibilité pour les surprises, ce qui déroute et dérange, comme Myriam de Magdala. Disponibilité pour appeler la guérison de l’esprit et du corps, du corps social et familial.

Christina Moreira – galilea.luz@gmail.com

Compte facebook : https://www.facebook.com/luz.galilea

Blog (en espagnol) où je publie des homélies destinées en principe à ma communauté en Espagne et à mes ami-e-s d’Amérique du Sud : https://lashomiliasdeluz.wordpress.com/

1 http://arcwp.org/en/biographies/#C

2 http://bridgetmarys.blogspot.com.es/2016/03/why-catholic-woman-would-like-to-remain.html

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