Et si cela était une prédication? L'art difficile de reconnaître l'amour dans l'Évangile de Luc (7, 36 8)

Comité de la Jupe
8 juin 2016

Maria dell’Orto, moniale de Bose – commentaire tiré de La folie de l'Évangile, éd. Qiqajon, 201). –L’Osservatore Romano – 1er mars 2016

http://www.osservatoreromano.va/fr/news/et-si-cela-etait-une-predication

Encore une fois, l'Évangile nous annonce ce qui lui tient le plus à cœur, c'est-à-dire que le début, la fin et la substance même de la foi qu'il veut susciter dans nos cœurs est l'amour. Que vivre dans la foi de Jésus signifie vivre en faveur des autres, en se conformant à Lui qui est venu non pour être servi mais pour servir. Et que l'unique visibilité de la foi, l'unique éloquence chrétienne est donc l'amour humble et grand de celui qui sert son prochain. À présent, précisément parce que la foi existe au prix fort de l'amour gratuit ou n'existe pas du tout, l'Évangile met le doigt dans une plaie profonde, en montrant la tentation éternelle des hommes religieux : celle de la foi qui veut se rendre visible au rabais, en fuyant la responsabilité de l'amour.

La scène évangélique raconte le grand amour d'une femme qui était prostituée pour Jésus. Un amour démontré non par des mots — en effet elle ne dit rien du tout — mais par l'éloquence de gestes pleins d'amour, humbles et habiles, de véritable experte de l'amour. Jésus voit les gestes de son service plein d'amour et humble, totalement silencieux, et il y reconnaît sa foi et son salut. Et à la fin il lui dira : « Ta foi t'a sauvée, va en paix. » Et nous la retrouverons avec Jésus et les autres disciples, hommes et femmes, pour les servir.

Mais à côté du regard de Jésus, nous est racontée la réaction, à ces mêmes gestes, d'un homme religieux, de ce Simon, appartenant au groupe des pharisiens, qui était le maître de maison qui avait invité Jésus à sa table.

L'Évangile est impitoyable en nous racontant la vision aveuglée de Simon, sa perception erronée de ce qui se passe sous ses yeux. Là où il y a un grand amour, celui de la femme, il ne voit qu'impureté et péché. Là où il y a le discernement et l'accueil plein d'amour et d’étonnement de Jésus envers la femme qui aime tant, il voit une carence religieuse, une contradiction avec la sainteté, un démenti de son identité de prophète. Ni les gestes de la femme, ni l'attitude de Jésus ne sont pour lui une occasion et une incitation à s'interroger sur lui-même, mais seulement une occasion pour se renforcer dans son aveuglement vicieux. Jésus a dénoncé de nombreuses fois le grand mal de l'aveuglement et de l'hypocrisie qui tente les hommes religieux : considérer que l'identité religieuse compte plus que les actions, plus que ce que l'on fait ou que l'on ne fait pas ; utiliser l'identité religieuse d'experts de la loi de Dieu comme échappatoire devant la responsabilité que, précisément, cette même Loi donne à chacun d'agir avec justice, vérité et amour. N'oublions jamais que dans Matthieu 25 tous les péchés graves contestés sont des péchés par omission.

Simon, ignorant en amour, ne le reconnut pas dans les gestes gratuits de la femme. N'ayant pas compris l'évidence de ces gestes, que lui restera-t-il ? En effet, le motif de son doute à propos de Jésus — « Si c'était un prophète, il saurait quelle espèce de femme est celle qui le touche » — révèle qu'il ne comprend même pas le ministère que Dieu, par amour de son peuple, donne à ses serviteurs les prophètes dans les Écritures saintes d'Israël.

Le ministère du prophète n'est-il pas le fait, difficile et saint, de se trouver entre la sainteté de Dieu et la misère également morale du peuple ? En admonestant celui-ci pour qu'il revienne à Dieu, cesse de commettre des injustices et se mette à aimer son prochain ? Et en effet Jésus, en véritable prophète, voyant dans l'amour de la femme sa guérison et son salut, prend soin de Simon, le véritable malade.

La cécité de Simon, homme religieux, est un avertissement sévère, prophétique et évangélique pour chacun de nous. Ce que David notre père sut écouter et reconnaître, de la bouche du prophète Nathan, dans le Premier Testament : « Tu es cet homme » (2 Samuel, 12, 7), l'Évangile le dit à chacun de nous. Parce que l'Évangile ne nous confirme jamais dans nos préjugés ; au contraire, en nous révélant notre hypocrisie, il admoneste chacun à se réveiller et à se convertir.

De même que la cécité de Simon est un avertissement sévère, ainsi le discernement amoureux de la femme et de Jésus sont un magistère fondamental pour nous. Cette femme, la première de tous, discerne en Jésus, avec l'intuition de l'amour, un pauvre et aussi un homme de Dieu véritable et plein de compassion, et elle fait pour lui tout ce qu’il est en son pouvoir de faire. Dans l'Évangile, on ne dit pas du tout que cette femme cherchait le pardon et le salut. Non. Et cela aussi est important. Le propre salut ne peut jamais être le but de l'amour. Il en est seulement, mais pour toujours, la conséquence. Car celui qui veut sauver sa propre vie la perd, et seul celui qui la perd par amour la sauve. […]

Et c'est un magistère pour nous que le regard de Jésus qui se laisse étonner comme par une révélation, et qui sait mettre à profit ces gestes gratuits et éloquents d'amour. Il sait en tirer non seulement du réconfort, mais aussi une édification et un enseignement pour lui. En effet, avant d'être capturé et tué, pour donner un signe éloquent de la grandeur, de l'humilité et de la gratuité de son amour pour ses disciples, il se penchera sur leurs pieds et les lavera. L'Évangile nous supplie, avec ce récit, d'avoir un regard attentif et du discernement pour reconnaître l'amour partout où il se montre, sans faire attention à la bonne ou à la mauvaise réputation des personnes, et d'apprendre d'elles à aimer.

En parlant à Simon, Jésus formule une double sentence : « Ses nombreux péchés lui sont pardonnés, car elle a beaucoup aimé. Celui à qui, en revanche, on pardonne peu, aime peu », attestant ainsi d'un double lien entre le pardon reçu et l’amour. Cette double sentence, qui ne parle pas de la difficulté de pardonner mais plutôt de celle d'être conscient du besoin du pardon de l'autre, est un bon critère de discernement et d'interprétation de nos amours : que ce soit des amours heureux, misérables ou entièrement ratés.

Nous devons nous demander, à propos de chaque amour que nous vivons, s'il nous porte à nous connaître davantage nous-mêmes comme personne ayant besoin de pardon ou si, en revanche, il amenuise ou éteint carrément cette conscience. Car dans ce cas, dit l'Évangile, cet amour amenuise notre capacité d'aimer.

Crédit photo: 
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Albrecht_Bouts-Jesus_chez_Simon_le_Pharisien_IMG_1407.JPG
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