ESTHER : LA RÉSISTANCE À L’INJUSTICE

Comité de la Jupe

Le livre d’Esther est un des rares livres de la Bible qui porte le nom d’une femme.

Dans un livre, qui a pour titre « Les Subversives", le bibliste André Lacoque présente cinq femmes qui jouent un rôle central : la Shulamite du Cantique, Ruth, Esther, Suzanne et Judith.

Attachons-nous plus particulièrement au livre d’Esther. Une femme en est l’actrice principale et sa présence et son action sont décisives pour le salut de son peuple.

Ce texte montre qu’une femme peut être choisie comme instrument de salut, donc que Dieu choisit aussi des femmes pour contester le désordre établi. Elle le fait au risque de sa vie et une lecture chrétienne peut en faire une préfiguration du Christ.

Une belle relation de communion nous est montrée entre une femme et un homme : la reine Esther et Mardochée, fonctionnaire à la cour. Aucun des deux ne domine l’autre. C’est leur mutuelle écoute qui va déjouer le projet d’extermination du peuple juif :

  • Esther écoute Mardochée en ne révélant pas son origine 2/10 ;

  • Mardochée écoute Esther quand elle lui demande de justifier son attitude 4/5-7 ;

  • elle obéit à son ordre d’aller voir le roi 4/8 ; il obéit à Esther en suivant ses instructions 4/16-17.

Nous avons là une réelle mixité sans domination.

Dans l’éloge de la désobéissance contenu dans ce livre, on voit un appel à résister à l’injustice. Mardochée et Esther, tous les deux, bravent un édit royal (interdiction de se présenter devant le roi sans avoir été convoqué.) Sujet d’étonnement, la version en hébreu d’Esther ne fait aucune mention de Dieu. Il ne contient aucune prière d’Esther. Mais le combat contre le mal est témoignage de Dieu, est engagement pour Lui, même si son nom n’est pas prononcé.

Une autre forme de figure de salut, différente de celle de l’Exode, nous est présentée.

Le salut, ici, n’est pas de quitter un pays étranger mais au contraire de pouvoir y rester, de continuer à y vivre dans la paix et la prospérité. Vivre d’une tradition, non sous la forme d’une répétition mais dans une interprétation qui la fait renaître en fonction d’une situation nouvelle.

De ce point de vue aussi, le fait qu’une femme soit héroïne de ce salut a du sens. Une tradition figée ne peut que légitimer des stéréotypes où sont enfermées les femmes (comme les hommes d’ailleurs). Ouvrir des chemins nouveaux peut libérer un autre type de relation entre les hommes et les femmes.

Ce livre a reçu dans les mouvements féministes un accueil mitigé. Cela tient à l’extrême sensibilité que certaines d’entre nous peuvent avoir par rapport à tout ce qui peut paraître dévalorisant pour les femmes.

En effet, une lecture superficielle peut prêter le flanc à la critique :

L’histoire commence par une répudiation arbitraire à cause du refus d’être traitée de faire-valoir lors d’une beuverie : femme objet qu’on exhibe : une nouvelle reine sera choisie parmi les vierges les plus belles ramassées dans tout le pays, et qui se soumettront à un régime de beauté pour satisfaire les besoins sexuels du roi , pour être ensuite reléguées au harem jusqu’à un hypothétique désir de sa part…

Le point de départ est rude. On comprend qu’on puisse arrêter là la lecture.

Mais une lecture au premier degré peut légitimer soit un refus de ce livre, soit une justification des comportements machistes.

Une lecture attentive montre que ce récit ,censé se passer au 5ème siècle avant J.C, sous le règne de Xerxès 1er, Roi de Perse, est en fait un conte qui manie l’ironie à outrance : une satire pleine d’humour d’un roi sans personnalité, ce qui tranche avec la force de détermination d’Esther et de Mardochée.

Ce point de départ n’est-il pas figure de réalités d’hier et d’aujourd’hui ?

Des femmes traitées en objet, c’est encore malheureusement une réalité.

Mais l’essentiel est à chercher dans l’attitude d’Esther : son courage, sa détermination, son audace et son réalisme pour changer ce qui parait impossible à changer en utilisant la situation qui est la sienne. Sa fragilité même, son hésitation qui nous la rend plus proche et montre une peur surmontée par une générosité plus grande encore.

De ce point de vue, ce livre est « pascal », passage de la nuit à la lumière, de l’esclavage à la liberté, du péché au salut. Passage qui est totalement don de Dieu et totalement œuvre humaine.

Sr Michèle Jeunet,  rc

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