Du corset aux prothèses mammaires : de mal en pis !

Annick PARENT

À l'initiative d'Annick Parent, l'association « les amazones s'exposent » a été créée en 2007 pour faire reconnaître ce qui était alors tabou en France : des milliers de femmes vivent avec un sein en moins à la suite d'un cancer et ne souhaitent pas de « reconstruction ». Elles n'ont pas à en être stigmatisées pour autant. C'est une différence parmi d'autres, et quoi qu'en disent les médias, la féminité ne tient ni à la forme ni au nombre de seins...Par le biais de l'art – exposition, lecture-spectacles, vidéos etc.–, avec Sandrine Pignoux et quelques artistes engagées, elles travaillent à faire changer le regard du grand public mais aussi celui du corps médical. Leur site permet de découvrir qu'une fois devenue Amazone, la vie continue, avec un sein en moins et souvent de l'humour en plus ! Leur dernière exposition « Hégémonie de la norme ou respect des différences ? » a eu lieu au Centre Montgallet 75012 Paris du 1er au 19 décembre 2015.L'article qui suit reprend cette problématique en l'élargissant.

De tous temps, il y a eu des contraintes exercées sur le corps, particulièrement sur celui des femmes : quatre siècles de corset en Europe et dix de bandage des pieds en Chine en témoignent. Actuellement, on assiste à un dévoilement du corps de plus en plus prononcé, les décolletés se creusent, les jupes et les shorts remontent toujours plus haut, et les pantalons taille basse nous font découvrir le haut de la raie des fesses de qui s’accroupit. La chirurgie esthétique élargit d’autant son champ d’action...En Corée du Sud, la mode est aux visages de manga : menton pointu et grands yeux. Qu’à cela ne tienne, on débride les yeux et on fracture la mâchoire pour l’étroitiser au risque de provoquer des séquelles importantes.

Aux États-Unis, la mode est maintenant au « mommy make-over », un cocktail d’opérations visant à supprimer toute trace de maternité : plasties abdominale et mammaire, réduction de la taille de l’aréole des seins et suppression des vergetures. Les traces de la maternité deviennent des stigmates dont il faut se débarrasser à tout prix…Et que dire de la demande croissante « d’abricot fendu » ? La résection des petites lèvres – labia- ou nympho-plastie – a le vent en poupe ! Associée à l’épilation du pubis au laser, et voilà un sexe de femme débarrassé des signes de la maturité sexuelle ! On met en cause l’impact des images pornographiques pour expliquer cet engouement, mais ces « nouveaux modèles » suffisent-ils à expliquer le désir d’avoir un sexe de fillette, et celui d’en jouir ?

Les femmes qui nous ont précédées étaient-elles moins asservies ? Jusqu’à la Guerre de 14-18, les contraintes exercées sur leurs corps étaient surtout extérieures : pas question d’être vue dehors « en cheveux », on épinglait un chapeau sur sa chevelure avant de sortir. La mode était-elle aux robes flottantes ? Qu’à cela ne tienne, « faux-cul », « tournure », ou « queue d’écrevisse » en osier donnaient le change en soulevant l’étoffe. La donne actuelle est tout autre. Les contraintes ont encore affermi leur emprise, on ne modèle plus uniquement le corps de l’extérieur, c’est la chair même qu’il faut travailler de l’intérieur. Au placard les « faux-culs » ! Des prothèses de fesses internes y pourvoiront. La mode est aux gros seins ? Il suffit de choisir la taille des implants en silicone, de passer en salle d’opération, de payer et… de recommencer l’opération plusieurs fois dans sa vie1. De l’embonpoint qui s’installe ? Une liposuccion fait effet plus vite qu’un changement de régime alimentaire ou qu'une dépense physique régulière.Si le « faux-cul » ne dupait personne, aujourd’hui le faux séduit : seins comme des sphères en suspension, fesses « à l’africaine » chez des Occidentales, visage de quinquagénaire plus lisse que celui d’une trentenaire… Qu’importe l’âge de nos artères, c’est ce qu’on donne à voir qui compte ! La beauté est devenue une obligation, la séduction, un objectif de vie. Nous nous sommes soumis avec docilité au culte du paraître.Cet asservissement au « donné à voir » va de pair avec un degré d’exigence vis-à-vis de soi-même de plus en plus élevé, et un regard sans pitié sur son corps et sur celui de l’autre. On se jauge et on juge l’autre à l’aulne des modèles et des valeurs véhiculés par la publicité, les médias et le cinéma. Sous couvert de « conseils, trucs et astuces de beauté », la presse  féminine distille des normes impitoyables. Le corps de la femme est censé être sale, en surface comme en profondeur, « il faut le nettoyer, le purifier, le détoxifier » ! La peau ? Sale, elle aussi, « il faut la gommer, la désincruster, la débarrasser de ses impuretés ». L’âge ? Une tare à corriger… Le vocabulaire employé est guerrier – il faut « cibler les zones », « attaquer les amas graisseux », « anéantir les capitons » etc. –, et le message est simple : tout être féminin doit être en lutte incessante contre son propre corps.« La société de consommation nous pousse à nous dévaloriser pour consommer davantage. C’est un cercle vicieux et destructeur », nous dit David Le Breton2. 

Quand « savoir prendre soin de soi » devient consommer de la chirurgie esthétique pour tenter de préserver une apparence, cela signe un glissement vers une société d’êtres uniformisés, où la non-conformité est perçue comme une déviance et les différences comme des travers à corriger sans état d’âme. En voulant se rapprocher à tout prix d’un modèle de femme déconnecté de la réalité, c’est de toute la richesse des singularités que nous nous privons ! 

Annick Parent

 

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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Michelle
merci, et bravo pour toutes ces analyses, ô combien nécessaires ,de la pression exercée sempiternellement sur les femmes pour correspondre mieux aux fantasmes masculins.....parce que c'est, à mon avis, de cela qu'il s'agit. Entre 70 et 80, cela avait considérablement régressé; d'autant plus que certains ouvrages ou publications ont décortiqué les normes véhiculées par les magazines féminins. Ne pas correspondre à des normes de séduction crée de plus en plus d'angoisse chez les femmes. Ou serait-ce que l'angoisse fondamentale des femmes, culturellement induite, d'avoir "quelque chose en moins",( alors que nous avons quelque chose en plus) se fixe maintenant sur le corps?  

Auteur du commentaire: 
Pierronne la Bretonne
Bonne année 2016 dans la Joie profonde, la Paix et l'Amour de Jésus et de Marie!

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