Deuils périnataux, douleurs secrètes

Anne Soupa
03/01/2018
Deuils périnataux douleurs secrètes

Florence d’Assier de Boisredon, Desclée de Brouwer, 183 p., septembre 2017, 17 €

Voilà un petit livre dont la grande sensibilité est l’atout majeur. Il en faut pour aborder une question aussi délicate que celle des deuils d’enfants que l’on dit « morts nés », c’est-à-dire qui n’accèdent pas à une vie extra utérine, sauf parfois pour quelques heures. Cette expression recouvre des catégories assez différentes : la fausse couche spontanée, l’interruption volontaire de grossesse, la réduction embryonnaire, la mort lors de l’accouchement, la destruction d’embryons congelés. Y sont associés les décès anténataux, c’est-à-dire ceux survenus pendant la grossesse, qui font partie d’une catégorie plus large, celle des décès périnataux, survenus soit dans l’utérus, soit durant la première année de vie. Dans ce livre, il est surtout question des décès anténataux, ceux d’« enfants sans vie ».

Pour apprécier le traitement juridique qui leur est octroyé, il faut partir de la date légale ultime pour un avortement, soit la 12e semaine de grossesse. Avant cette date, le terme médical qui les désigne est celui de « pièces anatomiques d’origine humaine ». Après, il s’agit d’« enfants sans vie », pour lesquels, depuis une importante circulaire interministérielle de juin 2009, un certificat d’accouchement peut être délivré, ainsi qu’une inscription à l’état civil pour signifier le décès, et des obsèques peuvent être organisées, sauf si la famille se dessaisit de cette tâche pour la confier à l’hôpital. Par contre, l’identité de cet enfant se résume à un prénom. Il ne porte aucun nom de famille et aucun lien de filiation ne peut être établi à son égard, la personnalité juridique n’étant reconnue qu’envers des enfants nés vivants et viables. Si l’enfant a vécu, ne serait-ce que quelques heures, il dispose d’un état civil complet (acte de naissance et acte de décès) et dans ce cas-là, des obsèques sont obligatoires.

Outre sa clarté dans l’exposition des différents cas, ce petit livre invite à prendre conscience que « cela ne va pas tout seul » pour les couples, en particulier pour les femmes qui y sont confrontées. Ces dernières trouvent très rarement une écoute devant les différentes difficultés éprouvées : sidération, mal être, culpabilité, tristesse insurmontable… Avec méthode et finesse, Florence d’Assier informe, décrit, dit la loi, fait part de son écoute de thérapeute. Et surtout elle nomme les choses. Ce n’est pas parce que cette vie minuscule n’est pas advenue, pour de multiples raisons, que l’événement est bénin. Il aura marqué le corps et le psychisme d’une femme, mais peut-être aussi de toute une famille. L’auteur réapprend à ceux des lecteurs qui auraient pu l’oublier à ne pas passer sous silence ce qui a eu lieu. Dans le cas des IVG, elle le fait sans aucun a priori ni prosélytisme religieux et surtout sans culpabiliser celles qui s’y sont résolues, mais, suivant en cela les conseils de Marie Balmary, elle nomme les choses.

C’est sans doute notre responsabilité commune de « sujet » que d’affronter sans banaliser ce qui est la perte d’une promesse de vie (tout en la relativisant, car la nature parfois fait elle-même le tri entre ce qui peut vivre et ce qui ne le peut pas). Et c’est aussi notre responsabilité de faire face sans rougir devant une IVG qui a été choisie parce qu’il n’y avait alors pas d’autre choix possible. Dans toute vie humaine, il arrive qu’il faille faire droit à cette tension entre des options contraires et à nommer un malheur. Et même si c’est un « petit malheur », dû à des causes très variables, il sera d’autant mieux surmonté qu’il aura été reconnu. Enfin, ce n’est pas parce que des militantismes anti-avortement se sont emparés du sujet, souvent de manière phobique, qu’il ne faut pas reconnaître la réalité d’une souffrance devant ce type de deuil. Dans une dernière partie, l’auteur répertorie les différentes manières d’accompagner les parents, le plus souvent les femmes, par une meilleure écoute de la part de leurs proches, ou par des sites, ou des associations, ou un suivi psychologique, qui proposent une meilleure écoute et une attention soutenue à ce qui se vit.

Ensuite, il faut en sortir, remettre les choses en perspective, et regarder devant, vers des perspectives d’espérance et de fécondité, de toute sorte. C’est ce tournant vers une « sortie de crise » que j’ai trouvé un peu trop peu marqué, même si, au sens strict, cette inflexion est « hors sujet ». Détail mineur par rapport au projet central du livre, parfaitement atteint, qui est de faire prendre conscience que trop de femmes vivent ces moments dans un silence absolu et nocif.

Anne Soupa

Crédit photo: 
Desclée de Brouwer
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