Des petites filles à l’autel ?

Comité de la Jupe

Céline Béraud, maître de conférences à l’université de Caen, membre du Centre d’études interdisciplinaires des faits religieux, est une sociologue intéressée par les études de genre, en particulier dans le catholicisme. Elle a enquêté en région parisienne sur le statut des filles dans la liturgie. Elle a rédigé sur le sujet, dans l’ouvrage collectif Catholicisme en tensions, un chapitre intitulé Des petites filles à l’autel ?

L’observation de Céline Béraud porte sur la messe dominicale dans des paroisses de Paris et de la région parisienne. Elle a enquêté sur le terrain pendant plusieurs mois. Elle rappelle que les enfants de chœur ou servants de messe avaient largement disparu après le concile Vatican II. Ils ont été remis en honneur dans les années 1980, du fait de la base plus que par des incitations venant de la hiérarchie. C’était souvent des prêtres voulant redonner de l’importance et une certaine solennité à la liturgie. La question des filles s’est alors posée. Céline Béraud rappelle les directives romaines à ce sujet (Lettre adressée par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements aux présidents des conférences épiscopales, mars 1994, précision apportée par la même Congrégation en juillet 2001), permettant –ou tolérant – leur présence, qui dépend d’abord de l’autorisation de l’évêque du lieu, ensuite de la décision du prêtre qui célèbre et qui est, en dernier ressort, le seul décisionnaire.

Ses observations l’ont amenée à distinguer trois cas de figures : les groupes dans lesquels les filles sont exclues, soit d’une manière implicite soit d’une manière explicite. Les groupes dans lesquels les filles sont présentes, avec les mêmes rôles que les garçons –mais elle constate qu’à l’égard des filles sont posées souvent des limites, comme leur départ au moment de la puberté, ce qui n’est pas le cas des garçons, comme si les vieilles règles concernant la pureté et l’impureté en matière rituelle étaient alors exhumées. Enfin les groupes dans lesquels les filles ont un rôle, mais différent de celui des garçons. Elles sont alors appelées « Servantes de l’assemblée, petites Thérèses … ». Elles n’entrent pas dans le chœur et leurs vêtements sont différents de l’aube des garçons ; c’est plutôt un signe distinctif, comme une écharpe blanche, une cape qui laisse voir les vêtements… Céline Béraud s’en étonne : l’aube blanche est le signe des baptisés (elle est portée lors des cérémonies comme la profession de foi), ce n’est pas un vêtement liturgique. Et la sociologue pour ce dernier groupe emploie le néologisme de pratiques fortement « genrées » et d’une division stricte des tâches, selon le sexe des enfants.

On pourrait considérer que cette présence ou cette absence des filles est un détail, finalement secondaire. Céline Béraud montre qu’il n’en est rien. Dans les messes où s’exprime la conception différentialiste des rôles, les femmes, même les religieuses, sont peu visibles. Elles n’entrent pas dans le chœur, ne donnent pas la Communion. L’appartenance à un genre, le masculin ou le féminin, est alors déterminante, alors que dans l’Église la différence pertinente, souligne Céline Béraud, est celle entre les clercs (tous des hommes cependant) et les fidèles laïcs.

Elle termine son chapitre par la mise au jour des tensions présentes à ce sujet dans le catholicisme. Elles sont de deux ordres : tensions entre l’intérieur de l’Église, aux pratiques fortement différentialistes, et l’extérieur, la société civile, qui pratique et encourage la mixité. Tensions à l’intérieur de l’Église, entre la participation souhaitée de tous les laïcs, hommes comme femmes, à la vie liturgique, dans l’esprit de Vatican II, et l’inégalité ou la hiérarchie visible entre les hommes et les femmes. « Les apories d’une égalité dans la différence apparaissent nettement. Celle-ci conduit soit à une exclusion pure et simple des femmes, soit à une différence tellement marquée qu’elle entre de manière flagrante en contradiction avec l’égalité. » Le sous-titre du chapitre « Catholicisme, genre et liturgie » tient ses promesses : l’analyse selon les catégories du genre est pertinente.

Pour conclure, nous citerons un passage emprunté à l’article de la sociologue Blandine Chélini-Pont qui clôt l’ouvrage Catholicisme en Tensions. Il s’agit d’un paragraphe qui traite du culte dans le catholicisme. Il est évident que la liturgie ne saurait se limiter à une approche sociologique, réductrice par essence ; mais dans l’ordre intellectuel qui est le leur et dans la sécheresse du constat, ces lignes sont justes : «  Le sacré et le profane sont tout autant affaires de genre que de distinction entre les ordonnés et les autres, ce « peuple immense de baptisés ». La place de la femme dans la liturgie catholique reste domestique. […] La liturgie, manifestation du sacré, met en évidence les limites de la rhétorique catholique concernant l’égalité dans la différence des vocations et des genres. Elle est le lieu intouchable de la mise en scène et du renforcement de l’autorité masculine. Que la tradition soit invoquée au lieu de l’impureté ou de l’infériorité du corps féminin n’y change rien. Seuls les hommes marqués du signe ont accès au sanctuaire et y possèdent l’autorité de la Parole.»

Sylvie de Chalus

Notes :

Catholicisme en tensions, ouvrage édité sous la direction de Céline Béraud, Frédéric Gugelot et Isabelle Saint-Martin, éditions EHESS, mai 2012. « Des petites filles à l’autel ? Catholicisme, genre et liturgie », Céline Béraud, p. 241 à 252.

Céline Béraud est l’auteur d’un article paru sur le même sujet dans la revue Études de février 2011, consultable sur le portail Cairn, « Quand les questions de genre travaillent le catholicisme. »

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Commentaires

Je ne suis pas d'accord avec la phrase qui dit que la différence pertinente est celle entre les clercs et les fidèles laïcs. Rose Wu a dit : « Je ne suis pas persuadée que c’est en ordonnant les femmes que l’Église va devenir plus inclusive et participative. Quant à moi, l’exclusion des femmes du sacerdoce n’est qu’un des indices de sa nature oppressive. Pour renouveler l’Église et l’exorciser de toutes les formes d’oppression, nous devons nous attaquer à la racine de tous ces problèmes... Pour moi, il s’agit d’un choix entre vouloir une communauté qui partage le pouvoir ou vouloir que le pouvoir reste entre les mains d’une petite minorité ». Rose WU, « De l’ordination des femmes au sacerdoce de tous les fidèles » (From the Ordination of Women to the Priesthood of all Believers), citée par Elisabeth Schüssler Fiorenza, Une assemblée de prêtres www.culture-et-foi.com/dossiers/ordination_des_femmes/elisabeth_schuller_fiorenza.htm

Je crois que c'est une illusion d'imaginer qu'il puisse y avoir une (des) sociétés où tous les pouvoirs soient également partagés entre tous. Il n'y a pas de fonctionnement collectif efficace sans différenciation des tâches, il n'y a de toute façon pas de collectivité humaine qui ne soient différenciée à l'intérieur d'elle même, tout le monde n'a pas les mêmes capacités (ne serait-ce que physiques) tout le monde n'a pas les mêmes goûts, les mêmes intérêts, les mêmes aptitudes, etc... Bref, les fonctions sont inévitablement différenciées, et sur ces différences de fonction se greffent inévitablement des inégalités de pouvoir. On peut bien sûr (il faut le faire!) essayer de faire en sorte que ces inégalités ne soient pas trop massives, et surtout qu'elles soient transitoires (que ce ne soient pas toujours les mêmes qui décident; en démocratie, on apelle ça l'alternance). Mais le véritable antidote aux excès du pouvoir, c'est d'arriver à intégrer au fonctionnement normal d'une société l'analyse critique du pouvoir tel qu'il s'exerce constamment. C'est là-dessus que notre Église est nulle. Étant donné que les rapports hommes/femmes sont encore actuellement très loin de l'égalité réelle et symbolique, l'accès des femmes aux ministères ordonnés, quand il se produira, sera inévitablement lié à une redéfinition des ministères eux mêmes. Ou, pour le dire autrement: seule une redéfiniton des ministères permettra l'accès des femmes aux ministères ordonnés. Les deux buts (ordination des femmes, redéfinition des ministères) sont également cruciaux.

Tout à fait d’accord, Anne-Marie, avec votre commentaire. Cependant, je pense que le chapitre de Céline Béraud ne porte pas sur les ministères ordonnés. Le point qu’elle étudie est bien celui, au sein des fidèles laïcs, de la discrimination et de l’inégalité en fonction du genre. Dans les années qui ont suivi le Concile, il y avait une relative indifférenciation entre les hommes et les femmes, en termes de visibilité et de fonctions. Les prêtres essayaient même, la plupart du temps, de respecter une sorte de parité et d’équilibre. Au début des années 2000 on a vu une nette discrimination en faveur des hommes, par besoin, sans doute, de retrouver le sens du sacré et cette tendance a été encouragée par Rome et dans les séminaires. C’est la tendance dominante des grandes villes et des communautés nouvelles. En une décennie, quelle régression de la visibilité des femmes : les filles servantes d’autel, là où elles existaient, éloignées, Des hommes seuls appelés lors de la cérémonie du Lavement des pieds, le Jeudi saint, les femmes exclues de la distribution de la Communion et même des lectures, avant le texte de Benoît XVI d’octobre 2010. En une décennie, cela fait beaucoup ! Il est possible que, dans les zones rurales, et là où on ne peut faire autrement, les femmes remplissent de nombreuses fonctions – et cela peut irriter les hommes – mais elles le font à titre d’auxiliaires, sans soubassement théologique vraiment satisfaisant, et souvent d’une manière précaire. Vous comprendrez alors, Martinus, que le site du Comité de la Jupe ait à se préoccuper essentiellement de la place et de la dignité des femmes. Et ce sont des questions précises qu’il faudrait poser à nos évêques : cette discrimination est-elle fondée théologiquement ? Sur quelles bases anthropologiques ? Et pourquoi dans l’Eglise ce retour à la Tradition (et au caractère patriarcal qui lui est lié), alors que dans la société civile, la situation des femmes a changé –un peu- dans le sens d’une égalité plus grande ? Or les évêques, sur ces questions, sont extrêmement divisés, dans la seule Eglise de France. Et quand on sait que, souvent, les jeunes prêtres viennent de familles culturellement conservatrices, cela n’incite guère à l’optimisme!

@ Sylvie Là, j'ai failli me vexer! Alors, comme ça, les femmes "remplissent de nombreuses fonctions, mais sans sous-bassement théologique"??? Et les hommes, alors? Ils en ont, du sous-bassement théologique? Puisque nous sommes entre nous, j'ose une plaisanterie de mec: tu veux le voir, mon sous-bassement théologique? Méchante blague à part, vous avez raison: quand on prend des responsabilités, ou simplement quand on fait un certain traval, il faut se former. pas seulement en théologie: en technique de lecture en public, en art du chant, en animation d'assemblée, en pédagogie (pour les catéchistes), en expression corporelle, pour ceux qui se lancent dans la gestuation (j'ai vu de ces choses... passons!). Mais, à ce que j'ai vu, dans les sessions de formation diocésaines, les femmes sont là et bien là. Si certaines ne sont pas suffisammenet formées, c'est peut-être parce que les formations ne sont pas assez ambitieuses, pas par indifférnce de celles et ceux qui désirent être formés.

@Anne-Marie Vous avez mal interprété l’expression « soubassement théologique ». Loin de moi la pensée que les femmes n’auraient pas de formation théologique, au contraire, elles prennent sur leur temps libre pour se former ! Et aujourd’hui, celles qui interviennent sont bien formées, avec de réelles compétences. C’est du côté de l’Institution et de la conception du laïcat qu’il n’y a pas de soubassement théologique vraiment satisfaisant. Les femmes qui interviennent n’ont pas de statut reconnu –les lettres de mission me paraissent plus rares aujourd’hui qu’hier. Elles rendent service, elles peuvent être extrêmement appréciées dans leur paroisse, mais leur position dans l’Eglise est précaire, sauf, peut-être, pour celles qui président les funérailles – et encore ! Il me semble qu’il faudrait repenser la théologie du laïcat, dont on s’est détourné parce qu’on avait peur que les laïcs prennent la place des prêtres ou des diacres. Proposer aussi de nouveaux ministères, avec une base théologique solide, qui donnerait alors aux femmes, dans l’Eglise, une place reconnue dans l’espace public. Comme le dit Céline Béraud, elles restent dans l’espace « domestique ».

@Sylvie : ce n'est pas en transformant les églises en ghettos de femmes que vous obtiendrez « la dignité des femmes ». Prenez par exemple les postes de permanentes laïques. Elles sont payées au lance-pierre, avoue Véronique Gallissot : « Les salaires sont bas » : http://vocations.cef.fr/egliseetvocations/spip.php?article730 . Cette exclusion des hommes de la fonction de permanent laïc est une autre manière d'entretenir les différences de salaires homme-femme. Le problème de la non-parité dans certaines fonctions d'église est un sujet tabou pour le comité de la jupe. Eh bien soit. Mais ne dites pas qu'on ne vous aura pas prévenues.

Sérieusement, Martinus, où avez-vous vu que des hommes étaient exclus de la fonction de permanent laïcs? C'est quoi ce fantasme? Et cette quasi menace, "on vous aura prévenues". Vous vous rendez compte de ce que vous dites?

@ Sylvie D'accord, je comprends mieux; et nous sommes d'accord, bien sûr! Mais il faut aussi laisser se développer des usages qui ne sont pas strictement réglés par un discours officiel, éviter d'institutionnaliser trop vite, parce que ce qui est institutionnalisé est figé... L'exemple de l'évolution des obsèques est un bon exemple: on a été obligé d'improviser, sous la contrainte de la pénurie de prêtres, et en dépit du désarroi des fidèles qui commencent toujours par protester. Au bout de quelques années, on constate qu'il y a là un service grandement apprécié de tous (il y a des exceptions, rares), où les laïcs, hommes et femmes, président des cérémonies et commentent la parole de Dieu. Nous sommes régulièrement témoins du choc spirituel que cela provoque, de temps en temps, dans l'assistance. C'est la même Église, mais c'est tout autre chose que ce à quoi les gens pensaient sous le mot "Église". Il se passe là quelque chose d'important, dont les conséquences à long terme sont imprévisibles.

Sylvie et Anne-Marie, il me semble que le fondement théologique existe lorsque des femmes (et des hommes laïcs) exercent des fonctions (je pense que S. pensait à des fonctions de type liturgique). C'est le baptême qui fait chacun prêtre prophète et roi. On a toujours tendance à croire que seuls les ministères ordonnées octroient un fondement théologique. Or, c'est l'une des vocations de base de la Conférence des Baptisé-e-s que de rappeler aux fidèles la responsabilité théologique qui est la leur, depuis le temps de l'Evangile (Lettre de Pierre), donc bien avant l'existence de ministères ordonnés.

@ anne Merci de nous rappeler l'essentiel! Mais je crois que, ce que voulais dire Sylvie, c'est que l'Église confie des missions au laïcs sans en expliciter le fondement, ni vis-à-vis de ceux qui exercent ces fonctions, ni vis-à-vis de ceux qui en sont les bénéficiaires. Il en résulte, pour ces bonnes volontés envoyées en éclaireur sur des fronts parfois exposés, une insécurité statutaire qui les fragilise. Je me souviens des tous premiers temps où j'ai participé à des obsèques conduites par des laîcs. Les premières fois, j'étais là pour apporter une aide ponctuelle, dans des circonstances particulières (il manquait quelqu'un, je connaissais le défunt, etc.). Au début de chaque cérémonie, celui qui conduisait la prière lisait un paragraphe rédigé par le curé pour expliquer pourquoi les laïcs célébraient. Au bout de quelques mois, j'ai fini par me fâcher: "vous allez vous excuser longtemps comme ça?". Cette explication, qui avait effectivement été nécessaire au départ, finissait par ressembler à ce que peut dire un chef cuisinier quand il manque du personnel ou que le gaz est en panne: "désolé, ce n'est pas le service auquel vous seriez en droit de vous attendre...". Hé bien, si, justement: ceci est le service auquel vous êtes en droit de vous attendre!

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