Dernier billet consacré à la religieuse québécoise Gisèle Turcot, une femme à l’engagement fort pour l’Eglise de son pays (3).

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Anthony Favier termine la relation de la conversation quil a eue avec Gisèle Turcot. Il sagit des années récentes, à la fin du pontificat de Jean-Paul II.

Enjeu du ministère, les années 1990-2000

Comment Gisèle Turcot perçoit-elle les évolutions plus récentes des années quatre-vingt-dix concernant la place des femmes dans le catholicisme ? Pour la religieuse, chez de nombreux évêques québécois il y a eu d’immenses progrès. Ils « continuent individuellement de penser qu'il serait normal qu'il y ait un statut égal du point de vue des ministères et de la gouvernance [...] Ils ont bien vu que cela marchait de confier des ministères aux femmes ». Mais tout n’est pas toujours si simple non plus : «Vous savez, des prêtres ont eu beaucoup de difficultés à vivre la promotion des religieuses. Peut-être que le comportement de certaines femmes a pu irriter, qu'il y a eu des abus de pouvoir... Ce n'est pas parce qu'on est une femme qu'on est à l'abri de l'autoritarisme... Il y a quelque chose qui ne se réduit jamais au genre mais à l'humanité». Ces évêques, elle ne semble pas éprouver de l'animosité à leur égard, tout juste souligne-t-elle en douceur leur faiblesse et les difficultés à ménager toutes les sensibilités catholiques.

Mais c'est bien entendu à l'égard de Rome que la sœur est circonspecte face à des méthodes qui ne reflètent guère l'idéal de collégialité conciliaire. Son dernier véritable combat de féministe catholique remonte aux années 1994-1995 lorsque le pape Jean-Paul II s'est dit prêt à mettre en jeu son infaillibilité pontificale sur la question du refus de l’accès des femmes au sacerdoce. Jean-Paul II fait parvenir une lettre, Ordinatio sacerdotalis, aux évêques du monde entier qui n'est rien d'autre qu'une fin de non-recevoir de toute demande similaire en contexte catholique. Texte sûrement écrit en réaction à la décision en 1988 de l'Église anglicane, la plus proche des Églises réformées de Rome, d'ordonner des femmes évêques. Gisèle Turcot, qui est redevenue entre-temps présidente de Femmes et Ministères, se rappelle encore ce moment : « Le texte de Rome est sorti le 29 mai, à l'Ascension... Un mois après, le 29 juin, à la Saint-Pierre et Saint-Paul, nous avions une réponse de Femmes et Ministères qu'on a fait paraître dans le Devoir [principal quotidien québécois] avec 700 signatures d'hommes et de femmes, laïcs ou non, qui, plutôt de s'en prendre à Rome, s'adressait aux évêques de la conférence du Canada, leur disant : «Nous voulons continuer le dialogue avec vous... » Au mois d'août, on republie le texte, cette fois-ci avec 1300 signatures...Bien sûr, on n'a pas eu de réponses officielles, seulement des appels à titre privé...»

Depuis les années 2000, les enjeux sont différents. Elle note aussi que les femmes perdent les fonctions et les emplois salariés qu'elles avaient acquis dans les décennies précédentes car elles sont les premières victimes des coupes liées à la baisse des revenus de la dîme (nom du denier de l'Église québécois). La pastorale dans laquelle sont engagées de nombreuses femmes en souffre le plus. Les répondantes sont de moins en moins rémunérées et doivent se satisfaire du bénévolat. Quand on lui demande ce qu'elle pense des ordinations non canoniques de femmes prêtres, Gisèle Turcot n'approuve pas vraiment : «C'est paradoxal, on veut entrer dans le ministère et ipso facto le lendemain on est excommunié». Selon elle, il faut tâcher de s'insérer au mieux dans son Église locale et y être le facteur de changement.

La vie religieuse, analyse rétrospective et devenir...

Quand on lui pose cette question «les sœurs ont-elles été selon vous à la hauteur de l'enjeu du XXe siècle au Québec», Sœur Gisèle Turcot est assez mesurée et réaliste: «Dans la plupart des congrégations, il y a eu un noyau qui a mordu à l'analyse féministe et qui est entré dans l'association des religieuses féministes par exemple. Il faut bien comprendre qu'au Québec, contrairement à d'autres pays, les sœurs ont eu depuis longtemps davantage de leadership et d'autonomie.» Elle trouve même que les religieuses québécoises ont fait honneur aux avancées des femmes, qu'elles ont annoncées d'une certaine manière :

«Avant la Révolution Tranquille», dans leurs pensionnats et leurs hôpitaux, elles avaient les coudées franches... Si on compare avec les États-Unis où elles sont à la merci du clergé pour les salaires, les structures des œuvres, c'est totalement différent... la subordination c'était leur pain quotidien, c'est pourquoi aussi, comme elles étaient plus diplômées, elles ont réagi fortement... Bien sûr, au Québec, il y avait l'aumônier, mais cela faisait partie de la culture générale, elles étaient quand même les maîtres (sic) chez elles... beaucoup de religieuses qui ont perdu des responsabilités dans les hôpitaux ou les écoles étaient les plus aptes à obtenir des responsabilités dans les diocèses, elles avaient un réel savoir-faire [...] ça a favorisé l'émergence des laïques cela, sans nul doute»...

C'est la crise des vocations qui aurait rendu moins audible leur action, le vieillissement des congrégations entraînant la diminution du nombre des éléments actifs :

«Puis on s'en va vers une implosion... Les trente ans et moins, on les compte sur les doigts de la main [...] chez les femmes, il y a encore des vocations, mais en tout petit nombre. La contribution que des femmes religieuses peuvent apporter, elle est très variable, ne correspondant pas à l'image classique [...] nous les religieuses, on fonctionne encore avec des images de vie très réglementée, de nombreux usages... Le désir d'émancipation, de larges possibilités, la vie religieuse ne l'apporte plus guère [...] Pour une femme d'aujourd'hui, où la pilule ne lie plus la vie affective à la maternité, c'est exceptionnel de se penser sans vie affective, de vouloir le célibat avec la chasteté [...] et je pense que les conditions de foi, avec le développement d'une relation personnelle à Dieu, ne passent plus nécessairement par un appel à la vie religieuse. Un appel à la justice sociale, c'est un humanisme, un appel à l'intériorité c'est la vie monastique... où est la vie apostolique ?»

Angoissante question dans l'absolu qui ne semble pas l'ébranler personnellement.

Pour entrer dans le XXIe siècle, il faut apprendre à vivre avec la diversité

Si on lui demande si elle a des regrets et comment elle fait la pesée de son parcours de religieuse, Gisèle Turcot affirme: «J'ai eu mon parcours personnel, j'ai demandé à toujours rester dans ma communauté... la communauté c'est le cadre de soutien de mon engagement. Moi je souffre bien entendu du manque de relève... les jeunes, ça pousse, ça dynamise, là on est comme une famille qui n'a pas d'enfant. L'élan nous manque...». Quant à l'avenir, elle n'occulte pas les difficultés, institutionnelles, l'esprit clérical et patriarcal, l'affaiblissement des valeurs évangéliques...mais Gisèle Turcot trouve encore le moyen d'y voir des grâces: «Quand je suis revenue de Beijing en 1995, je suis revenue en me disant «pour entrer dans le XXIe siècle, il faut apprendre à vivre avec la diversité»... L'actualité, l'enquête sur les religieuses américaines ? Cette enquête est la deuxième ; elle confirme les inquiétudes sur leur mode de vie. En dépit de cette attitude de contrôle, il faut savoir entrer dans l’espérance…même si, pour le moment, il est quasi impossible de faire bouger les choses... en tout cas, je ne vois pas comment ! En attendant, on peut, peut-être, créer des liens !»

Anthony Favier

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Commentaires

Ce que je retiens de tte cette entrevue, c`est que Gisèle Turcot est une personne d`exception en ce qui regarde son esprit d`analyse face à tt son cheminement, c`est une personne très intelligente dont on ne saurait se passer. Nous devrions pouvoir continuer à profiter de son expérience, c`est un appel que je lui fais. Cette femme, je ne la connais pas; mais elle doit avoir plus à dire qu`elle n`en a ditdéjà. Ou, l`obéissance l`oblige à se taire??? Instruire son peuple, éclairer les consciences, faire maturer et grandir, ne serait-ce aussi un Appel de Dieu? Si les communautés religieuses ont vécu ( ce qui semble un fait!), la parole doit se porter ailleurs, là où elle a besoin d`être entendue. Le champ est libre, la place est grande: d`où entend-on encore parler de "maturer ds lÈsprit" pour devenir ce que Dieu attend de nous: des chrétiens authentiques et vrais et matures, capables de prendre notre place dans l`assemblée des croyants? Sont-ils encore si nombreux ceux qui proclament vraiment la Parole de Dieu le dimanche, de Celle par laquelle Le Bon Pasteur veut bien nous nourrir, nous alimenter au quotidien pour pouvoir continuer à Le suivre sur Son Chemin? Cela me peine et me fait souffrir quand ces moments sont perdus.

Bonjour, Je commence à consulter ce site après la lecture inspirante et révolutionnaire du livre de Anne Soupa et Christine Pedotti:"les pieds dans le bénitier". C'est comme si un monde s'ouvrait à moi. C'est exactement de dont j'avais besoin. Je suis catholique et de moins en moins pratiquante face à la sclérose de l'institution et si ça n'était de mon conseiller spirituel ( un moine cistercien) je ne sais pas si je ne serais pas parti. Jésus le Christ est au coeur de ma vie et j'ai fait des voeux privés de consécration en 2005.Ces textes et cette dynamique des femmes et des hommes qui veulent vivre leur catholicisme "autrement" m'interpellent et je rejoignent. Une réflexion profonde s'amorce............ Merci. andree besner Brossard, Québec, Canada

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