De la pensée différentialiste

Comité de la Jupe
La réflexion sur le rapport entre les hommes et les femmes est tendue entre deux pôles: s’appuyer sur ce qui les rapproche ou sur ce qui les distingue. Sylvie de Chalus nous fait part de son analyse et de son expérience. La pensée universaliste, fondée sur une nature humaine commune, est aujourd’hui en retrait dans la société occidentale par rapport à la pensée différentialiste qui valorise les différences entre le masculin et le féminin. En France, la loi sur la parité doit beaucoup aux travaux de Sylviane Agacinski, qui a montré que les différences entre les sexes étaient à prendre en considération, la pensée universaliste usant d’un neutre abstrait qui ne tenait pas compte des difficultés spécifiques que rencontrent les femmes dans le monde politique. On pourrait ainsi considérer que la pensée différentialiste présente des pistes intéressantes. Il vaut alors la peine de lire ou de relire les ouvrages de Françoise Héritier, qui a occupé la chaire d’anthropologie au Collège de France, et notamment Masculin/Féminin II [1]. Elle montre que la différence des sexes ne devait pas forcément s’accompagner d’inégalité : « L’inégalité n’est pas un effet de la nature. Elle a été mise en place par la symbolisation dès les temps originaux de l’espèce humaine à partir de l’observation et de l’interprétation des faits biologiques notables ». Cette différence sexuée a donné naissance à une catégorisation dualiste, structuration binaire de la représentation mentale du monde. Et Françoise Héritier montre que le second terme des binômes, associé au féminin, porte un coefficient de négativité par rapport au premier terme associé au masculin. Elle parle alors de la « valence différentielle » des sexes. Or, face à une modernité accusée de favoriser la confusion des genres, les religions monothéistes ont réaffirmé la pensée différentialiste, avec vigueur. Dans le catholicisme, c’est particulièrement visible dans la liturgie. Après le Concile Vatican II, il y avait une relative indifférenciation entre hommes et femmes parmi les fidèles ; on parlait du Peuple de Dieu. Aujourd’hui le clivage en fonction du genre, au sein des laïcs, est très net et se traduit par des fonctions et des rôles différents. La représentation emblématique en est sans doute l’Office du Jeudi Saint. Il y a seulement quelques années ( mais cela paraît très loin ) une table était souvent dressée dans la nef, décorée de feuillages ; elle était une figuration du banquet eucharistique ouvert à tous, préfiguration du banquet eschatologique. Aujourd’hui, une liturgie très ritualisée a une forte tendance à l’expulsion des femmes du chœur. Si la cérémonie du Lavement des pieds est solennisée près de l’autel, les femmes en sont exclues, et, çà et là, et de plus en plus fréquemment dans certains diocèses, elles sont même exclues des lectures qui précèdent l’Évangile, alors que ces dernières ne concernent pas le culte à proprement parler. On les sollicite pour faire partie de la procession des offrandes et on les laisse lire les intentions. Mais la signification est claire : elles ne peuvent que représenter l’assemblée, on leur dénie toute participation à une action liturgique, quelle qu’elle soit. Ce faisant, l’Église habitue les fidèles, par la voie du symbolique, à intérioriser la supériorité ontologique du masculin – supériorité d’ailleurs théorisée par des théologiens de l’époque médiévale -, en dehors de toute ordination ou institution. La raison théologique invoquée est la figure du Christ et de l’Église, son épouse. Certes, c’est une image portée par la Tradition, mais ce n’est pas la seule. Le Christ est aussi la tête du Corps mystique et la pierre d’angle de l’Église. L’insistance accordée aujourd’hui à la première image fait naître le soupçon que, sous l’analogie, il pourrait bien se cacher la structuration étudiée par Françoise Héritier. Elle ne s’intéresse pas au champ religieux, mais les structures qu’elle met au jour ont ici toute leur pertinence : le masculin, opposé au féminin, est associé à d’autres binômes, le sacré opposé au profane, l’action à la passivité, le culturel face à la nature, la parole face au silence…Et la valence différentielle des sexes se vérifie, le féminin étant associé à chaque fois à l’élément dévalorisé, ou moins valorisé. La pensée différentialiste s’accompagne, structurellement, d’inégalité et de hiérarchie entre les sexes. Or il faut bien réaliser que les démocraties modernes reposent sur l’égalité de tous devant la loi, hommes comme femmes, et sont une conséquence politique de la pensée universaliste. C’est un point fondamental, dont découlent des structures qui donnent aux femmes, sans qu’il y ait pour autant confusion des genres, des possibilités d’action et une représentation d’elles-mêmes plus satisfaisantes que ce qu’elle trouvent la plupart du temps dans l’Église. Le catholicisme, en réaffirmant aussi nettement depuis plus d’une décennie la pensée différentialiste, place les femmes de la modernité occidentale dans une situation très difficile, pour des raisons qui ne touchent pas à l’essentiel de la foi mais sont principalement d’ordre anthropologique. . Il me semble que c’est la tâche du Comité de la Jupe que de le dire, sans acrimonie, mais avec netteté. Dire aussi que la pensée différentialiste n’est pas la seule dans le christianisme, la pensée universaliste est présente depuis l’origine, avec le texte bien connu de St Paul dans l’épître aux Galates [2]. Les prochaines décennies devront clarifier le rapport entre le catholicisme et la civilisation patriarcale qui l’a vu naître, clarifier la notion de Tradition, enfin se pencher sur la question des identités, qui soulève aujourd’hui tant de passions. Le chantier est vaste, les questions sont complexes, les forces conservatrices sont puissantes, ce sera long. En attendant, nous sommes nombreuses à penser que, malgré tout, l’Église est notre milieu vital et que ce serait folie que de partir. Il nous reste à demander la grâce de la patience et de la fidélité. Sylvie de Chalus [1] Masculin/Féminin II, Dissoudre la hiérarchie, Editions Odile Jacob, 2002, rééd. 2007, p. 14. Voir aussi, Masculin/Féminin, I, La pensée de la différence. Editions Odile Jacob. 1996. rééd. 2002 et 2007. [2] St Paul, Galates, 3,28 [3] Études. Janvier 2011, p. 67-76
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Commentaires

La hiérarchie selon les races est le racisme, la hiérarchie selon les genres est le sexisme. La valorisation du féminin ne conforte pas le patriarcat, si elle est faite dans une optique féministe de lutte contre ce même patriarcat. C'est à dire une valorisation de ce que FONT les femmes, qui est immense, non reconnu à sa juste valeur, dans tous les domaines, historique, artistique,politique, social, quotidien .Et non une valorisation de ce qu'elles SONT. Or, c'est parce qu'elles sont des femmes biologiquement parlant que les femmes sont discriminées, comme l'ont été les Juifs, par exemple. Ceci dit, Sylvie, je ne connais pas les textes dont vous parlez. Que disent ils en substance ?

La pensée de l’Eglise catholique n’est pas, à mon sens, différentialiste. Elle est sexiste, c’est à dire que pour elle, une différence de sexes équivaut à une différence de droits ! C’est là où le bât blesse. personne n'aurait l'idée de nier que noirs et blancs ont des épidermes différents, mais tout le monde (ou presque) est d’accord qu’ils doivent bénéficier d’une égalité de droits. Je suis étonnée de ne pas trouver de référence aux principales auteures, qui, depuis les années soixante-dix, se sont penchées sur ces questions dans le cadre des luttes de femmes : Antoinette Fouque, avec « Il y a Deux Sexes » ou Kate Millett, avec « la Politique du Mâle ». Elles y expliquent très bien que c’est au contraire parce que le sexe masculin demeure l’unique référence que les femmes restent discriminées. Le féminisme « égalitaire », qui triomphe aujourd’hui a fait montre de ses impasses : le sexe féminin y est effacé dans une négation des différences absurde : parentalité unisexe, négation du fait que ce sont les femmes qui font et élèvent les enfants, droit du travail tronqué des références à la maternité. Nous l’avons bien vu avec la réforme des retraites, qui ne tient pas compte de l’énorme travail social effectué par les femmes/mères, et ne s’occupe que de travailleurs asexués, appauvrissant encore les femmes.Combattre le sexisme ou le racisme, qui ont la même racine, la peur de l’Autre, le refus de l’entendre, c’est affirmer les mêmes droits dans la reconnaissance de la différence, biologique, ethnique, culturelle, enracinée dans la même pâte humaine. Tout ceci a été l’objet de débats incessants dans les groupes de femmes, et le débat continue. Mais il me semble vital de ne pas confondre différentialisme féministe et sexisme !

Héla, Sylvie, les victimes d'aliénation concourent souvent à leur aliénation et la justifie. Ça montre à quel point elles l'ont bien intériorisé!

Constatant la régression de la place des femmes dans la liturgie, j’en ai cherché les raisons. La principale me paraît le désir de retrouver le sens du sacré. Je n’accuserais pas l’Eglise de sexisme ; pour moi, ce sont plutôt des effets de structure, c'est ici que la pensée de Françoise Héritier est intéressante. L’opposition sacré/profane a besoin de l’opposition masculin/féminin pour se marquer. La fameuse « valence différentielle » des sexes s’exprime alors et donne aux femmes le sentiments d’une discrimination, puisqu’il y a de fait une hiérarchie selon les genres. Je suis d’accord avec vous sur les impasses de la pensée universaliste à notre époque, je déplore moi aussi la dernière loi sur les retraites. Mais c’est la pensée universaliste qui permet aux filles de recevoir la même instruction que leurs frères, qui permet aux femmes d’être éligibles et de s’exprimer dans l’espace public. C’est pour moi un progrès considérable, à défendre, car rien n’est acquis une fois pour toutes. Enfin un certain féminisme chrétien se développe aujourd’hui, qui valorise les charismes qui seraient proprement féminins. C’est une voie qui me paraît dangereuse et qui conforte la pensée patriarcale ; cette pensée différentialiste est très répandue dans les communautés nouvelles. Face à cela, je me tiens résolument à la pensée universaliste, faute d’une voie médiane qui tiendrait à l’universel et ferait droit en même temps à l’expression de l’altérité.

Pour continuer avec l'apport de Françoise Héritier, en une phrase, presque tout est dit. Je la cite: Les deux piliers de la domination masculine résident dans le contrôle social de la fécondité des femmes et dans la division du travail entre les deux sexes. Je ne peux guère m'empêcher de penser que les comportements de la hiérarchie de mon Église en sont une flagrante illustration !

Certains textes, écrits par des femmes, font l’apologie de ce que les femmes apportent de spécifique, c’est à dire la tendresse, la discrétion, le sens de la vie, le sens de l’invisible… dans une perspective très traditionnelle, faisant de la femme la gardienne du foyer, qui ne s’exprime pas en public. Je pense particulièrement au livre de Jo Croissant, La Femme ou le Sacerdoce du cœur, aux Editions des Béatitudes, livre qui s’est beaucoup vendu. Sa pensée conforte la représentation patriarcale qui parle de « la femme » en général, essentiellement épouse et mère, même si elle est religieuse consacrée, Dans une moindre mesure le livre d’Anne-Marie Pelletier, Le Signe de la Femme, aux Editions du Cerf, évoque aussi le sens du féminin. Sa pensée est très proche des textes de Jean-Paul II. C’est à ces textes que je pensais en évoquant un certain féminisme chrétien dont la pensée est différentialiste. Ce sont des textes qui me mettent mal à l’aise car ils sont repris par des hommes dans leur argumentaire, disant : « Voyez ce que des femmes disent de vous-mêmes, c’est bien ce que la Tradition de l’Eglise a toujours affirmé. »

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