Christine à l'honneur

Comité de la Jupe

Le 4 juin, Christine Pedotti était à l’honneur – et les femmes avec elle ! « Les droits des femmes sont indivisibles, les défendre dans le catholicisme contribue au bien commun », voilà ce qu’elle a tenu à affirmer très fort en recevant la légion d’honneur.

Chère Mijo, chers amis, chères amies,

D’abord, merci d’être là, je ne sais pas si ce que je suis mérite l’honneur qui m’est fait, mais ce dont je suis certaine, c’est que je suis ce que suis à cause de vous et avec vous. Je suis riche de vous toutes et tous. Votre amitié, votre fidélité, vos exigences parfois, m’ont modelée. Je suis tissée de toutes les relations que nous avons nouées ensemble. Merci à tous et toutes.

Messieurs, mes amis, profitez de ce que je viens de dire, et par avance, pardonnez-moi, car je vais maintenant presque vous oublier pour rendre hommage aux femmes de ma vie.

Mijo, quand la question s’est posée de savoir qui me remettrait ces insignes, j’ai tout de suite su que ce devrait être une femme, puisque c’est pour la cause des femmes que je reçois cet honneur.

Et qui mieux que toi… En te demandant cela, c’est une sorte de filiation que je revendique, femme d’édition, femme de presse, aimant les mots, la transmission, la vulgarisation… voilà ce que nous avons en commun, et puis aussi femme de foi… Merci d’avoir accepté.

Et maintenant, permettez-moi d’égrener la litanie des « saintes femmes de ma vie », celle qui ont fait de moi la femme que je suis.

En tout premier lieu, la République, eh oui, elle est au féminin, et ses filles avec elles, la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité.

Je suis fille de la République, de la laïque, qui fut mon école. Elle a permis à la petite provinciale boursière que j’étais de bénéficier de l’égalité des chances.

Je suis très émue que cette République laïque m’honore pour des combats et des engagements que j’ai menés principalement dans l’Église.

Et elle a bien raison la République, sinon de m’honorer, du moins de considérer que la cause et les droits des femmes sont indivisibles et que les défendre dans le catholicisme n’est pas un combat privé mais public qui contribue au bien commun. J’en suis extrêmement émue et touchée.

Ici, je suis obligée d’avouer que j’aime beaucoup le rouge de cette décoration. J’ai toujours aimé le rouge. Oui, oui, pas de doute, le rouge est très très seyant… Oui, vous me voyez venir…

J’aime bien le rouge républicain, mais vous le savez, je milite, pour le rouge cardinalice. La pourpre pour des femmes cardinales. Oh, pas moi quoique…

Non c’est pour rire, mais enfin, des femmes éminentes, il n’en manque pas ! Geneviève, oui, Geneviève de Gaulle, que la République honorait voilà une semaine au Panthéon, vous ne trouvez pas qu’elle aurait fait une magnifique cardinale ? Et Teresa de Calcutta ? Elle aussi.

La République a établi la parité ; autant de femmes que d’hommes dans les promotions de la Légion d’honneur, au Panthéon, deux hommes, deux femmes, autant de femmes que d’hommes comme ministres…

Hélas, dans mon Église, il y a encore du chemin à faire, mon combat n’est pas achevé. Pour la pourpre, il faudra attendre encore. Bon, je l’ai pronostiquée pour 2035, j’ai peut-être été un peu optimiste. Mais Mathilde, ma nièce chérie, ne désespère pas, tu n’as que 21 ans, tu le verras peut-être ? Ou peut-être toi, Pénélope, qui a 6 ans, ou Élia qui n’a pas encore deux mois.

Le seul problème, c’est que la cause des femmes n’avance pas seulement avec les femmes. Elle avance aussi avec les hommes, quand ils ont envie que les femmes soient de vrais partenaires. La cause des femmes est aussi la cause des hommes. Les femmes émancipée, libres, libèrent les hommes du carcan des stéréotypes ; « Sois un homme, serre les dents, ne pleure pas… »

Est-ce que les hommes d’Église ont envie que les femmes deviennent leurs alter ego. Ont-ils envie de passer du patriarcat au partenariat ? 

Mais je m’égare, je voulais vous parler des femmes de ma vie.

Je quitte donc les figures, la République ou l’Église, et j’en viens aux femmes de chair et de sang.

Comment pourrais-je ne pas citer d’abord ma mère. Je lui dois d’avoir cru que rien n’était impossible aux filles. De ce côté-là, elle était intraitable, et mon père était tout à fait d’accord avec elle.

Et puis, elle m’a aussi dit que j’étais la plus belle petite fille de la terre, je m’en souviens très bien, et là aussi, je l’ai crue. Je l’ai répété aux religieuses de mon école maternelle (le seul moment de ma vie où je n’étais pas à la laïque), j’ai été punie parce que j’étais une orgueilleuse, mais maman a dit qu’elles étaient bêtes et que j’étais vraiment la plus belle petite fille de la terre. Et moi, j’ai cru ma maman, et ça m’a vraiment rendu service pour le reste de ma vie. Je crois que les psy appellent ça l’estime de soi… Merci maman.

Plus tard, alors que j’étais une grande adolescente, j’ai rencontré Arlette. Elle était ma voisine dans ma campagne natale. Elle m’a fait naître à la générosité. D’elle j’ai appris que tout ce qui n’est pas donné est perdu. Sa maison était et est toujours la maison du bon Dieu. C’est l’endroit où il faut s’égarer si on est un chien perdu sans collier, un gosse abandonné, un migrant sans papier, ou plus récemment, si on a un livre à écrire et besoin de calme. Elle m’a appris à ne pas compter. Merci Arlette.

Ensuite, il y eu mes copines de prépa. Ici, ce soir, je crois qu’il n’y a que Bénédicte. Avec elles, tout à la fin des années 70, au début des années 80, nous avons appris ensemble la liberté.

Nous avons appris ensemble, les unes des autres à êtres des filles libres. Nous avons lu ensemble un bouquin incroyable qui s’appelait « Notre corps nous-même » édité par un groupe de féministes québécoises.

Bénédicte, merci de les représenter, Agnès, Carole, Laurence, Christine (une autre), Sophie… Je voudrais avoir aussi un mot pour Germaine – ta mère, Bénédicte –, cette femme extraordinaire, qui avait soulevé le poids de la bienséance bourgeoise de son milieu et qui militait au Planning familial. C’est avec elle que j’ai su que la cause des femmes n’était pas seulement le combat de ma liberté mais était une cause sociale et politique.

Un peu plus tard, alors que j’étais une jeune femme mariée, je me suis présentée à ma paroisse pour faire du caté… C’était à Saint Jacques du Haut Pas ; un immense coup de chance ! Là, j’ai découvert de merveilleuses femmes savantes, je ne sais pas si Roselyne est là. Enfin, à Saint Jacques, dans ces années-là, les femmes faisaient des études de théologie à la Catho, voire y étaient enseignantes.

J’avais 25 ans, j’ai trouvé ça normal. À cause d’elles, j’ai su que l’intelligence de la foi appartenait de plein droit aux femmes et n’était pas l’apanage des curés. Jacqueline, Geneviève, Roselyne, Michèle…, merci.

Maintenant, nous allons faire un petit détour par la grande maison Bayard. Je n’y suis pas restée très longtemps, mais j’y ai appris l’une des choses les plus précieuses de ma vie, à écrire pour les enfants. Ce fut l’un des apprentissages les plus rudes de ma vie, et sans doute le plus utile. Et c’était vraiment un monde de femmes, le tien Mijo, qui l’avait largement inventé. Merci aussi à Claude, qui fut ma maîtresse d’apprentissage.

Mais le champagne va être chaud, si je n’accélère pas le pas. Je vais enjamber les années pour arriver au moment qui a changé ma vie et que je dois à une femme encore, Anne, 

Anne, c’est à cause de toi, tout ça !

Parce que tu n’as pas laissé passer la sotte plaisanterie du cardinal Vingt-Trois. Sur un coup de sang, nous nous sommes engagées en militance ensemble et dans ce combat, j’ai trouvé une sœur.

Permets que je partage avec toi l’honneur qui m’est fait comme tu m’as fait partager ton mérite.

Chers amis, chère amies, avant que nous ne trinquions, permettez-moi d’ajouter quelques mots en forme de conviction. Oui, cette égalité de droit et de destin est une aventure nouvelle que vivent les femmes et les hommes que nous sommes, c’est un changement extraordinaire, si incroyable que nous n’en avons pas conscience, une chose qui n’est jamais arrivée dans l’histoire de l’humanité.

C’est nouveau et fragile. Quelques décennies, dans une toute petite partie du monde.

Partout ailleurs, des milliards des femmes sont encore considérées comme des bêtes, comptées avec les meubles et les moutons, des citoyennes de seconde zone, parfois même des esclaves, propriété des hommes. C’est pourquoi il ne faut rien laisser passer, ne pas reculer, nulle part. Tout ce qu’on gagne est important. Dans les entreprises, dans la vie politique, dans les Églises. Nous le faisons pour nous, mais aussi pour nos fils et nos filles, pour nos petites filles et nos petits fils. Mathilde, Pénélope, Élia, ensuite, ce sera à vous de continuer avec les garçons de votre génération cette aventure.

Ainsi pour conclure je vais plagier le plus grand des auteurs :

Et nous voyons que c’est bon, que c’est même très bon.

 

Christine Pedotti

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Commentaires

Auteur du commentaire: 
MARTIN
Bravo.

Auteur du commentaire: 
Jean-Pierre
Voir une oeuvre, même inachévée, reconnue utile à toute la société est une satisfaction. Merci de nous la faire ainsi partager.

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