À trois conditions. Pourquoi ne pas donner la parole à des femmes et à des hommes laïcs ?

Comité de la Jupe
21 avril 2016

Dans l'Église de l'époque post-conciliaire, depuis que le Pape Jean avec un discernement prophétique identifia parmi les « signes des temps » l’entrée de la femme dans la vie publique, nous entendons souvent des voix s'élever pour demander une plus grande valorisation de la femme dans l'Église, sa plus grande participation aux diverses institutions qui la dirigent et l'organisent, une reconnaissance de toutes les facultés que, en tant que baptisée, elle possède de plein droit.

Il existe une voie décisive pour la valorisation des femmes dans l'Église, une possibilité qui concerne les fidèles plus en général, homme et femmes, une possibilité déjà expérimentée et pratiquée au cours de l'histoire de l'Église et de fait présente, malgré la discipline actuelle, dans de nombreuses Églises locales : la prise de parole pendant l'assemblée liturgique de la part des fidèles, hommes et femmes. Celle-ci risque cependant d'avoir lieu de manière sauvage, ou pire encore, de manière masquée, de sorte que l’on finit par appeler par d'autres noms — comme “résonances” ou “propositions” — ces prises de parole qui doivent simplement être appelées homélies. Le thème est délicat, mais je considère qu'il est urgent de l'affronter, bien que brièvement en ce lieu : assurément, pour les fidèles laïcs en général, mais surtout pour les femmes, cela constituerait en effet une transformation fondamentale de leur forme de participation à la vie ecclésiale.

Il faut tout d'abord reconnaître que, ces dernières décennies, il existe la conscience que tous les baptisés sont consacrés pour la mission et que l'annonce de l'Évangile est une responsabilité qui les concerne tous : ce n'est pas un hasard si les prédicateurs laïcs sont bien présents et nombreux dans la mission. Il s'agit donc d'un ministère de la parole autrefois réservé uniquement aux clercs, aujourd'hui présent en revanche dans toutes les composantes de l'Église. Ce sont les textes liturgiques actuels qui attestent que les baptisés sont appelés par Dieu « pour qu'ils annoncent avec joie l'Évangile du Christ dans le monde entier » (Rite du baptême, Prière et invocation sur l'eau) et « deviennent les participants de la mission du Christ, prophétique sacerdotale et royale » (Liturgie de la bénédiction des huiles, Bénédiction du chrême). Cette maturation a eu lieu en partie dans le peuple de Dieu, qui est aujourd'hui capable d'accueillir également la prédication faite par des laïcs.

L'histoire nous apprend que la prédication des laïcs a été autorisée également dans le domaine liturgique et qu'au moyen-âge certaines femmes reçurent également du Pape, ou de l'évêque, cette autorisation. Avant l'interdiction de prêcher faite aux laïcs par Grégoire IX (1228), parmi les diverses formes de prédication se trouvait également celle qui prévoyait un mandatum praedicandi accordé à de simples fidèles. En particulier aux Xe et XIIe siècles, et surtout durant la réforme grégorienne, l’officium praedicandi est attesté comme un exercice fécond, notamment au sein des mouvements évangéliques laïcs qui se développèrent au début du deuxième millénaire chrétien. Les pauvres de Lyon, plus tard appelés vaudois, les humiliés et d'autres groupes demandèrent au Pape de Rome l'approbation de leur façon de vivre et l'exercice de la prédication, recevant cette faculté. La vie évangélique de ces prédicateurs leur donnait une grande autorité, si bien que leur parole apparaissait efficace : que l'on pense à Robert d’Arbrissel (1045-1116), qui prêchait face au clergé, aux nobles et au peuple, avec l'approbation d'Urbain II; ou bien à Norbert de Xanten (1080-1134), qui reçut l’officium praedicandi de Gélase II. Mais il faut se rappeler que cela fut possible également pour certaines femmes, parmi lesquelles Hildegarde de Bingen (1098-1179), proclamée docteur de l'Église par Benoît XVI, une abbesse qui prêcha dans plusieurs cathédrales à la demande d'évêques et qui eut parmi ses auditeurs également le Pape Eugène III.

Il ne s'agit que de quelques exemples, mais qui racontent cependant un vécu séculier dans l'Église romaine, interrompu à cause de la peur d'hérésies, diffusées précisément par des prédicateurs de l'Évangile. Pour pouvoir exercer le ministère de la prédication, on considérait assurément comme nécessaire d'avoir une autorisation de la part de l'Église, c'est-à-dire l'obtention de la licentia praedicandi, car l'ignorance de certains prédicateurs ou leur “charismatisme” conduisait souvent à l'hérésie, à la confusion et non à l'édification de l'Église. Il est significatif qu'Innocent III, par exemple, ait accueilli la demande de prédication de la part de François et de ses premiers compagnons (1210), leur demandant en échange la tonsure. Quoi qu'il en soit, François, sans recevoir l'ordre (ni le diaconat, ni le presbytérat), prêcha publiquement, toujours avec l’approbation romaine, malgré la contrariété de certains évêques locaux, et également après l'interdiction de Grégoire IX fut conservée la possibilité d'un accès des laïcs à la prédication. On recommandait que ces homélies soient de caractère moral et exhortatif et non doctrinal ou théologique, mais de fait elles furent autorisées, et des femmes prédicatrices ne manquèrent jamais, de Marie d’Oignies, la béguine de Lièges (1177-1213), à Caterina Paluzzi (1573-1645), chargée des prédications dans les monastères féminins par le cardinal Paolo Sfrondati.

Et aujourd'hui ? Après le concile, la Conférence épiscopale allemande demanda à Paul VI en1973 le mandatum praedicandi pour certains laïcs engagés dans la pastorale (parmi lesquels un grand nombre de femmes) et le Saint-Siège leur accorda la permission ad experimentum pendant huit ans. De la même manière, le Directoire pour les messes des enfants (1973) permet que les homélies soient tenues par des laïcs préparés, également des femmes. Ce sont des ouvertures dont on devrait tirer profit. Il serait cependant important que, sans rien changer à la doctrine traditionnelle, l'on donne la possibilité à des laïcs, hommes et femmes, de prendre la parole dans l'assemblée liturgique, à certaines conditions précises.

Tout d'abord la nécessité absolue d'un mandatum praedicandi (même temporaire) conféré par l'évêque à un fidèle, homme ou femme, qui soit préparé et qui ait le charisme de la prédication.

En deuxième lieu, étant donné que la liturgie eucharistique est un acte de culte uni en lui-même et avec une unique présidence, il revient au prêtre qui préside l'eucharistie de charger rituellement celui qui, ayant reçu de l'évêque la faculté de prêcher, monte à la chaire, en lui donnant la bénédiction.

Enfin, le fidèle appelé à prêcher, homme ou femme, le fait par charisme et par institution, c'est-à-dire avec la conscience d'avoir un don utile aux autres et d'avoir besoin d'un mandat qui le greffe dans la tradition. Sans charisme et sans chirotésie (forme d'imposition des mains qui est une bénédiction, non un sacrement), le ministère de la parole dans la liturgie n'est pas mis en évidence, alors qu'il a toujours besoin du don du charisme et de l'autorisation épiscopale.

À ces conditions, la concession de la faculté de prêcher permettrait aux communautés religieuses féminines de ne pas écouter toujours et seulement l'homélie de l'aumônier qui leur est assigné. Et les communautés chrétiennes pourraient écouter une prédication faite par des femmes (et donc avec des caractéristiques différentes) et par des hommes n'étant pas toujours ordonnés.

N'oublions pas que Jésus a prêché dans les synagogues de Nazareth et d'autres villes sans être ni prêtre ni rabbin ordonné, mais il l'a fait par charisme prophétique et parce qu'il en avait été chargé par les chefs des différentes synagogues. Et n'oublions pas non plus que, quand un évêque voulut empêcher le laïc Origène de prêcher, les autres évêques répondirent : « Là où se trouve quelqu'un capable d'être vraiment utile à ses frères dans la prédication, qu'il soit appelé par les évêques à prêcher au peuple. » (Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique VI, 19, 18)

Enzo Bianchi

L’Osservatore Romano – 1er mars 2016

http://www.osservatoreromano.va/fr/news/trois-conditions

Crédit photo: 
https://it.wikipedia.org/wiki/Enzo_Bianchi#/media/File:Enzo_Bianchi_1.JPG
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Commentaires

Auteur du commentaire: 
Anne-Marie de la Haye
Le côté "réglementaire"  de ce texte me chifonne un peu, mais bon... il faut bien donner, aux inquiets et aux frileux, des preuves que l'on met des limites pour éviter le n'importe quoi.  Au delà de cet accord sur le fond, qui va de soi, je tiens à dire mon désaccord sur une seule partie de phrase, je cite:  les communautés chrétiennes pourraient écouter une prédication faite par des femmes (et donc avec des caractéristiques différentes) Eh bien, non, justement! Non, les femmes ne sont pas différentes, et c'est bien pour ça que les discriminations qui les touchent sont injustifiées, irrationnelles et dommageables pour le corps de l'Église. Sasn doute, certaines femmes auraient à dire des choses différentes de ce que disent certains hommes. Mais ce n'est pas parce qu'elles SONT de femmes. C'est parce que, en tant que femmes, elles connaissent ou ont connu un parcours de vie différent, des expériences différentes. Mais ce n'est pas spécifique aux femmes. Les prêtres âgés ne prêchent pas comme les prêtres jeunes: ce n'est pas une raison pour écarter d'un revers de main ce que dit tel ou tel, en prétendant qu'il fait partie d'une "génération dépassée", ou en laissant entendre que ses illusions de jeunesse ne dureront pas. D'ailleurs, tous les prêtres âgés ne disent pas la même chose, et tous les jeunes prêtres non plus.  De même, si des femmes avaient la parole, ce ne serait pas "juste des paroles de femmes". Ce seraient des paroles de chrétiennes, comme la parole du prêtre est une parole de chrétien. Nous ne demandons pas d'uatre référence que la foi de celui qui parle.   

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