À Effretikon près de Zurich, les paroisses cachées

Comité de la Jupe
15 juin 2016

Huit heures de train séparent le Vatican d’Effretikon, dans le canton de Zurich. Il suffirait à François de partir de la gare située dans la cité du Vatican (aujourd’hui transformée en un centre commercial) pour se retrouver dans une réalité à des années-lumière de ce qu’imaginent les prélats du palais apostolique. À Effretikon, le curé catholique est une femme. Elle ne peut pas tout faire, certes, mais c’est elle qui est en charge des âmes.

 

Ce village composé de maisons modernes entourées de bois compte 15 000 habitants. En descendant du train, on trouve le restaurant Stazione, le bar Aida, la pizzeria Pomodoro, la boucherie Tosoni. Une femme musulmane enceinte suit le tricycle de sa petite fille aux cheveux clairs.

Il y a deux églises : le temple protestant et la paroisse catholique Saint-Martin. Bâtie en 1982, celle-ci est ultramoderne. Des murs entièrement blancs, une petite tour avec des rayures de ciment. Le presbytère ressemble à un centre social : salle de réunion, bureaux, panneaux d’affichage, étagères, machine à café. Beaucoup de fenêtres, beaucoup de lumière, une atmosphère accueillante.

C’est là qu’officie Monika Schmid, née en 1957, jean noir, pull noir, un fil d’or au cou, un simple anneau au doigt, les cheveux châtains tirant vers le blond, coupés au bol comme tant de femmes nordiques qui semblent passer sans transition de l’adolescence à l’âge adulte. Cette femme, qui suit six mille paroissiens catholiques, est « Gemeindeleiterin ». Traduction : « guide de la paroisse ». Bien que communément employé dans les pays germanophones, le titre ne plaît pas à l’évêque. En réalité, il ne plaît pas au Vatican qui, au cours des dernières décennies, a tenté de faire barrage à ce phénomène – qu’il a pourtant autorisé. C’est le terme « guider » qui dérange l’évêque et le Vatican. Il sera sans doute remplacé par le plus bureaucratique « chargé(e) de paroisse ».

Mais changer le mot ne change rien au fond. Monika Schmid a étudié la pédagogie religieuse et la théologie à Luzerne et à Salzbourg. À présent, elle suit un cours de théologie spirituelle interreligieuse sur les liens entre la mystique juive et l’islam. Arrivée en tant qu'assistante pastorale, elle a endossé en 2001 la direction de la paroisse par intérim, puis a obtenu un mandat canonique. Ce document lui confie officiellement la paroisse, bien que le titulaire formel reste un prêtre – sauf qu’il n’y a pas de prêtre ! Dans le diocèse dont fait partie Effretikon, sur une quarantaine de paroisses, les deux tiers sont gérées par des laïcs.

Malgré cela, l’évêque de l’époque, Amadeus Grab, ne voulait pas qu’une femme guide les fidèles. « Quand il est venu discuter la question, les paroissiens lui ont répété en boucle qu’ils me voulaient, moi, raconte Monika Schmid. Au bout de trois quarts d’heure, l’évêque a répondu qu’il ne désirait pas aller à l’encontre de leur souhait. De plus, historiquement, en Suisse, c’est la communauté paroissiale qui engage son curé. »

De même que dans d’autres pays, ici la crise des vocations est grave. Comme en Italie, les évêques ont créé ce qu’on appelle les unités pastorales : un regroupement de paroisses est confié à une petite équipe de prêtres, de laïcs et de religieuses. Ce système consume les énergies des rares curés, qui doivent sans répit courir d’une paroisse à l’autre pour célébrer les messes et assurer les confessions. Cette solution masque la crise sans la résoudre : « Les prêtres des environs ont quatre-vingt-douze, quatre-vingt-onze et quatre vingt-sept ans », raconte Monika Schmid. Grâce à des connaissances, certains prêtres viennent célébrer la messe deux fois par mois et pour les fêtes de Pâques et de Noël. Les deux cent cinquante jours restants, le curé, c’est elle.

Le dimanche, vêtue de blanc et d’une étole aux couleurs liturgiques, elle mène la procession d’entrée, suivie par cinq enfants de chœur (trente pendant les fêtes) et elle va à l’autel pour célébrer la « liturgie de la parole ». La première partie de la cérémonie est comme une messe normale. Les fidèles font les lectures, Monika et l’assistante paroissiale – une femme encore – alternent pour les lectures de l’évangile et le sermon. « Je prêche aussi quand c’est le prêtre qui célèbre la messe, mais l’évêque actuel, Mgr Huonder, veut l’interdire. »

Dans la liturgie de la parole, il ne manque que la consécration. En revanche, Monika va au ciboire, prend les hosties consacrées et les distribue aux fidèles devant l’autel. La cérémonie se termine de la même manière que celles menées par les prêtres. Le Notre-Père, le signe de la paix... « Je célèbre également les baptêmes, ajoute Monika. C’est un sacrement, en cas d’urgence n’importe quel chrétien peut l’administrer, et nous avons l’autorisation de l’évêque. Je célèbre les enterrements, je me charge des liturgies dans les maisons de retraite, de l’heure de catéchisme et de la formation des adultes. » La confession ne peut être menée par un laïc, mais comme on ne peut pas répondre à un fidèle angoissé ou pris d’un doute de repasser d’ici quelques semaines, quand le prêtre sera là, comme dans un dispensaire, elle dirige également ce qu’on appelle les entretiens pastoraux. « Nous donnons des conseils, nous nous chargeons des liturgies dans les maisons de retraite, nous aidons les personnes en difficulté. Je donne toujours l’adresse d’un prêtre avec un rendez-vous. Il m’arrive de suggérer une thérapie de couple, car les crises conjugales sont un thème récurrent. Mais les gens ont besoin de parler, parfois ils disent : “C’est comme si je voulais me confesser.” Alors je réponds : “Vous voulez prier ?” Nous pouvons réciter ensemble le Kyrie eleison. Je leur dis qu’ils sont acceptés par Dieu et qu’ils ont bien fait de déposer devant le Seigneur ce qu’ils avaient en eux. Cela équivaut presque à une confession, et l’évêque ne voit pas cela d’un bon œil. »

Ce qui angoisse les fidèles, ce sont les « tensions dans les rapports de couples, les mères qui se trouvent trop colériques, la difficulté à accepter la mort d’un conjoint, le sentiment d’inadéquation, la peur de ne pas réussir. »

Cela me rappelle l’hôpital de campagne dont parle le pape François quand il évoque la tâche première de l’Église. Aider sans demander de prise de sang ni de carte d’identité. Il est peu courant de rencontrer le sens classique du péché chez les fidèles d’aujourd’hui.

La paroisse est principalement gérée par des femmes. Outre Monika, une assistante pastorale et une enseignante religieuse y travaillent. Sont également présentes une employée administrative et une animatrice sociale pour les projets d’été. Le seul homme investi de responsabilités est un laïc. Il y a aussi le directeur du chœur d’origine sarde, Stefano Lai. Les fidèles sont contents.

Des questions que le reste de l’Église considère encore comme des problèmes épineux – par exemple le rapport avec les couples de même sexe – sont déjà résolues en silence dans bien des paroisses suisses. Monika Schmid évite le sujet, mais il est de notoriété publique que dans de nombreuses villes prêtres et laïcs chargés de guider une paroisse bénissent discrètement des couples homosexuels devant l’autel.

Extrait de François parmi les loups, de Marco POLITI, éd. Philippe Rey, 2015, pages 109 sq

Monika Schmid
Crédit photo: 
http://files.newsnetz.ch/story/2/8/2/28273586/3/topelement.jpg
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